Monsieur Halimi

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Publiée depuis 2008, j'ai la passion des mots et des autres. J'anime des ateliers d'écriture, organise le Prix de la nouvelle humoristique depuis 2014  [+]

Image de Automne 2020
Il fait un temps magnifique en cet après-midi de la fin mai. Monsieur Halimi est derrière la fenêtre de son salon, dans cet appartement de trois pièces situé au huitième étage d'une tour qui en compte une dizaine. Il observe, comme tous les jours depuis une vingtaine d'années, la vie qui grouille au pied de sa cité. Il les connaît ces gamins qui, hier encore, étaient dans les jupes de leurs mères. Il les a vus passer de la poussette à la marche hésitante, de la maternelle au primaire, du collège à la délinquance, de la prison à la mosquée. Souvent il se demande ce qui a bien pu se passer pour que la situation devienne ce qu'elle est, depuis trop d'années maintenant. Monsieur Halimi souffre du cœur. Pas de l'organe. De ce côté-là, grâce aux médicaments tout va bien. La mort n'a pas l'air de rôder autour de lui malgré ses 83 années. Non, c'est en son for intérieur qu'il a mal.
À 17 ans, il s'était enrôlé au côté des troupes alliées en Afrique du Nord dans la guerre contre l'armée allemande conduite par le général Rommel. À 20 ans, il était rentré à Alger sans aucune médaille mais avec le regard fier de ceux qui ont combattu et terrassé l'ennemi. À 32 ans, il avait choisi la France en tant que Harki dans cette sinistre guerre d'Algérie. À 36 ans, enfin, il était renié par les siens et s'installait en France pour participer à la reconstruction de ce pays qu'il aimait, même s'il n'avait pas reçu de preuves concrètes d'une éventuelle et minime réciprocité. À force de s'éreinter au travail et de tout entreprendre pour être accepté, il avait réussi. Quarante-cinq ans de dur labeur. Près de cinquante années à faire tous les métiers ingrats, pénibles et mal payés que sa patrie d'adoption pouvait lui proposer.
Et malgré toutes les humiliations, grâce à ses efforts constants, il était parvenu à se faire aimer. Oh, pas par tout le monde. Mais au fil des années, les gens ne le regardaient plus comme un immigré, un « sale Arabe », un « bougnoule », mais comme un vieux monsieur. Certes il se doutait bien que son âge avancé était responsable de ce respect tout neuf mais il se disait que son attitude courtoise et sa grande discrétion avaient également favorisé cette récente commisération de la part d’autrui. De toute façon, pour Monsieur Halimi, que ce soit par l'âge ou grâce à son caractère, le principal était qu'il soit accepté. Reconnu aurait été plus juste, eu égard aux efforts qu'il avait consentis. Même s’il avait bien compris que ce ne serait pas demain la veille, au travers de ce qu'il voyait dans les rues, au journal télévisé de 20 heures, dans la presse écrite et même dans son ascenseur. Qu'importait de toute façon, il aimait la France. Envers et contre tout ce qu'il avait pu subir, ce pays des droits de l’homme, c'était le sien.

