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LAURÉAT
Sélection Public

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« Le tableau trônant au-dessus de la fausse cheminée reproduit avec une précision quasi photographique le décor du salon dans lequel il est accroché. À un détail près. Sur la toile, la table basse devant le canapé a disparu, pour céder la place à un cadavre en pardessus gris, aux traits anonymes, la tête coiffée d’un chapeau melon. Ce n’est pas un Magritte, évidemment, même si cela se donne pour tel, mais c’est de la belle imitation. Crédible. Assez en tout cas pour justifier l’attachement passionné que vient de lui manifester son propriétaire, Yvan Simul, avant de quitter les lieux pour raccompagner ses visiteurs.

Durant un court moment, silence et obscurité s’unissent dans le salon, comme pour mettre en valeur le clignotement rassurant du système d’alarme. Mais très vite, une mélopée de flûte, lancinante, venant du jardin, se met à couler dans la pièce désertée. Un panneau de la bibliothèque factice pivote, laissant le passage à une ombre. La résidence avait beau être réputée inviolable, la silhouette encagoulée a manifestement franchi tous les obstacles et danse maintenant dans la lumière bleutée de la nuit. Soudain la porte de droite s’ouvre à la volée. Dans le même temps, la pleine lumière inonde le salon, Simul paraît, arme au poing, et le coup de feu claque. Touchée à bout portant, la silhouette masquée s’effondre dans un râle sur la table basse devant le canapé. La similitude avec la mise en abyme du tableau « façon Magritte » crève les yeux. 

SIMUL

— Ton piège s’est définitivement retourné contre toi, misérable. Le monde respirera mieux, maintenant.

NOIR – RIDEAU

Sous les applaudissements justement enthousiastes d’un public d’amis et d’habitués, le rideau final de la Trahisonforcée vient de tomber. Assurément, l’Amicale théâtrale de la PJ peut être fière de sa prestation. Assis au troisième rang, le commissaire Jean-Philippe Lefin, par ailleurs grand amateur de théâtre, en est intimement convaincu. Le jeune Fosséprez, surtout, a donné au personnage de Simul une crédibilité re-mar-quable.
Très vite, pour satisfaire une claque qui n’arrête pas d’enfler, le rideau s’efface à nouveau pour le salut des comédiens. Lefin ne peut s’empêcher de sourire à la touche finale qu’a imaginée l’inspecteur Garel, promu metteur en scène pour l’occasion : tous les comédiens font face au public pour saluer... Tous sauf un : celui qui a incarné l’ombre masquée reste étendu sur la table de salon, comme s’il avait vraiment été abattu.

Pirouette et astuce de l’inspecteur-metteur en scène, la formule est heureuse puisque le personnage s’est fait attendre tout au long de la pièce pour n’apparaître que quelques secondes, dans la dernière scène... et s’y faire exécuter sans avoir prononcé un mot ni montré son visage ! Plus de la figuration qu’autre chose. Mais ce n’est pas pour cette raison que le personnage et le nom de son interprète ne figurent pas sur le programme. Le commissaire Lefin, lui, sait pourquoi. En fait, primitivement, le rôle muet – peu valorisant, il est vrai - n’avait guère trouvé pour amateur que l’inspecteur principal Guillaume. Mais ce dernier avait dû être hospitalisé en urgence quatre jours auparavant, victime d’un infarctus. Tous les motivés de l’équipe avaient alors vainement cherché une doublure parmi leurs proches, avant qu’Éric Fosséprez ne se résolve in extremis à demander avec insistance à Nadia, son épouse, d’endosser au pied levé le costume de scène de Guillaume. L’inspecteur aurait préféré ne pas en arriver là : même s’il sauvait les apparences, son couple battait de l’aile depuis un bon moment, et il répugnait à se placer en demandeur devant sa femme. Par ailleurs Nadia ne présentait pas le caractère d’une comédienne, elle préférait de loin la discrétion timide de l’anonymat à la mise en valeur des feux de la rampe ... Mais l’inspecteur ne voyait pas d’autre solution... Alors, il avait su se montrer convaincant : elle était leur seul espoir de pouvoir présenter le résultat du long travail de toute une équipe ; c’était un rôle muet ; le personnage s’abritait sous l’anonymat d’un masque ; si elle le souhaitait, sa véritable identité ne serait pas dévoilée au public...

Après une longue hésitation silencieuse, Nadia avait cédé...

