Qui peut le plus, peut le moins

il y a
4 min
401
lectures
27
Qualifié

Autrice, prof de français, Grenobloise entre autres casquettes! Pour en savoir plus, c'est ici! https://eleonore-sibourg.f  [+]

Image de Hiver 2021
La situation était apocalyptique. Tous les voyants étaient au rouge. Cela engendra un phénomène rarissime : la réunion de la commission des Chiffres. Tous avaient reçu une convocation de la part du Zéro qui les attendait de pied ferme. Le Un était arrivé le premier, bien entendu. Les autres avaient suivi dans un ordre rigoureux, jusqu’au Neuf dont la marque de fabrique était d’arriver bon dernier.
Quand ils furent tous au complet, installés dans le Rapporteur – un amphithéâtre en demi-lune dévolu à leur assemblée –, le Zéro prit la parole pour dresser un bilan de la situation.

— Mes chers pairs et impairs. Je vous ai réunis car la crise à laquelle nous devons faire face est sans précédent. Vous le savez, les humains ont toujours eu besoin de nous pour s’organiser et vivre de manière civilisée. C’est la raison d’être des séries numériques que nous avons agencées pour eux : numéro fiscal, de carte d’identité, numéro de sécurité sociale, de compte en banque, numéro de téléphone… Nous avions convenu que ces nombres, en plus de les tenir éloignés du chaos, les maintiendraient dans un ordre nécessaire à leur bonne évolution. Jusqu’ici, je ne vous apprends rien. Que nous ayons relâché notre vigilance ou que nos prévisions aient été erronées, nous devons aujourd’hui admettre que les compteurs ont explosé. J’ai reçu quantité de rapports de la part de nos collègues. Les Statistiques, Probabilités et Algorithmes en arrivent tous à la même conclusion : l’effondrement est imminent. Peut-être avez-vous eu vent, de votre côté, de ces données cataclysmiques ? Les voici.

Le Zéro prit le temps d’égrener tous les périls de l’ère anthropocène : accidents industriels, hausse des températures, explosion du nombre de réfugiés, inégalités, guerres, disparition des espèces animales et végétales, épidémies… Un à un, les neuf Chiffres s’affaissèrent, accablés par tous ces drames qu’ils n’avaient su anticiper. Comment les humains avaient-ils pu en arriver là ? Leur moral était proche de zéro. Celui-ci reprit :

— Mes amis, il n’est jamais trop tard pour agir, ressaisissez-vous ! Nous devons trouver le dénominateur commun de ces problèmes. J’ai donc convié les quatre Opérations arithmétiques à notre réunion. Tour à tour, elles nous présenteront leurs conclusions. Nous pourrons ainsi élaborer un plan d’attaque à la mesure de la situation.
— La démarche est excellente, intervint le Quatre qui adorait les choses carrées.
— C’est quitte ou double, nuança le Deux dont la tendance manichéenne était connue de tous.
— Très bien. Tout le monde est-il d’accord avec le déroulé des événements ? s’enquit le Zéro.
Un nombre seulement s’abstint de lever la main. Désabusé, le président de l’assemblée soupira. Évidemment, c’était toujours le même !
— Oui, le Neuf ?

Ce dernier répondit d’un ton vindicatif, vexé encore, semblait-il, par une querelle ancienne :

— Vous avez besoin de mon avis ? Et depuis quand vous intéresse-t-il ?
— Oh non ! Pas encore ! s’écrièrent tous les Chiffres en chœur.
Amer depuis toujours d’être toujours le dernier, le Neuf avait de surcroît très mal digéré l’éviction de Pluton du système solaire : elle n’en était plus la neuvième planète. Un coup monté, pensait-il, pour le mettre à l’écart. Le Zéro soupira et s’efforça de rassurer son confrère :
— Nous avons besoin d’être unis pour faire face aux événements. Tu dois te joindre à nous, faute de quoi nous ne pourrons pas y arriver. Pense à tous ces conflits qui ternissent le monde !
— La preuve par Neuf ! glissa le Huit, qui était un drôle de numéro.
Toute la rangée éclata de rire, sauf le Neuf, bien entendu, et le Zéro qui se mit soudain en colère :
— Silence ! Je vous rappelle que l’heure est grave !

