Les Nuits de Valparaiso

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Ce récit à suspense rassemble tout ce qu’on aime dans le genre : une intrigue très bien ficelée, une construction impeccable, une densité

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Le quotidien, les échanges, les voyages m'inspirent des cadres et des ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des intrigues librement inspirées d'expériences vécues, de l'histoire  [+]

Image de Printemps 2020

La nuit australe était tombée depuis longtemps sur la vallée du Paradis, et la brume recouvrait le vieux port, comme souvent en début d’hiver. Cassie retint un hurlement. Une forme souple et silencieuse avait effleuré son mollet. Un chat ou un rat rassasié de résidus de poissons ? Dans l’état de tension où la jeune femme se trouvait, le moindre mouvement la tétanisait.
De tout temps, Valparaiso avait été considérée comme l’une des villes les plus dangereuses qui soient, mais la situation avait empiré avec la fin des conflits qui avaient enflammé la planète en ce milieu du vingtième siècle. Beaucoup des perdants imaginaient que ce port hors du temps était le lieu idéal pour se faire oublier. Enserré entre la montagne et le Pacifique, avec pour seul accès terrestre la route menant à Santiago, l’endroit inspirait confiance. La police, par indifférence où par crainte, affichait une complice bienveillance envers ceux qui savaient se faire discrets. Mais au bout du voyage, c’était la désillusion qui attendait les nouveaux arrivants. L’afflux des richesses sauvées dans la hâte des débâcles, maladroitement dissimulées, avait attiré une faune de malfrats et de fripouilles prêts à tout pour profiter de cette manne facile.
Dans cette marmite de délinquance et de non-droit, Cassie ne tremblait pas pour ses biens – elle ne possédait rien –, mais pour sa vie. Les risques d’agression étaient permanents. Jusque-là, elle avait su passer à travers les mailles de ce redoutable filet. Pour combien de temps ?
Avec le recul, elle réalisait qu’elle avait été inconsciente d’accepter cette mission. Après l’enfer vécu auprès de son mari Stanley, un voyou notoire arrêté une année plus tôt pour trafic d’armes contre lequel elle avait témoigné sans regret, elle bénéficiait désormais du programme fédéral de protection des témoins qui lui avait fait quitter son Arizona natal pour le Texas, où elle tentait de se reconstruire. Elle pensait avoir trouvé ainsi une certaine sérénité, jusqu’à ce que Dylan, le tuteur qui l’accompagnait dans sa nouvelle vie, vienne semer le trouble. Les aveux de son mari avaient permis de démanteler une vaste organisation, dirigée dans l’ombre par un certain Brad Coxley, inconnu des autorités. Plusieurs informations concordantes laissaient supposer que l’homme avait récemment embarqué pour Valparaiso, où, d’après Stanley, il disposait de soutiens. Les agents fédéraux, qui préparaient une opération pour l’y arrêter, se heurtaient à deux difficultés : ils ignoraient s’il avait déjà rejoint le Chili, et surtout, ils ne disposaient d’aucune photo de Coxley. Les descriptions faites par le prisonnier étaient trop vagues pour être exploitées. Cassie, qui avait vu le malfrat à plusieurs reprises quand il rencontrait son mari dans leur ranch, était l’une des rares personnes à pouvoir l’identifier. Dylan lui avait proposé de se rendre à Valparaiso pour le désigner aux agents fédéraux. Ils prendraient ensuite le relais et son rôle serait terminé. La jeune femme avait longuement hésité, mais les arguments de son tuteur l’avaient convaincue. Le programme n’était pas infaillible, et Coxley pouvait la retrouver un jour et lui faire payer sa trahison. Certes, elle était méconnaissable pour ceux qui l’avaient seulement croisée, mais sa nouvelle apparence ne résisterait pas à un examen approfondi. Sa tranquillité ne serait totale que lorsque le chef du gang serait lui aussi sous les verrous.
Après deux semaines, les bruits du port lui étaient devenus familiers : le grincement métallique d’une grue malmenée par le vent, le cri d’un oiseau de mer, les aboiements avinés des marins qui rejoignaient leur bord, la plainte d’une coque raclant le quai, et bien d’autres encore. Tous ses sens étaient aux aguets. Seule au milieu de ces amas de ferrailles, de bois, de pourritures, elle était une proie facile pour les brutes qui sillonnaient les lieux. L’odeur qui se dégageait du recoin entre deux conteneurs où elle s’était postée lui donnait la nausée, mais il offrait une vue dégagée sur la rade. Aucun bateau ne pouvait la traverser sans qu’elle le voie. Un cargo en provenance de San Francisco était annoncé. Elle devait s’assurer que Coxley ne débarquerait pas en secret.