Dans la salle qui continue d’applaudir, Lefin, patron direct de Fosséprez et confident de l’équipe théâtrale, se dit qu’ils ne doivent pas être nombreux dans le public à comprendre pourquoi « le cadavre ne sort pas de son rôle » pour le salut final.

Enfin, il le croit...

Et puis, il y a comme un flottement, une vague d’hésitation qui traverse la scène... le rideau qui retombe... des éclats de voix confus... les applaudissements qui hoquettent, hésitent... le public qui commence à se lever pour quitter la salle... Et l’instinct, l’instinct de Lefin qui tout à coup le pousse vers les coulisses : il y a quelque chose qui cloche... Il le sait, il le sent.

Il a raison.

Sur le plateau, cela court dans tous les sens. Des essaims s’agglutinent autour de trois pôles : Garel, Éric Fosséprez et sa femme Nadia. Garel est effondré, hagard. Fosséprez, agité de tremblements convulsifs, est au bord de la crise de nerfs. Nadia, elle, n’a pas bougé. Nadia ne bougera plus. Nadia est morte pour de bon. Tuée à bout portant d’une balle en plein cœur par l’inspecteur Fosséprez, son mari, alias Simul. Tuée sous les applaudissements d’un public de cent cinquante témoins oculaires qui ne s’est rendu compte de rien et qui est en train de quitter la salle en devisant sereinement, satisfait de sa soirée.

En vrai professionnel, Lefin commence par faire une rapide analyse de la situation. Retenir les spectateurs sur place en tant que témoins n’a pas de sens. Ils ne lui apprendront rien de plus que ce qu’il a déjà cru voir lui-même, du théâtre. Qu’ils rentrent chez eux dans l’ignorance de la réalité des faits. Qu’ils laissent « la police » faire son travail. Et cette fois, ce sera « en famille ». Entouré de gens qui pour la plupart sont membres de la « maison », voire travaillent directement sous ses ordres, le commissaire se dit que clarifier les circonstances de cet accident ne devrait pas présenter beaucoup de difficultés. Mais d’abord, il ne doit pas se laisser submerger par ses sentiments. D’abord. D’autant plus que l’équipe des « théâtreux » ne semble pas y arriver facilement. Jean-Philippe Lefin comprend : ils sont trop impliqués dans l’incident, il faut les aider à prendre distance. Alors, il s’approche du groupe qui entoure le corps sans vie et lance d’un ton sans réplique : « En arrière tout le monde, je vous prie ». Il se penche, il veut croire que peut-être... mais non, il en a trop vu pour ne pas comprendre instantanément. Il n’y a plus rien à faire. La cagoule et le masque que personne, par réflexe professionnel, n’a osé retirer, lui paraissent tout à coup indécents. On ne joue plus, nom de Dieu ! Il avance la main, hésite, soulève lentement la tête et ôte la cagoule. Ce n’est qu’après avoir laissé reposer la tête de la jeune femme qu’il voit la feuille pliée en quatre, juste contre le cou de la jeune femme. Était-elle cachée dans la cagoule ? Et le texte, une ligne qui remet toutes ses certitudes en question : « Au cas où le doute serait permis, non, ce n’est pas un accident ». Billet anonyme. Mentalement, il enregistre : pas de faute d’orthographe, texte dactylographié en « arial 12 ». On a vu plus original ! Mais, en même temps, ce billet change toute la perspective du problème. Quelqu’un a pris la peine de l’écrire ce billet, quelqu’un qui veut rendre caduque la thèse de l’accident. Il y aurait donc eu intention de tuer ?

Alors Lefin commence ce qu’il a coutume d’appeler « le grand Barnum » : interrogatoire serré de tous les protagonistes. Cela lui fait une impression bizarre. Habituellement, ce sont les inspecteurs qui interrogent. Aujourd’hui, les voila passés « de l’autre côté ». C’est à eux d’être soumis au feu roulant des questions. A eux qui connaissent la chanson !

Est-ce un accident, selon vous ? Pourquoi ? Comment expliquez-vous que... ? Que saviez-vous de Nadia Fosséprez ? Lui connaissiez-vous des ennemis ? Aviez-vous remarqué cette feuille ? Qui a écrit ce message ? Avez-vous une explication sur ce qui s’est passé ? Essayez de vous souvenir... Qui s’est approché de l’arme ? Où étaient les munitions ? Quand ? À quelle heure ? À quel moment ? Dans quel ordre ? Pour quoi faire ? Essayez de vous souvenir... Qui avait intérêt à... ? Qui avait des raisons pour... ? Qui ? Quoi ? Où ? Essayez de vous souvenir... Pourquoi ? Comment ? Quand ? Qui ? Quoi ? Où ? ...