En effet, elle l’était. Tous redevinrent sérieux et se préparèrent à accueillir les intervenantes. Ce fut l’Addition qui inaugura la séance. Elle était perçue comme la première des Opérations arithmétiques. Ainsi, à l’instar du Un, sa suprématie la rendait arrogante. Elle entra dans le Rapporteur le menton relevé, perchée sur de hauts talons. Tous admirèrent sa beauté. En effet, l’Addition s’était mise sur son trente-et-un. Selon elle, il fallait que les humains travaillent plus. La solution était dans la croissance qui permettrait à la science et à la technologie de résoudre le problème écologique. À la fin de sa tirade, elle fit un petit mouvement de tête – était-ce un merci ? – et s’en fut sans autre forme de procès. Les Chiffres se concertèrent puis le Zéro annonça l’entrée imminente de la Multiplication, ce qui souleva quelques exclamations de joie. Ce personnage fantasque pouvait concevoir des idées aussi brillantes qu’ubuesques. C’était elle, par exemple, qui avait pensé aux tables, pour favoriser l’apprentissage mathématique des jeunes humains. Mais lorsqu’elle avait évoqué, afin de résoudre le problème de la malnutrition, la multiplication des petits pains, beaucoup s’étaient moqués. Cela lui avait d’ailleurs valu le sobriquet d’« Opération du Saint-Esprit ».

Son intervention, ce jour, fut loin d’être cocasse. Elle dressa un constat des plus pessimistes. Tout s’était démultiplié : la population, la consommation, les crises. Elle se confondit en excuses, avoua qu’elle n’avait aucune solution et s’en fut, les larmes aux yeux. Sa prestation sidéra les Nombres. Ils accueillirent la Division avec une triste mine. Cette dernière ne manquait pas d’intelligence : on lui devait notamment la division du travail. Elle pouvait également se montrer très sournoise : lorsque deux personnes se disputaient, on voyait poindre sur son visage un rictus satisfait. La création des dividendes, dont elle était l’instigatrice, avait par ailleurs accru la fracture sociale. Il fallait donc l’écouter avec prudence. Lorsqu’elle plaida pour un repli des communautés humaines à l’intérieur de leurs frontières, les Chiffres surent que ce n’était pas sur elle qu’il fallait compter. Après son départ, ils se lamentèrent.

— Attendez, dit le Neuf. Il reste encore la Soustraction !

La dernière des Opérations arithmétiques avait fort mauvaise réputation. Elle était associée depuis toujours à une valeur négative, à l’inverse de l’Addition à qui l’on rendait tant d’égards. La Soustraction frappa trois petits coups timides à la porte du Rapporteur et trottina jusqu’au pupitre, telle une souris. Elle était toute menue. Quand elle s’exprimait, elle avait toujours l’air de s’excuser. Pourtant ce jour-là, elle parla d’une voix résolue :

— Je ne vais pas y aller par quatre chemins, commença-t-elle. Vous vous êtes laissé emporter par les charmes de l’Addition. Vous avez cru aux ruses de la Division. Regardez chez les humains ! Toujours plus de trophées, de conquêtes, toujours plus d’objets, de profits ! Ils ne voient de valeur que la valeur ajoutée ! La tyrannie du « plus » a fait d’eux des bêtes de somme ! Ils perdent leur temps à vouloir le gagner ! Et pendant ce temps ils se haïssent, ils s’entretuent et ils sont seuls, désespérément seuls !

Soudain, la Soustraction se tut et se cacha la bouche d’une main. Elle reprit après un silence, la tête baissée :

— Pardonnez ce ton violent. Mais ces inégalités que l’on voit chez eux ne sont que le reflet de celles qui se sont instaurées ici. Monsieur le Un, vous n’êtes pas prince ! Et vous le Neuf, vous valez plus que ce que vous pensez ! Moi-même… Je ne suis pas qu’un signe de la négation !

Tous les Nombres se mirent à fixer la Soustraction. Bientôt, leurs yeux s’écarquillèrent et leurs bouches s’arrondirent : incroyable ! Elle était aussi un trait d’union ! Voyant qu’ils commençaient à comprendre, l’Opération continua :

— La solution est simple. Nous manquons cruellement d’équilibre. Nous naviguons du « trop » au « pas assez » sans mesure aucune. Nous devons tous également nous considérer. Quant aux humains, ils n’ont pas besoin de tous ces objets intelligents, connectés, de ces produits qui doivent les rendre plus beaux, plus jeunes, plus gais ! Au contraire, ils manquent d’entraide, de lenteur, de sobriété.
— En plein dans le mille ! s’écria le Neuf.

Le Six, tout retourné, se rangea de l’avis du Neuf. Bientôt, tous les Chiffres applaudirent la Soustraction dont les joues rosirent sans retenue. Le Zéro, ému par ce discours, lui demanda si elle avait quelque chose à rajouter.

— Oui, répondit cette dernière. Mettons un terme aux dissensions. Nos sciences sont devenues trop dures ! Que diriez-vous, à notre prochaine assemblée, de convier aussi les Lettres ? Elles ont certainement leur mot à dire...
27

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !