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Mon château

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Richard

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LAURÉAT
Sélection Public

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Un mur de pierre de trois mètres le clôture, un portail majestueux rouillé par le temps s’ouvre sur une allée de gravier au milieu d’arbres centenaires ; l’un d’entre eux semble s’émanciper des tailles rigoureuses, de l’ordre imposé par le jardinier. Tout pousse vers la lumière, regarde le soleil ; lui se recroqueville, courbe le dos, semble plus intéressé par ce qu’il se passe au sol.
Ce bossu à l’écorce ridé paraît porter toute la misère de la terre. Il cohabite avec une fontaine de style roman, qui se déverse dans un bassin habité par les têtards. C’est un saule pleureur. Il donne au parc une touche de romantisme auquel s’ajoute une odeur délicate et agréable guidant notre visage vers la gauche, vers l’origine du nom de baptême de la demeure, « La Roseraie ». Des dizaines de rosiers aux senteurs du monde, la fleur des rois perses, la fleur de Jérusalem, la fleur d’Aphrodite, déesse de l’amour, et d’Aurora, la déesse aux doigts de rose. C’est aussi la seule fleur portant un nom différent de sa tige, comme si elle en était le fruit.
Derrière le saule pleureur, le château, mon château. Une bâtisse de mille cinq cents mètres carrés, du XVIIIe siècle, entièrement restaurée, baptisée La Roseraie. Au rez-de-chaussée, un salon immense, avec un baby-foot, une salle à manger avec une table de vingt couverts. Au fond, une cuisine où travaille un chef talentueux. Au bout du couloir, la buanderie, le lieu de Maria, une Portugaise, notre femme de ménage dévouée ; un sourire entrouvert laisse toujours passer son humanité et sa bienveillance.
La maison compte deux étages, à chacun d’eux, une dizaine de chambres, trois salles de bains et deux salons de télévision. Ma chambre est au premier, au fond du couloir ; sa fenêtre plein sud donne sur les rosiers et le saule pleureur.
Les jours s’écoulent paisiblement depuis quelques années, mais, pourtant, aujourd’hui est une journée singulière : je n’entends pas les oiseaux ce matin, le soleil brille mais peine à réchauffer le fond de l’air, un silence annonciateur plane…
Nous sommes un lundi. Pas n’importe lequel, celui du 29 juillet 1991.
Il est 10 h 30, je prends le chemin de gravier en direction de la sortie. Dans ma main droite, un sac de marin (blanc) ; à l’intérieur, quatre pantalons, deux chemises, cinq tee-shirts, une trousse de toilette, quelques chaussettes, une paire de baskets et une pièce d’identité française. Je prends une dernière bouffée d’air au parfum de rose et franchis le portail rouillé. Je regarde à gauche, puis à droite ; je ne vois rien, je n’aperçois personne. Je me retourne. Au loin, à l’intérieur, une main sur le parvis me fait un au revoir, je lui réponds en l’imitant, bombe le torse et fais six pas pour passer dignement l’encadrement du portail.
Je m’adosse au mur du château tel un condamné à mort face à un peloton d’exécution.
Tout s’accélère en moi mais je lutte, je refuse, refuse, refuse cette réalité, j’essaie de ne pas comprendre ce qu’il se passe. Combat inutile. C’est un séisme qui secoue tout mon squelette, mon cœur percé par des balles de larmes, mon corps saigne à l’intérieur ; c’est une famille au complet qui, par son absence, vient d’exécuter en moi l’enfant. Avec violence, et dans le plus grand désordre, les souvenirs m’éclatent à la gueule.