*

Tard dans la nuit, Lefin se retrouve enfin seul, au volant de sa Renault. Il roule sur les boulevards déserts. Cela l’aide à réfléchir. Il rumine l’affaire. Les interrogatoires n’ont rien donné de déterminant. Il a juste découvert que - peut-être - Éric Fosséprez a une liaison extraconjugale, mais personne n’a pu lui donner le moindre signalement de la maîtresse supposée. Quant à l’intéressé, le médecin a dû lui injecter un calmant et le reconduire chez lui. C’est tout juste s’il sait encore comment il s’appelle. Il doit aussi revoir Garel qui culpabilise parce qu’il se revoit dire à son ami Fosséprez, lors d’une des toutes dernières répétitions :
— Vise vraiment avant de tirer, sinon ton geste ne sera pas crédible. 
On peut comprendre que, vu les circonstances, Garel ne soit pas non plus en état de répondre ce soir. Ce sera pour lundi, quand il aura passé le cap du premier choc émotionnel. Pour l’heure Jean-Philippe Lefin essaye de comprendre la logique de celui qu’il appelle « le messager », celui qui a écrit le court avertissement. Celui-là sait ! Il savait même AVANT ! Car le texte provient d’un traitement de texte et il n’y avait en coulisses ni ordinateur, ni imprimante. Le billet devait donc être imprimé avant d’arriver en coulisses. Et à mieux y penser, il y a de fortes chances que ce « messager » soit un membre de l’équipe théâtrale. Difficile, en effet d’imaginer un spectateur circulant sur le plateau sans se faire repérer. On verra ce que le labo a pu tirer des empreintes... Quant à l’arme, il sait déjà qu’elle ne dira pas grand-chose. C’est l’arme de service de Fosséprez qui a rempli lui-même un formulaire très officiel de demande de munitions à blanc. Et trois douilles toujours dans l’arme attestent que c’est la même arme qui a effectivement tiré à blanc lors des dernières répétitions. Elle a aussi été manipulée par une bonne dizaine de mains. Pour en revenir aux munitions, à entendre Marcel, l’accessoiriste, c’est « incompréhensible » : il est, comme il aime le répéter avec sa façon pittoresque de s’exprimer, « sûr de chez sûr d’avoir rempli le barillet avec des balles sortant toutes de la même boîte. Qu’une vraie balle soit restée dans l’arme est impossible de chez impossible ». Pour lui, « on a magouillé derrière son dos, il n’en démordra pas ».

A l’image des réflexions de son conducteur, la Renault Modus de Lefin tourne en rond depuis plus d’une heure. C’est le moment pense-t-il où, dans les romans policiers, une coïncidence, un déclic, une rencontre fortuite, bref un élément neuf et inattendu permet à l’histoire de rebondir. Mais voilà, ceci n’est pas un roman policier, il n’est pas un superflic et il enquête sur ce qu’il voudrait être un accident. C’est la cinquième fois qu’il remonte le Boulevard Delvaux à allure réduite. À quatre heures du matin, son manège finit par attirer l’attention d’une patrouille en maraude et sa Renault est arrêtée pour contrôle par des collègues, comme celle du premier noctambule venu. Il est vite reconnu, Dieu merci ! Et, comme pour s’excuser de sa méprise, le plus jeune des agents lui demande s’il est au courant pour la femme de Fosséprez. Lefin en ouvre des yeux ronds : ils savent donc déjà ? Mais le grésillement d’un appel radio dans le véhicule de patrouille lui remet les pieds sur terre. Évidemment, qu’ils sont au courant ! Toutes les fréquences radio ont du être saturées par la nouvelle. Allons, pense-t-il, il ferait mieux d’aller se coucher. Il va prendre congé de la patrouille quand c’est son téléphone portable qui se met à sonner. C’est Martha, la standardiste de la PJ.
— Patron, on vient d’appeler pour vous, il faut que vous passiez chez Fosséprez.
— Pourquoi Martha ? Qu’y a-t-il encore ?
— Sais pas patron, c’est Éric lui-même qui a appelé. Il a dit de vous transmettre. Je transmets. L’adresse, c’est...
— Ça va, ça va. Ne vous fatiguez pas, je connais. Merci, Martha et bonne nuit, enfin, pour ce qu’il en reste...
— A vous aussi, patron.