Bien sûr il pensait à l'Algérie, à ceux qu'il avait laissés derrière lui par la force des choses. Mais quand cela lui arrivait, il se disait aussitôt qu'il n'aurait pas eu cette vie si riche d’aventures et de libertés dans sa patrie d'origine. D’autant que, si Monsieur Halimi était malheureux en ce moment, c'était surtout parce qu'il ne comprenait pas pourquoi cette troisième génération qui vivait dans les tours commettait les gestes les plus incivils, les actes les plus violents en éructant les mots les plus grossiers. Pourquoi certains se laissaient-ils pousser la barbe et invectivaient-ils régulièrement les femmes, jeunes ou vieilles, qui ne cachaient pas leur visage ou arboraient des jupes parfois, il est vrai, à la limite de la décence ? À quel moment y avait-il eu erreur dans l'éducation que leurs parents avaient pu donner ? À quel instant Monsieur Halimi lui-même avait-il perdu le contact avec son arrière-petit-fils ? L'éducation qu'il avait prodiguée était-elle à la fois, responsable des descentes de police à l'âge où Karim allait au collège et des agenouillements cinq fois par jour au rythme immuable de l'appel de La Mecque ? Ou peut-être était-ce la mort des parents de l'enfant lorsqu'il avait six ans qui avait tout déclenché ?
Le vieux bonhomme n'en sortait pas de ces questions qui lui torturaient l'esprit et le cœur. Il aurait tant aimé que son arrière-petit-fils ait une situation bien meilleure que la sienne. Qu'il gagne les galons auxquels lui-même n'avait pu prétendre. Certes, Karim n'aurait pas pu passer par la voie royale, celle des grandes écoles. Monsieur Halimi percevait une retraite tout juste suffisante pour vivre en HLM dans une banlieue au sud de Paris. Il lui était donc impossible d'envisager une inscription dans une grande école aussi réputée qu’hors de portée de sa maigre bourse. Il aurait donc fallu que Karim suivît les filières du système scolaire gratuit et fît des efforts acharnés pour passer les différentes étapes.
Or, le jeune homme avait décidé, dès son enfance, qu'il en serait autrement. D'un naturel indépendant, si têtu qu'aucun argument, aucune privation ou autre punition ne venait à bout de son caractère, Karim préférait la débrouille au joug des professeurs et aux contraintes du travail constant. C'est ainsi qu'il passa sa préadolescence, son adolescence et sa vie de jeune adulte dans des clans fermés dont le hall d'entrée de l'immeuble était le point de ralliement. Le vieil âge de Monsieur Halimi ne lui permettait plus, comme avant, quand il était concierge, de faire la chasse aux gamins. Depuis quelques années, il était incapable de se rendre tous les soirs au bas de sa tour pour surveiller les faits et gestes de son arrière-petit-fils. Il le voyait changer au fil du temps, et ce qu'il voyait était loin de le rassurer.
Ce n'était plus le défilé de flics maintenant que Karim avait dépassé 25 ans. Non, c'était bien plus grave. Le visage mangé par une épaisse barbe noire, le jeune homme tenait des discours où Allah était cité à chaque phrase. Il parlait de « mécréants », de lois que le vieil homme devait dorénavant adopter parce qu’Allah, le Tout-Puissant, l'avait décidé. À chaque fois, ces ordres étaient proférés lorsque Karim invitait ses amis musulmans dans l'appartement du vieil homme. Ainsi, d’après eux, Monsieur Halimi ne devait plus manger de jambon comme il l'avait toujours fait depuis qu'il avait mis le pied sur le sol français. Il ne devait plus se raser et seule la lecture du Coran était autorisée. Faire son tiercé lui était également interdit. Parler à la voisine, un acte blasphématoire ! Le Harki, qui avait toujours vécu loin de la religion des siens mais également de celle des autres, ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Pourquoi toute sa vie durant avait-il dû composer avec des faits, des êtres si différents de ce à quoi il aspirait ? Pourquoi était-ce par la main de son arrière-petit-fils que de telles contraintes lui étaient imposées, à cet âge où la seule récompense d'une vie difficile est l'attente silencieuse de la mort ?
Monsieur Halimi, une fois de plus, n'avait pas les réponses. Pourtant, comme il l'avait toujours fait, il acceptait ce qu'il jugeait intolérable. Comme la France qui ne l'avait jamais reconnu comme un allié, son arrière-petit-fils faisait maintenant de lui un étranger. Pas le même genre d'étranger. Cette fois, alors qu'il était en fin de parcours, c’était bien pire. Il n’était pas l’étranger des autres mais étranger à lui-même. Ses convictions, son indépendance d'esprit, le goût des petits plaisirs de la vie, tout cela lui était interdit, refusé parce que, par le biais d'un gamin qu'il avait élevé, était entrée dans sa vie une certaine vision d'Allah, d'un Dieu qui impose d'énormes sacrifices ici-bas dans l’espoir d’un au-delà hypothétiquement heureux ! Certes, c'est ce même Allah qui avait mis Karim dans le droit chemin, mais Monsieur Halimi savait bien qu'on n'enrôle pas les gens sans vouloir en tirer quelque chose par la suite. Pour les sectes, c'est souvent l'argent. Chez les extrémistes musulmans que fréquentait Karim, la mort des « mécréants » était le but principal. D'ailleurs, il avait bien vu à la télé de quoi les fous de Dieu étaient capables par fanatisme, par la force d'un lavage de cerveau dont le socle est une interprétation guerrière, rigoriste et fausse du Coran de son enfance ; toujours au nom d’une éternelle domination des uns sur les autres.
Monsieur Halimi en est là de ses pensées, cet après-midi ensoleillé du mois de mai, quand, après avoir machinalement allumé la radio, il tombe en pleine diffusion d'un flash spécial informant de l'explosion d'une bombe sur la ligne 1 du métro parisien à la station Bastille. D'un seul coup, le sang du vieillard se fige. Intuitivement, il sait, il est certain même, que Karim est impliqué. Depuis trois ans, date de sa rencontre avec les barbus, son arrière-petit-fils n’était jamais resté plus de deux jours sans le voir. Brutalement, tout s'éclaire dans la tête de l’octogénaire. L'angoisse qui l'étreint depuis le matin, le visage de plus en plus fermé de Karim ces derniers temps, la façon dont il lui a dit au revoir il y a quarante-huit heures. Monsieur Halimi n'a plus aucun doute. À l’écoute de l’information retransmise par le poste de radio, des perles de sueur dégoulinent sur son visage. Son cœur bat de moins en moins vite. Il étouffe littéralement à la seule pensée que Karim, cet enfant jovial et intelligent entre tous, puisse être à l'origine de cet attentat. Il éteint la radio mais son esprit tourmenté imagine des corps sanguinolents emmenés d'urgence sur des civières, des mares de liquide rouge et visqueux dans les wagons explosés, des hurlements terrifiés d’enfants et de femmes. Ce carnage ajoute un poids de plus en plus lourd sur le cœur malade du vieil homme. Sa tête lui tourne, des papillons défilent à vive allure devant ses yeux, son bras gauche s'alourdit de seconde en seconde. Il sait qu'il faut qu'il prenne son traitement. Mais Monsieur Halimi ne veut plus rien voir de ce monde de fous aux intolérances tragiques et aux croyances mortelles. Il en a assez vu depuis plus de quatre-vingts ans. Si son cœur veut s'arrêter, c'est qu'il est temps de partir. Il s'allonge sur le sol. Il ferme les yeux. Dans sa tête, le flash spécial résonne encore du bruit des sirènes d'urgence. Respirant de plus en plus difficilement, dans un effort surhumain, il saisit sur la table basse à portée de main, un petit carnet de notes et un crayon laissés là. Il griffonne quelques mots au cas où Karim reviendrait. Son esprit se libère en même temps que son souffle s'éteint. Ses doigts se crispent sur le bout de papier. Deux minutes s'écoulent. Bientôt son cœur s'arrête.

