Petit martien

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La galaxie ne fut jamais aussi belle que cette nuit-là.

Amartía s’éloigna de chez elle, elle n’avait jamais été aussi loin. Ses pas, comme chaque son produit dans ce vaste univers, ne faisaient aucun bruit, ou bien si ténu qu’il ne trouvait aucun écho. Elle était jeune, et inconsciente des risques qu’elle prenait. Elle songeait qu’il serait toujours temps de s’expliquer plus tard. Pour l’instant, elle voulait faire comme les autres divinités avant elle et découvrir d’autres mondes.

La jeune princesse de la planète Astrolabolis, vulgairement nommée « Planète mineure 3079-NGC » par quelques Terriens ignorants, arriva à l’emplacement exact duquel on pouvait voir sa destination. La Terre, bleue et majestueuse, tournait mollement sur elle-même. Amartía regarda au-dessus d’elle avec émerveillement. Puis, elle ouvrit les bras et une corde d’argent se matérialisa devant elle. Au bout de cette corde était accroché un poids. L’un et l’autre étaient faits du même minéral, l’astrotérium, un métal aimanté rarissime dont seules les divinités astrolaboliennes avaient le secret. Lorsqu’elle lança le poids au-dessus de sa tête, il s’éleva sans difficulté et l’entraîna dans sa course comme si elle n’eut rien pesé.

Sa montée dura mille ans. Elle salua les astéroïdes, les comètes et les satellites russes d’un geste charmant, presque moqueur. Lorsqu’elle arriva sur Terre, son émotion fut bien au-delà de ce qu’elle avait imaginé. Toute sa vie, elle avait rêvé de ce jour, celui où elle poserait son pied divin sur cet étrange objet céleste. Ses ancêtres, à commencer par Zeus, avaient été nombreux à le faire autrefois et, si les conséquences avaient parfois été terribles, cela ne l’avait jamais découragée. Plus qu’une aventure, c’était un pèlerinage.

La princesse regarda autour d’elle : il faisait nuit noire. L’aimant l’avait déposée, comme une évidence, à un carrefour vide. Personne ne l’avait vue arriver via son étrange moyen de transport.
Elle baissa le regard pour admirer sa nouvelle apparence. Elle était désormais dotée de longs bras fins, reliés par une clavicule charmante, laquelle supportait un cou d’une finesse insultante pour tout ce qu’il y avait de gracieux dans l’univers. Son visage était pâle et encadré d’un chignon sévère. Elle grimaça de douleur à cause de ses cheveux tirés en arrière et de ses chevilles qui vacillaient sur des talons trop fins. Les humains s’infligeaient des ornements bien étranges.

Son regard fut attiré par des lumières : à quelques pas du carrefour où elle se trouvait, une maison illuminée, toute d’or et de métaux divers, laissait échapper des sons merveilleux et des applaudissements. Aimantée par cette demeure qui semblait si chaleureuse, Amartía marcha jusqu’à l’entrée. Elle gravit la volée d’escaliers et arriva dans un hall magnifique, recouvert d’or.

Alors qu’elle était perdue dans ses contemplations, une jeune humaine aux cheveux lâches et débordés lui sauta pratiquement dessus.
— Vous êtes de la troupe ?

Trop angoissée pour parler, Amartía hocha la tête. L’autre secoua les mains sans clairement indiquer si elle était satisfaite par sa réponse ou non.
— Bon.

Elle fit volte-face et partit à grands pas. La jeune astrolabolienne la suivit, amusée par la nervosité de la jeune terrienne. Tout en marchant, cette dernière parlait à un petit insecte noir et rond posé près de sa bouche, sa longue antenne entourait le cou de sa propriétaire ; le spectacle était fascinant.
— Les autres sont à peine arrivées, disait-elle à l’insecte. On ouvre dans une demi-heure.

Puis, comme saisie d’un soupçon, elle se tourna vers Amartía.
— C’est vous la première danseuse qui allait arriver en retard, on est bien d’accord ?

La princesse hocha de nouveau la tête avec précipitation, sans oser demander qui étaient les autres, ni de ce qu’il fallait ouvrir. Sans doute s’agissait-il d’une sorte de sacrifice. Elle ne s’en souciait pas le moins de la galaxie, trop émerveillée par la beauté du lieu, son toit en coupole et ses escaliers blancs. Elle jeta un œil vers la Terrienne, qui s’énervait après son insecte, et profita de sa discrétion pour se fondre à travers l’un des murs. Dissoute dans la pierre, elle la traversa sans difficulté pour observer ce qui se passait.