Plus le temps passait, plus les certitudes des agents fédéraux perdaient de leur évidence. Le port n’était pas le seul moyen de rejoindre la ville. Quelques dizaines de dollars suffisaient pour convaincre un capitaine de faire un détour pour retrouver en mer un des bateaux de pêcheur qui pullulaient dans la région. Rejoindre une des criques qui déchiquettent la côte était risqué de nuit, mais un marin aguerri et bien motivé y parviendrait sans doute.
Un calme précaire s’était installé sur les quais, illuminés par les projecteurs et les guirlandes décorant les mâts. Des airs aux accents latinos s’échappaient d’un bal de plein air. L’horloge de la capitainerie indiquait vingt-deux heures. Bientôt, les lueurs des bureaux s’éteindraient et l’attente prendrait fin.
Cassie se réveilla en sursaut, transie de froid et d’humidité. Elle s’était endormie, coincée entre les parois métalliques. Elle maudit sa négligence : ici, une minute d’inattention pouvait conduire à la morgue. Les quais étaient maintenant déserts. Le trafic reprendrait avec les premières lueurs de l’aube. Elle saisit sa besace de toile brune et se dirigea vers la pièce au-dessus d’un magasin de couture à la devanture colorée où l’avaient logée les agents fédéraux. Le lieu était sinistre, quelques mètres carrés où elle avait trouvé un lit étroit, un évier noirâtre et un réchaud à alcool, mais bien situé, à la limite entre la vieille ville et le Barrio Del Puerto. La proximité de l’élégant quartier El Almendral en faisait un endroit relativement sûr, loin des taudis où s’entassaient les immigrants désargentés. Dans un renfoncement de la rue en pente veillait une statue de la Vierge vêtue de bleu pâle. Vérifiant que personne ne l’observait, Cassie jeta un regard derrière le socle de pierre. Aucune nouvelle de ses employeurs.
Le froid l’avait envahie jusqu’au tréfonds de son être. Elle posa les mains sur la fonte encore chaude du vieux poêle et un doux bien-être la saisit. Puisant dans le bois sec rangé dans une cagette, elle relança le foyer moribond afin de retrouver un peu de chaleur à son retour. Car sa journée n’était pas terminée. Elle ouvrit une malle-cabine d’où elle sortit une robe de satin fuchsia au décolleté généreux. La vulgarité du vêtement la mettait mal à l’aise, mais c’était un bon sésame pour pénétrer les lieux qu’affectionnait Coxley. Où qu’il se trouve, il n’avait de cesse d’écumer les bars les plus mal famés et les boîtes à danser les plus louches pour satisfaire ses penchants pour l’alcool et les filles faciles. Elle compléta sa tenue par des chaussures à talons rehaussés et un maquillage appuyé, conforme à son image d’Américaine à la dérive que la guerre avait poussée hors des frontières. Elle termina par un ciré sombre qui la protégerait des regards, du froid et des précipitations incessantes.
L’adresse du Bodegas lui avait été donnée par un barman auquel elle avait servi un baratin sur une envie de se distraire. Après quelques minutes d’ascension, Cassie se retrouva face à un bâtiment majestueux mais délabré qui avait dû connaître son heure de gloire au début du siècle. Comme l’homme lui avait indiqué, un escalier s’enfonçait le long du pignon arrière jusqu’à une rébarbative porte de métal percée d’un judas. Aucun bruit ni aucune lueur ne s’en échappait.
Avant même qu’elle l’ait atteinte, l’huisserie s’ouvrit sur un petit homme brun et sec, portant costume clair, fière moustache et chevelure rabattue en arrière, dégoulinante de gomina. Il toisa la jeune femme durant de longues secondes, visiblement dubitatif, jusqu’à ce qu’un éclat de la robe fuchsia le décide. Il s’effaça et d’un mouvement de tête désigna une ouverture basse masquée par un rideau.
Après le poids de la nuit, la gaîté des airs locaux assaillit Cassie. L’enfilade de caves voûtées au plafond bas dégageait une sensation de confinement renforcée par l’épais nuage mauve de la fumée des cigarettes. Des ampoules fixées aux arches de pierre faisaient régner une pénombre rougeâtre d’où émergeaient les éclats des bouteilles du bar violemment éclairé. Une boule à tango faisait tournoyer sur les murs des milliers de pastilles lumineuses. Sur une estrade, un orchestre hétéroclite – piano, trompette et deux guitares – tentait d’imposer ses notes joyeuses face au brouhaha des conversations. La densité des corps qui s’entassaient dans l’espace réduit transformait le moindre mouvement en épreuve. Même si Coxley était là, la probabilité de l’apercevoir était pratiquement nulle. Et si le hasard voulait qu’ils se croisent, leur proximité serait telle que l’homme la reconnaîtrait sans doute. Elle décida pourtant de prendre le risque et plongea dans le magma humain, observant les visages. L’assemblée comptait une majorité de mâles à moitié ivres que peinait à contenir une horde de prostituées locales. On devinait sans peine les marins, le regard mobile sous les traits hâlés, et les étrangers, la stature haute et la blondeur flamboyante.
Cassie parvint enfin au bar derrière lequel officiaient quatre Chiliens en tenue locale, aussi prestes à préparer les alcools qu’à récupérer les billets. Elle se fit servir un Pisco Sour et s’accouda à une table haute dans un recoin d’où elle pouvait observer les clients qui défilaient. Au bout d’une heure, elle était persuadée que Coxley n’était pas dans l’établissement. Même s’il avait modifié son apparence, jamais il ne pourrait se défaire de cette carcasse voûtée, de cette cicatrice au coin de la bouche et de sa légère claudication.
Jusque-là, l’attente avait été moins pénible qu’elle l’avait imaginé. Bien sûr, elle ne comptait plus les hommes qui l’avaient abordée ou qui lui avaient offert des verres, mais elle avait su les repousser sans incident. Ce ne serait pas aussi facile plus tard, quand l’alcool aurait brisé les frêles barrières qu’elle avait su établir. C’était le moment de quitter les lieux.
Cassie reprenait son sac à main, quand elle remarqua un homme qui avait pris place sur un tabouret près d’elle. Il se tenait immobile, dos au bar, le regard rivé sur la salle qui ne désemplissait pas. Posé sur un corps athlétique, le visage à la mâchoire carrée semblait taillé dans une bille de bois, sous une courte chevelure blonde coiffée par une casquette bleue de marin. Il portait une veste confortable sur un pantalon de toile claire. Inexplicablement, elle décida d’aborder l’homme, peut-être tout simplement parce qu’il lui rappelait Dylan.
— Vous venez souvent ici ? tenta-t-elle en anglais avec un sourire engageant.
L’homme tourna lentement vers elle un visage sans expression. Cassie nota les yeux délavés mis en valeur par un léger bronzage.
— Vous perdez votre temps. Je ne cherche rien ici que vous puissiez m’apporter, répondit-il dans la même langue avec un accent vaguement germanique.
— Je n’offre rien, répondit Cassie. Je suis américaine.
— En délicatesse avec vos autorités ?
— Disons qu’il vaut mieux que je me fasse oublier pendant quelque temps, répondit-elle évasivement.
— C’est drôle que vous soyez ici. En général, vos compatriotes se retrouvent au New Saint-Louis Bar, sur les hauteurs.
— Ici, c’est plus local, objecta au hasard Cassie.
— C’est vrai. Mais vous ne choisissez pas les endroits les plus sûrs pour vous faire oublier.
— Et pour vous ?
L’homme parut surpris :
— Ça vous intéresse ?
— C’est pour parler, se justifia Cassie.
— Bon. Si vous voulez. Je suis le bosco d’un cargo hollandais. Nous avons débarqué hier. J’ai donné quartier libre à mon équipage ce soir. Je les surveille. Deux mois de mer, ça échauffe les sens. Et ici, la moindre bagarre peut mal tourner. De plus, nous avons perdu une semaine à cause de la tempête sur le Pacifique. Jamais vu cela. Beaucoup de bateaux ont pris du retard.
— J’attends un cargo américain qui doit me livrer mes malles, répondit Cassie, saisissant l’opportunité.
— Vous connaissez son nom ?
— Je sais seulement qu’il est parti de la côte ouest.
Pendant quelques instants, l’homme sembla plongé dans ses réflexions :
— Il y a trois jours, nous en avons dépassé un qui avait appareillé à San Diego. Il était salement amoché. Il avait demandé de l’aide. Nous nous sommes détournés. Quand nous sommes arrivés, il avait réussi à redémarrer ses moteurs, mais il naviguait à vitesse réduite. Il devrait accoster ici la nuit prochaine.
Dissimulant son excitation, Cassie se contenta de commenter :
— Alors, il me reste un espoir de récupérer mes malles.
— Peut-être, répondit le marin, souriant pour la première fois. Si elles ne sont pas en miettes au fond de la cale.
Puis il ajouta :
— Je dois vous laisser. Ça bouge un peu trop du côté de mes gars. Je vais voir ce qui se passe.
Effectivement, des cris et des vociférations s’échappaient d’un recoin sombre. Cassie n’attendit pas l’inéluctable bagarre et s’éclipsa en fendant la foule. L’air frais de la nuit lui fit rapidement oublier l’odeur de transpiration et les relents de bière. Un peu d’optimisme l’avait saisie. La position du cargo évoqué par le marin correspondait à ce qu’imaginaient les agents fédéraux de la cavale de Coxley.
Tôt le lendemain, la jeune femme reprit sa veille. Un funiculaire jaune l’amena dans les Cerros, les quartiers hauts de la ville d’où il était facile d’observer les mouvements dans le port. Mais l’attente fut vaine. Les seules embarcations à traverser la rade étaient les petits caboteurs qui ravitaillaient les villages côtiers, plus sûrs que la dangereuse route du littoral.
Après avoir dîné d’empanadas dans une échoppe près de l’église de la Matriz, Cassie reprit sa surveillance du port qui s’illuminait peu à peu des lueurs des bateaux à quai. Un wagon à bestiaux dont la porte était entrouverte lui offrit un poste d’observation idéal, à condition d’ignorer l’odeur fétide qui s’en dégageait. L’attente commença pour la jeune femme, toujours angoissée à l’idée d’être découverte par une brute qui profiterait de la situation. Le couteau de cuisine qui ne la quittait jamais ne serait que d’une piètre utilité.
Vers vingt-trois heures, le martèlement caractéristique d’une chaufferie diesel la tira d’un demi-sommeil. Au loin, un cargo à la silhouette râblée, à la poupe duquel émergeaient des superstructures coiffées d’une haute cheminée, s’approchait lentement.
La coque ventrue vint écraser les pneus protégeant la bordure du quai. Pendant une heure, il ne se passa rien, puis des projecteurs illuminèrent le pont. Une grue métallique s’approcha des portes béantes de la cale, suivie d’un camion-plateau qui prit position le long de l’embarcation. Plus que sur les manœuvres, l’attention de Cassie était focalisée sur une haute silhouette accoudée à la rambarde qui surveillait les opérations de débarquement. Dès que trois énormes caisses en bois furent déposées sur le camion, l’homme se dirigea vers la passerelle. Cassie sursauta. C’étaient sans ambiguïté les traits rugueux du visage de Coxley que le faisceau des phares avait dévoilés durant quelques secondes. Avant qu’elle ait réagi, la nuit avait absorbé les feux du véhicule.
Cassie tremblait. Elle avait anticipé le moment où elle se retrouverait face à son passé, mais jamais elle n’avait imaginé qu’il serait aussi chargé d’émotion. Mais cette épreuve était nécessaire et elle voulait se montrer à la hauteur de l’enjeu.
Quand le ballet de la grue eut cessé, que les projecteurs se furent éteints, Cassie quitta prudemment le wagon et vint se fondre dans les ombres qui peuplaient le quai. Le visage de la Madone resta imperturbable quand elle déposa à ses pieds un galet blanc. Le signe convenu signifiant que Coxley était arrivé à Valparaiso.
Elle devait maintenant passer à la phase la plus dangereuse du plan concocté par les fédéraux : désigner le fugitif à ses anges gardiens. S’il la reconnaissait, il n’hésiterait pas à la tuer sur place. Le meurtre d’une Américaine à Valparaiso ne ferait pas la une des journaux ! Elle avait appris par cœur la procédure à suivre : se rendre au marché aux poissons qui se tenait sous les arcades entourant la petite Plaza Azuela en retrait du port. Là, elle s’adressa à un Chilien en tenue de marin :
— Je voudrais une douzaine de coquilles Saint-Jacques.
L’homme l’examina avec attention :
— On en pêche rarement ici. Je n’en ai que six.
— Je les prends, répondit-elle.
Le pêcheur l’observa à nouveau, puis lui tendit un paquet enrobé de papier journal :
— Cadeau de la maison, ajouta-t-il avec un sourire ambigu.
De retour dans la petite chambre, Cassie ouvrit le paquet. Un papier plié avait été glissé dans un gros coquillage. Deux mots y étaient griffonnés : « Retrouvez-le ».
Plus facile à dire qu’à faire dans ces quartiers surpeuplés et grouillants de malfrats ! Le bosco hollandais lui avait parlé d’un bar où se retrouvaient les Américains. L’endroit pouvait attirer Coxley qui n’avait jamais quitté son Amérique profonde et qui ne parlait pas un mot d’espagnol.