Quelques jours plus tard, Madame Boutika, une voisine, s'inquiète de l'odeur nauséabonde qui envahit peu à peu le palier. Elle s'étonne également de ne plus rencontrer les deux Halimi. Pour le jeune qui lui fait peur, ça l'arrange bien, il ne lui renverra pas une tremblante et honteuse image d'elle-même rien qu'avec la force de son regard froid. Mais le vieux bonhomme, lui, est si adorable. Le jour suivant, l'odeur est de plus en plus forte. Elle décide d'appeler les services de la mairie en charge de l'immeuble. Un monsieur à la voix affable la remercie pour son appel, mais lui indique qu'il faut avant tout contacter les pompiers. Madame Boutika s'exécute. Quelques minutes plus tard, de jeunes pompiers s'engouffrent dans l'immeuble. Rien qu'à l'odeur caractéristique de la mort, ils ont compris qu'un corps en décomposition les attend derrière une des portes de l'étage. Ils ouvrent l'appartement 85 avec l'aide du concierge et de son passe-partout et trouvent le corps du Harki au visage déjà maquillé de mouches. Habitués à ce genre d'intervention, ils font leur travail répugnant mais indispensable. Lorsqu'ils ouvrent les mains du cadavre, un morceau de papier tombe. L'un des pompiers le ramasse. En lettres hachées et tremblantes sont inscrites les dernières interrogations de l'amoureux de la France : « Karim, pourquoi as-tu fait ça ? Tuer ton peuple n'est pas aimer Allah. »