Elle comprit, aux rangées de sièges rouges en arc de cercle devant une grande estrade, qu’il s’agissait plus d’un spectacle que d’un sacrifice, ce qui était beaucoup plus intéressant. Déjà, une foule prenait place sur les sièges et commentait les fresques peintes au-dessus de leurs têtes avec animation.

Amartía passa de l’autre côté du mur, en oubliant totalement la malheureuse humaine. Elle se retrouva sur une sorte de balcon en alcôve, qui surplombait l’ensemble de la salle, toute de rouge épais et d’or un peu prétentieux. Quatre rangées de balcons s’élevaient afin de mieux voir la scène. Fascinée, elle prit place sur son siège pour attendre le début du spectacle, et resta bouche bée pendant de longues minutes.
— Excusez-moi ?

La princesse sortit de son étrange torpeur et releva la tête. Un jeune terrien, habillé en noir et blanc et aux cheveux légèrement tirés en arrière, se tenait debout devant elle.
— Vous êtes à ma place par erreur, il me semble. Vous voyez ? Siège 5-A.

Amartía lui sourit posément, charmée par sa voix grave, bien différente des astrolaboliens qui parlaient avec des voix beaucoup plus aiguës. Alors qu’elle se faisait cette réflexion, le rideau rouge laissa place à la scène, et les lumières commencèrent à baisser. Sans se soucier de savoir si cela respectait les coutumes humaines, elle se décala sur le siège pour faire de la place et proposa :
— Nous pourrions peut-être regarder le spectacle ensemble ?

***

Lorsqu’elle se retrouva face au juge Archytas, après plus d’une année comptée en jours terriens passée loin de chez elle, Amartía avait quelque peu perdu de sa fierté.

Elle se trouvait, et ce conformément aux lois de son peuple, seule face au dieu chargée de la juger. Et ce dernier était de très méchante humeur. Il avait beau être de très petite taille et avoir une voix très aiguë, il émanait de lui une aura de puissance et de fureur contenue qui donnait envie à la jeune princesse de retourner sur Terre et de se transformer en petit insecte.
— Tu connais déjà la raison de cette audience, Amartía, mais je vais te le rappeler tout de même : tu as délibérément désobéi à nos lois, non seulement en quittant notre planète sans en informer personne, mais en plus pour mélanger tes gènes à ceux d’un vulgaire Terrien.

L’accusée baissa le regard. Contre elle, peau à peau, un nourrisson restait assoupi, indifférent au tumulte extérieur. Il n’avait peut-être pas de tentacules ni de pouvoir magique lui permettant de traverser les murs, mais elle savait déjà qu’elle était prête à tout pour le voir grandir.
— Avec ce métissage, tu as violé une règle fondamentale de la communauté astrolabolienne, reprit Archytas. Qui sait à quoi ressemblera cet enfant lorsqu’il grandira ? Et à qui ?
— Esteban ressemblera à son père et à moi, répondit-elle d’une voix qui se voulait ferme.

Le juge retint un geste de colère face à cette réponse. À la place, il se contenta de prendre des notes sur sa tablette d’astrotérium. Après un silence qui semblait pouvoir durer toujours, elle ajouta :
— J’ai su passer pour une humaine, et j’ai ainsi garanti la sécurité de notre existence. Je n’ai jamais rien fait pour trahir la communauté. Adrian ne sait rien de mes origines. Il me croit humaine à cent pour cent.

Archytas haussa une antenne suspicieuse, mais finit par acquiescer.
— Bien sûr, on peut parler de circonstances atténuantes… C’est pourquoi tu n’es pas condamnée à l’exil à perpétuité, mais seulement pour 102 ans. Tu dois quitter Astrolabolis avec l’enfant dès demain et rester sur Terre jusqu’à la fin de ta peine. Tu garderas ton apparence humaine. Tu perdras tes pouvoirs et les souvenirs de ton existence ici. Tu seras terrienne parmi les Terriens, jusqu’à la fin de ta peine. Ensuite, tu pourras revenir parmi nous.

Il se leva, l’air grave.
— Le procès est terminé.

Elle resta seule avec l’enfant, abasourdie de soulagement. Elle était née astrolabolienne, mais son cœur était resté sur Terre, la plus belle planète de toutes. Le lendemain, elle prit son aimant d’astrotérium, son fils, et partit sans regret.