Il était plus de vingt-deux heures quand elle quitta la petite maison. Pour une fois, il ne pleuvait pas et la température était inhabituellement clémente. Les rues bruissaient d’une foule cosmopolite et bigarrée. Très vite, elle trouva le New Saint-Louis Bar, au fond d’une ruelle qui montait vers les contreforts de la ville.
L’intérieur de l’établissement était une imitation douteuse de saloon. La salle décorée de boiseries était vaste et pratiquement désertée. Les clients s’étaient regroupés sur la grande terrasse en surplomb qui offrait une agréable vue sur le Barrio Del Puerto. Autour de la pergola aux piliers colonisés par une luxuriante vigne vierge pendait une guirlande d’ampoules multicolores. Des airs de jazz s’échappaient des haut-parleurs. Debout, assis, accoudé à la rambarde ou au bar, chacun tentait de se faire une place, une pinte de bière ou un verre de vin à la main. Cassie entreprit une prudente traversée : elle pouvait se retrouver face à Coxley sans même l’avoir vu venir. Mais aucune des faces rougeaudes, déjà marquées par l’alcool, ni des silhouettes pataudes ne correspondaient. Soudain, un air de country s’éleva des haut-parleurs. La terrasse se mit à vibrer en cadence sous les pas des amateurs qui s’étaient précipités sur une piste improvisée. Ceux qui se tenaient en bordure hurlaient pour se faire entendre. L’élocution et la stabilité de beaucoup d’entre eux étaient largement affectées par la bière qui coulait à flots. Une sorte de nostalgie, portée par les rythmes qui avaient bercé son enfance, s’empara de Cassie et elle se surprit à esquisser quelques pas sur place.
Le retour à la réalité n’en fut que plus brutal. Égaré vers les plaines arides de son enfance, son esprit mit plusieurs secondes à décrypter l’image bien réelle que lui renvoyait son regard. Deux hommes à l’entrée de la terrasse soutenaient un troisième qui faisait des efforts vains pour se tenir debout. Et cet homme était Coxley, elle en était convaincue. Certes, il avait changé. Il avait maigri et portait désormais une moustache fournie au milieu d’un visage mal rasé. Il lui sembla encore plus voûté, mais la force physique qu’il dégageait était intacte. Il portait une chemise à carreaux et un pantalon de toile sombre sur un blouson de cuir usé, loin des costumes voyants qu’il affectionnait en Arizona. De plus loin, Cassie aurait peut-être hésité, mais elle ne reconnaissait que trop bien le regard brun et fiévreux qui s’égarait sous l’effet de l’alcool. Tétanisée par la résurrection de son passé, la jeune femme dut se forcer pour observer le voyou en coin, dont la seule préoccupation était manifestement de parvenir à s’asseoir sur un des bancs qui entouraient les grandes tables de bois. Quand ce fut fait, l’un de ceux qui l’accompagnaient disparut avant de revenir avec trois grands verres de bière. Luttant contre sa répulsion, elle s’avança vers l’homme immobile qui gardait le regard fixé sur son verre. S’approchant jusqu’à presque toucher le blouson, elle jeta un regard circulaire dans l’espoir de croiser celui de ses anges gardiens, mais aucun de ceux qu’il rencontra ne correspondaient à l’idée qu’elle s’en faisait. Personne ne semblait s’intéresser à elle. Soudain, Coxley se retourna. Cassie sursauta violemment et l’homme lui lança un regard vaguement réprobateur avant de replonger dans la contemplation de son verre. Il ne l’avait pas reconnue. Elle s’enfuit, les joues en feu, les jambes tremblantes, le souffle court. Ce n’est qu’à proximité de la Madone qu’un semblant de calme revint en elle.
Pour mettre fin à une nuit peuplée de cauchemars resurgis du passé, Cassie prit très tôt la direction du marché aux poissons. L’homme à la casquette était derrière son étal :
— Auriez-vous la même chose qu’hier ?
— Des Saint-Jacques ?
— Oui, trois.
Un nouveau paquet se matérialisa dans les mains du marin qu’elle fit disparaître dans sa besace. La feuille pliée au fond du coquillage portait ces mots : « Soyez au New Saint-Louis Bar ce soir ». Retrouver les émotions de la veille lui semblait au-dessus de ses forces. Pourtant, elle n’avait pas le choix.