Une semaine s'est écoulée. Alors que le vieil Harki est enterré dans la fosse commune du cimetière de Versailles depuis quelques jours, des funérailles nationales en présence du Président de la République et de tous les officiels français ont lieu au Père Lachaise. Tous les médias sont là. Lors de son discours, le chef de l’État déclare : « La France tient à remercier Karim Moctar Halimi, arrière-petit-fils de Harki, qui, par son sacrifice en détournant la bombe de la rame, preuve de son dévouement à notre patrie, a évité qu'il y ait des milliers de morts sur la ligne 1 du métro. Parce qu'il a eu le courage de s'infiltrer au prix de sa vie dans les milieux extrémistes, nous lui décernons la légion d'honneur à titre posthume. »
Ainsi, quelques minutes avant de mourir, Monsieur Halimi, le vieil arabe francisé s'était, une nouvelle et dernière fois, trompé.
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Fred Panassac · il y a
Les Harkis, ces oubliés de l’Histoire et doublement trahis. méritaient ce bel hommage.
Un texte touchant, bravo Élodie.

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Élodie Torrente · il y a
Merci pour ta lecture et ton commentaire, Fred ! Bises
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Matt D · il y a
Une belle chute qu'on n'espérait plus, c'est superbe :)
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Élodie Torrente · il y a
Merci !
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Volsi Maredda · il y a
Deux morts en happy end... c'est quand même pas hollywood :)
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Élodie Torrente · il y a
En même temps, quand on sait ce qui se passe en coulisse à Hollywood, je préfère ! Merci pour le compliment ! :D
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Arnaud Fontaine · il y a
Plus pure sera la chute ! ;-)
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Élodie Torrente · il y a
Rêvons !
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Mireille Bosq · il y a
l'histoire reflète bien le destin implacable d'un homme droit que ses convictions n'ont cessé de trahir.
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Élodie Torrente · il y a
Merci beaucoup.
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F. Gouelan · il y a
Superbe chute comme on en voudrait davantage dans la vie.

Les jeunes devraient apprendre aux vieux les nouveautés, pas une obscurité moyenâgeuse déformée.
La religion n'est pas un ordre, elle est une voie possible.
Le malaise est bien là : passer de la prison à la mosquée ! Pas parce qu'ils ont entrevu la lumière d'Allah... mais parce qu'ils se sont aveuglés à l'ombre d'un démon.


J'avais lu un très bon roman sur l'Algérie : L'art de perdre d'Alice Zeniter.

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Élodie Torrente · il y a
Merci beaucoup.
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Claudine · il y a
Merci, Élodie. J’ai envie de faire découvrir ce texte aux amoureux de la France - mes stagiaires FLE -, si vous me le permettez.
À bientôt !

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Élodie Torrente · il y a
Oh bien sûr ! Avec joie ! Merci à vous d'avoir lu, apprécié et de vouloir le promouvoir. A très bientôt !
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Gil Nath · il y a
Le 101eme commentaire sera très bref : Merci Karim, merci M. Halimi et bravo Élodie Farrente !
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Élodie Torrente · il y a
Merci à vous. Je n’hésiterai pas à en parler à Elodie Farrente 😀
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Gil Nath · il y a
Toutes mes excuses, Elena ! 💐
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Élodie Torrente · il y a
:-)
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patricia Gmrd · il y a
Elodie Torrente , à travers ses différentes oeuvres, nous a prouvé qu'elle maniait parfaitement l'humour. Son rythme nous porte toujours vers une chute inattendue et surprenante. Ses engagements peuvent irriter ou bouleverser mais sont toujours du côté de la bienveillance comme dans son roman. Aujourd'hui, elle présente une tragédie qui nous sort des clichés habituels. Merci Madame Torrente pour votre travail salvateur qui fait ressortir votre sensibilité.
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Élodie Torrente · il y a
Merci à toi et à tous ceux qui aiment lire et défendre l’humanité. Je suis très touchée par ton avis et ce superbe commentaire. Mille bises !
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Long John Loodmer · il y a
Je connais le nom d'Élodie Torrente depuis longtemps sur Short et je m'aperçois qu'à ma connaissance, elle n'a jamais lu un seul de mes textes. Qu'à cela ne tienne, celui-ci fait au travers des erreurs de ce monsieur, le tour de la question, avec brio. Malheureusement, avec 13 ans d'écart, il est tj d'actualité.
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Élodie Torrente · il y a
Merci pour Monsieur Halimi et peut-être à bientôt sous vos pages, des que j’en aurai le temps.
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Long John Loodmer · il y a
Pas pressé, sauf accident, je suis encore sur Short pour un moment. Mais ça me ferais plaisir.

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