L’abandon de ma mère, un mot épinglé sur mon landau, les familles d’accueil, les hommes vêtus de robes noires au joli verbe décidant de mon avenir et leur cortège de gyrophares bleus, les agneaux que l’on égorge dans la cité, les dealers encagoulés, les murs tagués, pas de pétales mais des pétards au pied des immeubles aux noms de fleurs, les profs ont capitulé, Charlemagne t’as pas prévu de livres chez l’épicier de quartier, la rue, une école dont aucun ne décolle, les fins de mois durent trente jours, la boîte aux lettres vomit les courriers d’huissiers estampillés de Marianne, ma chambre sans jouets, mes murs trop blancs, les vitres sur la grisaille, mon lit trop grand la nuit, mon drap jamais bordé, pas encore entendu ma berceuse, Maman c’est pour les autres, les nuits trop longues, trop noires, trop froides pendant les douze mois d’hiver, au réveil ma tirelire est ouverte putain il m’a encore piqué mes pièces pour aller se piquer dans l’autre pièce, c’est mon cousin Francis des trous plein les veines dix-huit ans à peine il sentait déjà le chrysanthème…
Mon père un homme que l’on me brandit chaque dimanche, les dents serrées, la pupille noire au milieu de blanc vitré de rouge, dans la bibliothèque les bouteilles d’alcool à la place des livres, sur ma tempe l’acier froid de son fusil, son doigt ivre sur la gâchette, la télé en boucle pour ne pas parler, d’ailleurs de quoi, de qui, pourquoi, frigo vide, estomac serré, poches trouées, trop honte pour avoir des invités, seul l’oiseau de la pendule vient nous faire coucou, jamais de contact ou bien trop fort pour apprécier, cadavres de bouteilles à table, martinet toujours à portée de main, pas le droit de se plaindre, chez nous aussi les phrases se finissent au poing, autour de leur cou le crucifix, mais les hosties fondent trop vite, sang du Christ trop apprécié, les pains se multiplient, goût du sang dans la bouche, ma fierté crucifiée, placement d’urgence en foyer, pas eu le temps de croquer dans la pomme d’amour, multiplier les années sans jamais avoir de bougie à souffler, pas de cadeaux au pied de l’arbre, pas ma gueule dans les d’albums de famille, pas plus ma voix dans leurs vidéos, pas de cœur dans leurs corps, pas d’humains dans cette meute de chiens…

J’ai aujourd’hui dix-huit ans. Cette échéance les oblige à me mettre hors de ce château devenu foyer de la D.A.S.S.

J’aurais dû me méfier des jolis mots du juge en robe de corbeau, j’aurais dû me méfier de la rose à l’épine qui sommeille, me méfier des larmes du saule pleureur. Je ne sais pas où dormir ce soir, où manger. Je ne sais pas cuisiner, je ne sais pas écrire, je lis mal. Pas de diplôme, pas de métier, pas de numéro à appeler, pas d’adresse, plus de famille, pas d’argent. Où aller, comment, quoi faire ?…

K.O.

Je mets un moment avant de reprendre mes esprits. Je finis par fermer les poings, redresser le menton. Je n’ai jamais rêvé d’être un aigle, pas plus un vautour, juste une hirondelle en quête d’un printemps qui m’attend. J’ai en moi bien plus de valeur que l’on ne m’en a offert, je sais que mon destin est ailleurs, je n’ai rien à perdre et je suis prêt à tout surmonter pour cela. Cette vie-là au son du glas a fait de moi un combattant, un samouraï à l’ennemi invisible. Je sais au plus profond de moi que je ne suis pas né là par hasard, que cette vie-là fera de moi une personne au destin peu banal, au regard sur le monde différent. Ce chemin loin d’être un chemin de croix sera mon parcours initiatique ; je suis né dans cette forge, et c’est avec cela que je dois créer mon avenir…

J’ai aujourd’hui une quarantaine d’années, j’ai troqué ma famille de sang contre celle de cœur. Ma fierté, ce sont mon épouse et mes enfants, leurs chambres pleines de jouets, des tampons plein les passeports, ma maison loin des tours de béton. Les cadeaux n’attendent pas le sapin, le frigo plein, l’estomac dilaté. Dans le miroir, l’hirondelle ressemble à une dinde ; pas grave, plus crédible pour être un papa poule.
Je rends parfois visite au 8, boulevard de la Roseraie. Sous la fontaine, les têtards sont nouveaux, mais le style et le roman sont les mêmes. Les rosiers sont taillés, mon saule pleureur est toujours là. Son écorce a pris des rides, la mienne aussi ; ça nous fait rire.
Ma maison est devenue une auberge espagnole. Dans la cuisine, les plats mijotent régulièrement à l’arrivée des amis, les cadavres de bouteilles nous rappellent leur départ. Dans le jardin, j’ai planté un rosier semblable à celui des rois perses. Si vous regardez au-dessus de mon armoire, vous y verrez un sac marin (blanc). Dans nos albums photo comme dans les vidéos de famille, il n’y a plus la place pour le manque de cœur…
Il a été long et rude, le chemin, mais c’est celui-là qui m’a mené « ici, aujourd’hui », et je savoure tous les jours son doux parfum.
Mon épouse est née un 15 mai, et depuis seize ans je m’endors dans les bras du printemps…

PRIX

Image de Eté 2016
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