Après avoir traîné sans but dans la ville, Cassie prit la direction du bar américain. Il pleuvait et les rues étaient désertes. Les halos des éclairages publics projetaient des disques luisant faiblement sur le sol. Elle grimpa avec prudence le raidillon que la pluie avait rendu dangereusement glissant, puis se faufila entre les pendants multicolores qui marquaient l’entrée de l’établissement. Avec le mauvais temps, les buveurs avaient déserté la terrasse et s’agglutinaient autour des tables de la salle.
Avant même que la jeune femme ait fait un pas, un cri s’éleva sur sa gauche et une haute silhouette se précipita sur elle. Coxley ! La lame d’un couteau brillait dans sa main. Nul ne l’aiderait dans cet endroit. Elle devait fuir. Elle se jeta dans le raidillon, se relevant de plusieurs glissades, son poursuivant à quelques mètres. Dans la rue en bas, elle prit à gauche, vers le Bodegas. Si elle passait le vigile, elle serait sauvée : Coxley ne prendrait pas le risque de s’y trouver piégé. Un hurlement déchira l’air. Son poursuivant avait eu moins de chance qu’elle, et une chute lui avait fait dévaler la pente sur le dos. Mais il se relevait déjà. Elle n’avait gagné que quelques mètres. La silhouette sombre de l’ancien hôtel particulier était encore loin. La robe trempée entravait sa course. Coxley se rapprochait. Elle l’entendait haleter derrière elle. Un coup violent sur l’épaule la projeta en avant et elle faillit s’étaler dans la ruelle sombre, mais, ignorant la douleur, elle réussit à prendre un peu d’avance sur son adversaire qui avait perdu l’équilibre dans son geste. Le Bodegas était à une centaine de mètres. Alors qu’elle contournait le pignon de la grande maison, des coups de feu retentirent derrière elle. Sa dernière heure était arrivée. Coxley avait mal ajusté sa première salve, mais la seconde serait fatale. Pourtant, rien ne se passa, et Cassie parvint à la porte des caves. Elle hurla. Le vigile ouvrit le battant.
— Laissez-moi entrer. On veut me tuer. Je vous en prie, supplia-t-elle.
L’homme s’effaça après une légère hésitation et un haussement d’épaules. Encore une qui avait abusé du Pisco ! Quelques instants plus tard, un couple à la mise voyante franchissait calmement le seuil. Coxley avait-il renoncé ? Cassie ne se faisait aucune illusion. Il attendrait qu’elle quitte l’établissement et la suivrait pour la tuer dans un endroit isolé. Plus discret et plus sûr. Se faufilant entre les corps luisants de transpiration, la jeune femme s’approcha du bar. Elle poussa un soupir de soulagement. Le bosco hollandais était là. Sa face burinée esquissa un sourire :
— Tiens ! Vous ne préférez toujours pas le New Saint-Louis Bar ?
— J’en viens.
Le marin détailla Cassie. Ses boucles brunes trempées partaient en tous sens, son maquillage avait coulé, sa robe ruisselait sur le plancher rugueux.
— Vous êtes dans un drôle d’état. Que vous est-il arrivé ?
— On m’a agressée.
— Pourtant, c’est un des endroits les plus sûrs de Valparaiso. On ne se frotte pas aux Américains là-bas !
Cassie reprenait peu à peu son souffle.
— Alors, c’était un mauvais jour, continua le marin, philosophe.
— Je voudrais vous demander un service. J’ai peur de rentrer chez moi. Pourriez-vous m’y accompagner ?
— Je comprends, répondit le bosco, après un long silence. Mais je dois surveiller mes gars…
— Ils ne vont pas s’entre-tuer. J’habite à un quart d’heure d’ici, près du Rosario. Je vous en prie, supplia Cassie.
Nouveau silence de l’homme qui consulta sa montre.
— D’accord. Allons-y, décida-t-il en se levant.
En quittant les lieux, Cassie tremblait autant de peur que de froid. Les abords de la grande bâtisse semblaient calmes, mais il y avait tellement de recoins où Coxley pouvait l’attendre ! La jeune femme se retournait en permanence pour scruter les ténèbres.
— Personne ne nous suit. Vous pouvez me croire. J’ai un sixième sens pour cela. Je ne serais pas ici s’il n’était pas infaillible, la rassura le bosco.
Enfin, ils parvinrent au bas du petit escalier qui montait à la chambre au-dessus de la devanture colorée.
— Je reste ici quelques minutes, décréta l’homme. Si vous avez un problème, faites-moi signe.