Allons bon. Il n’a jamais aimé jouer au psy, mais Fosséprez est un brave gars et il doit en baver pour le moment.

Moins de dix minutes plus tard, la Renault Modus de Lefin s’arrête devant le garage du domicile d’Éric Fosséprez. Derrière les persiennes, une lumière brille, confirmant au commissaire qu’il est attendu.

La porte est ouverte. Lefin n’aime pas cela. Il appelle « Éric ? », il entre...et il le voit... et il serre les dents... Pour la forme, il fera venir les secours d’urgence, mais on ne guérit pas d’une balle dans la bouche...

Face au corps défiguré, sur la table du salon, une lettre, la dernière lettre de Nadia. Lefin la lit. Ses mains tremblent un peu, il n’y a plus rien à dire.

« Éric,

Quand tu liras ceci, normalement tout sera terminé. Je me doute évidemment que tu te serviras de cette lettre pour te dédouaner aux yeux de tous, mais je m’en contrefiche.

Tu m’as trompée, j’en ai la preuve ! Souvent ? Je ne sais pas et je ne veux pas le savoir. Tu m’as trompée...et je l’ai su, c’est tout ! Partant de là, pour moi, tout était joué.

J’avais décidé d’en finir, seule, dans mon coin. Et puis tu es arrivé avec ton histoire de rôle à reprendre au pied levé... et j’y ai vu l’occasion de te présenter la note.

Oui, Éric, c’est moi qui ai glissé une vraie balle dans le chargeur, en espérant que tu vises juste. Parce que je voulais en finir de ce jeu de dupes. Oui, c’est moi aussi qui ai ôté toute possibilité de croire à « un accident », je craignais que tu t’en tires à trop bon compte !

Oui, Éric, tu garderas présent dans ta mémoire, tous les jours, oui tous les jours... que, si j’ai pris la décision d’en finir, c’est TOI qui auras appuyé sur la détente, c’est TOI qui m’auras tuée ! C’est un peu le coup de la poupée russe : dans la mort du personnage de théâtre, on trouvera ma mort ; dans cette mort que pourtant tu me donneras, se cachera mon suicide. Et dans mon suicide, les plus lucides admettront que c’est le jour où tu m’as préféré cette petite garce que tu m’as vraiment «  pris ma vie »...

Maintenant tu es libre d’aller la retrouver quand tu voudras et sans te cacher, mais mon corps restera toujours étendu entre vous deux. 

Nadia »

PRIX

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Nelson Monge · il y a
Machiavélique à souhait ... Un plaisir de lecture.
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Lyriciste Nwar · il y a
Très magnifique
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Nana · il y a
Vous êtes l'Agatha Christie du XXI e siècle
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Albert Dardenne · il y a
Vous êtes trop bienveillante à mon égard. Merci de votre commentaire. C'est un grand bonheur pour moi de constater que ce texte, écrit il y a plus de 6 ans maintenant, continue à être lu et apprécié
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Albert Dardenne · il y a
Merci pour tous vos mots d'encouragement !
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Fleurdebretagne · il y a
Je découvre également, je ne suis pas auteur, une simple lectrice qui vous dit BRAVO, j'ai adoré !
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Granydu57 · il y a
Lecture très tardive mais j'ai adoré, tout y est, j'aime le théâtre, les histoire policières et les enquêtes à rebondissement. Super.
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Jean-Marc Becquet · il y a
Très bien écrit, dialogues ciselés, bravo du travail de pro!
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Nadou · il y a
Fichtre ! Quel talent !et comme le dit Bricielle ci dessous...il n'est jamais trop tard pour le dire ! Bravo
Si ce n'est déjà fait, je vous invite à parcourir mon poème en finale été, venez flâner un instant sur les lignes de "Mon éden"
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/mon-eden-1

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Bricielle Amb · il y a
jamais trop tard pour dire " bravo "
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Albert Dardenne · il y a
Jamais trop tôt pour dire "Merci" ;-)
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Albert Dardenne · il y a
Un immense MERCI à vous tous qui avez cru dans mon texte et l'avez soutenu par votre vote.
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