***

Amartía se fondait parfaitement dans la foule des parents d’élèves, si ce n’est qu’elle faisait un peu plus jeune. Avec ses cheveux lâches et sa paire de baskets au pied, un regard peu averti pouvait la prendre pour une baby-sitter. Pourtant, elle était une jeune enseignante de trente-cinq ans qui, comme tous les vendredis, faisait une pause dans ses corrections de copies pour aller chercher son fils à l’école.
— Esteban !

Une petite tête brune et bouclée se détachait des autres enfants. Assis à même le trottoir, son manteau roulé en boule à ses pieds, l’enfant griffonnait dans son cahier sans se mêler aux autres, le visage crispé de concentration. Son petit garçon toujours dans la lune.

Elle sourit et alla jusqu’à lui pour l’embrasser. Levant le nez de son cahier, il répondit automatiquement aux questions essentielles concernant la récréation du matin, le menu de midi et la dictée de l’après-midi. Puis, il balaya les inquiétudes maternelles d’un impatient :
— Oui, ça a été, mais tu sais c’est quoi la taille de Saturne par rapport à la Terre ?

Amartía haussa un sourcil pour signifier qu’elle ne savait pas. Il se mit à trépigner de joie.
— Elle est à moins neuf cents fois plus grosse ! Et tu sais c’est quoi la distance en année-lumière entre nous et Mars ? Soixante-dix millions de kilomètres. Je vais faire les calculs pour savoir ça fait combien de trajets chez Papi et Mamie à peu près, pour donner un ordre de grandeur, mais il faut que je convertisse les kilomètres en unités astronomiques, et tu sais…

La jeune femme le laissa babiller tout le long du chemin, et ponctua simplement le monologue de son fils de « ha bon ! mais pourquoi ? », pour que les explications repartent de plus belle.

Arrivé à la maison, Esteban se réfugia sur son lit pour faire ses devoirs, son casque de musique sur les oreilles, et ne décrocha plus un mot. S’il n’y avait eu sa jambe qui tressautait sous l’effet de la concentration, et ses allers-retours à son cartable pour récupérer un tube de colle ou un stylo vert, on aurait pu le prendre pour une statue. Il leva à peine une oreille lorsque son père rentra à la maison, plongé dans ses calculs de conversions en unités astronomiques.

Un peu déçu, Adrian alla rejoindre sa compagne au salon. Il n’avait pas du tout changé depuis le soir de leur rencontre à l’Opéra Garnier, il y a huit ans. Quand elle lui demanda s’il avait vu Esteban, il répliqua :
— À peine. C’est dingue, il n’y a que ces histoires de planètes qui l’intéressent ! D’où ça lui vient ?

Alors, Amartía répondit avec un sourire perplexe :
— Je ne sais pas, chéri. Je ne sais vraiment pas.
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Nelson Monge · il y a
Un peu de "Petite Princesse" ? Bravo !
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Keith Simmonds · il y a
Une imagination foissonnante et tous les éléments pour une belle histoire de Science-fiction !
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Juste Phi · il y a
merci beaucoup ! :)
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Lyne Fontana · il y a
Une mignonne histoire d'amour intergalactique.
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Yannick Pagnoux · il y a
On est dans une vrai création de SF pas une pâle copie de Franck Herbert, ou de K. Dick, même si je retrouve un peu de Bradbury dans votre écriture.
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Paul Jomon · il y a
C'est imaginatif. Elle est bien sympathique et romantique cette rencontre du troisième type, qui, par jugement astrolabolien, durera plus d'un siècle.
Est-ce un choix délibéré que ce prénom d'Amartia ? En grec, amartia c'est la faute, l'erreur, ce qui s'égare. A moins qu'il convienne davantage de le rapprocher du titre "petit martien".

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Juste Phi · il y a
Je vous remercie. Et oui, chapeau bas pour le prénom, les deux hypothèses sont justes
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Ginette Flora Amouma · il y a
Les gènes ne trompent pas et c'est à côté de l'arbre que tombe le fruit !
Un joli récit sur la différence et l'exil .

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Juste Phi · il y a
Merci pour votre commentaire :)
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Viviane Fournier · il y a
Oh j'ai beaucoup aimé ... vivant, doux à lire .. presque marvellien ... un univers d'ailleurs !
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Juste Phi · il y a
Merci beaucoup !

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