Sur le palier, Cassie déverrouilla la serrure puis pénétra avec méfiance dans la chambre. Son cri de frayeur se serait entendu jusqu’au port si une énorme main ne l’avait bâillonnée. Un deuxième homme la tenait immobile, puis la précipita sur le lit. Leur force vouait toute tentative de fuite à l’échec. Elle se résigna au pire.
— On vous libère si vous promettez de ne pas bouger ni de crier. Votre vie en dépend, déclara une voix assourdie.
— D’accord, consentit Cassie, à travers la main qui avait un peu desserré son étreinte. Qui êtes-vous ? ajouta-t-elle, surprise par le ton courtois et les costumes bien coupés de ses agresseurs.
Les deux hommes se regardèrent.
— Nos noms ne vous diraient rien. Nous venons de Washington pour récupérer un colis, vivant de préférence.
— Brad Coxley ?
— Vous avez tout compris. Nous vous suivons depuis votre arrivée. Nous nous connaissons un peu, avec la bénédiction de la Madone !
— Où est-il ?
— Il est en route pour notre ambassade à Santiago, dans le coma. Il ne nous a pas laissé le choix. Nous l’exfiltrerons ensuite, vivant ou mort.
— Alors, les coups de feu, c’était vous ?
— En effet. Notre devions vous protéger.
— J’aurais été plus tranquille si je l’avais su, maugréa Cassie. Vous êtes des espions alors ?
— Le terme importe peu. Nous avions une mission, nous l’avons remplie. Comme vous.
Cassie réfléchissait :
— Il y a une chose que je ne comprends pas.
— Dites toujours.
— Comment se fait-il que Coxley ne m’ait pas reconnue hier quand j’étais à moins d’un mètre de lui, alors qu’aujourd’hui il m’a agressée alors que j’avais à peine passé la porte d’entrée du bar ? Comme s’il m’attendait.
Les deux hommes se regardèrent, visiblement gênés :
— En fait, cela faisait partie du plan.
— Comment cela ?
— Pour l’arrêter sur le territoire chilien, il nous fallait une bonne raison. Une agression par exemple.
Cassie commençait à comprendre, horrifiée :
— Alors, vous m’avez envoyée au New Saint-Louis Bar, après lui avoir fait savoir qui j’étais et où je me trouverais.
— Nous n’avions pas d’autre option. C’était sans risque, nous étions près de vous, objecta d’une voix persuasive l’agent qui semblait être le chef.
— C’est à moi que je dois d’être en vie. Coxley m’aurait tuée sur place si je n’avais pas réagi aussi vite. Pour vous, je n’ai été qu’un appât. C’est ignoble !
Écœurée, Cassie se recroquevilla en silence sur le lit :
— Vous avez réussi, ajouta d’une voix douce le même homme. Vous pouvez être fière. Le pays a besoin de femmes comme vous. Reposez-vous. Mon collègue va passer la nuit sur le palier et demain, une voiture viendra vous chercher pour vous emmener à Santiago, d’où un avion vous ramènera à Dallas. À moins que vous préfériez rester ici pour profiter de vos vacances. Aux frais du service, évidemment !
Le geste de Cassie à l’attention des deux hommes résumait toute sa pensée.
Un mois plus tard, une jeune femme arborant une coupe carrée tirant sur le roux s’apprêtait à quitter un appartement au premier étage d’une villa sans grâce dans la banlieue boisée de Dallas. Désormais, Cassie répondait au nom de Norma Smith. Les services fédéraux avaient accédé à sa demande et lui avaient trouvé un travail. Pas grand-chose, elle serait caissière dans un supermarché qui vendait aussi de l’essence, mais ce poste représentait la première des marches à gravir pour trouver la vie normale qu’elle appelait de ses vœux. Une somme substantielle avait été déposée sur le compte confidentiel qui lui avait été ouvert, pour « services rendus », avait sobrement commenté Dylan.
Un chaud soleil d’automne l’accueillit sur le pas de la porte. Elle poussa un soupir d’aise avant de s’engouffrer dans une petite berline sombre. Ces contraintes lui pesaient, mais sa sécurité en dépendait. La véritable liberté n’était pas pour demain. Peut-être après-demain ?

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Image de Bennaceur Limouri
Bennaceur Limouri · il y a
Un récit on ne peut plus captivant. L'histoire me rappelle un certain Ken Clarck . Dans votre scénario, le rôle est merveilleusement joué par Cassie. Je m'abonne et vous avez mon "j'aime".
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup pour ces bienveillants commentaires et l'intérêt que vous avez porté à Cassie. J'apprécie de vous compter parmi mes abonnés.
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Gérald Chauvreau · il y a
Je me suis fait embarquer dans le Valparaiso de Cassie, c'était comme si j'y étais, et puis je voulais savoir coûte que coûte ce qui allait se passer... et la lecture glissait toute seule jusqu'au dénouement. Bravo!
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Nelson Monge · il y a
Merci Gérald pour votre lecture. Votre ressenti est un encouragement.
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Bruno Adjignon · il y a
Vu, lu, convaincu !
Cela valait la peine du déplacement.
Bonne continuation.

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Nelson Monge · il y a
Merci Bruno pour votre si agréable appréciation.
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Julia Chevalier · il y a
Le rythme est soutenu, la tension bien amenée. J’ai lu votre nouvelle d’une traite et en haleine
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Nelson Monge · il y a
Julia, tous mes remerciements pour votre lecture et pour votre très sympathique appréciation.
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Maud Garnier · il y a
je viens vous lire, après le vote... j'ai beaucoup aimé votre texte
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup Maud, je suis sensible à votre appréciation. Qu'elle vienne après le vote est secondaire...
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Nelson Monge · il y a
Chères Lectrices, chers Lecteurs,
"Les nuits de Valparaiso" est arrivé en seconde place du choix des Lecteurs pour le Prix Printemps 2020. Je tiens à partager ce plaisir avec vous qui, par votre soutien, avez permis ce résultat et, par vos appréciations, avez exprimé votre ressenti sur cette fiction, qui, quel qu'il soit, contribuera aux récits à venir.
Un grand merci à vous. A très bientôt.
Nelson

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Albane Charieau · il y a
Voté
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Nelson Monge · il y a
Merci Beaucoup Albane pour votre gentille réponse. Ma petite fiction est arrivée seconde de l'avis des lecteurs, à quelques voix de la première. Une grande satisfaction !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Super
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Nelson Monge · il y a
Merci Daniel pour votre agréable soutien.
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Cerise R. · il y a
Votre écriture est précise, les dialogues réalistes et bien révélateurs des personnalités en présence, le récit est parfaitement construit et le suspens habilement dosé. Le thème en revanche ne m’accroche pas (c’est très subjectif évidemment), c’est votre style qui fait que j’ai lu cette nouvelle avec plaisir. Je veux être sincère, j’ai besoin d’être bousculée ou émue ou indignée ou encore interpellée par l’histoire. Ce n’est pas le cas cette fois mais je dépose 3 coquilles St Jacques pour la plume et la narration. Merci
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup Cerise pour votre ressenti à la lecture de cette histoire. Je vous remercie aussi pour votre soutien. C'est la diversité des lecteurs et des auteurs qui est le terreau de la création d’œuvres, et il est sain que nous ayons chacun nos préférences. Les miennes portent plus sur les ambiances et le déroulé "actif" des intrigues et les vôtres sur le côté émotionnel des personnages. N'est-ce pas ce que l'on nomme la complémentarité ?
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Cerise R. · il y a
Merci à vous pour votre réponse. Tout à fait d’accord avec vous, on s’enrichît tous de cette diversité. Vous avez le talent pour l’intrigue c’est indéniable ! À bientôt sous vos mots.
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Jeanne · il y a
Moteur, action, ça tourne ! On suit l’héroïne pas à pas, qui, si elle est transie de froid pour autant n’a pas froid aux yeux, à chaque épreuve fait preuve d’un sang froid remarquable.
Froid, effroi... un mot, un ressenti qui revient tout au long du récit.
Des personnages hauts en couleur, une intrigue habilement menée, une ambiance, une atmosphère particulièrement bien rendue. Au final Mission réussie pour Cassie. Un script, un scénario empli d’effets spéciaux, une Nouvelle fort bien écrite que l’on verrait bel et bien adaptée pour le petit et/ou grand écran. Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Nelson pour la suite des événements.

P.S : pour la petite histoire, je lis peu de Nouvelles, leur préférant TTC et poèmes. Cerise sur le gâteau, le genre policier tout comme le rouge et le noir n’est pas ma tasse de thé. :-) Et pourtant une histoire que j’ai lue d’un trait, où perlent, transpirent des gouttes de sueur… sueurs froides, à l’inverse pas une goutte de sang n’a été versée, une nuance que j’apprécie d’autant.

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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup Jeanne, pour votre réponse détaillée et notamment sur votre ressenti de ma petite fiction. J'ai apprécie vos commentaires bienveillants, d'autant que j'ai compris que ce genre n'est pas votre préféré. Je suis heureux que cette "entorse" à vos habitudes vous ait apporté un peu de plaisir de lecture.

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