Les douze volées

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Née un beau jour de septembre 1983, Aliénor Debrocq vit à Bruxelles, où elle a étudié l’histoire de l’art. Petite fille, son papa lui racontait des histoires et sa maman l’emmenait à la  [+]

Il est parti. Tu te sens morte dedans, morte au-dehors, tu ne sais pas encore que tu es au bord d’une chose nouvelle, on pourrait dire une nouvelle vie, et ce sera une vie sans lui, et il faudra tout réapprendre, tu t’en doutes un peu, il faudra beaucoup, beaucoup d’énergie. Il est parti et c’est la première fois que tu dors sans lui, et le lit est vaste et frais, et tu peux lire, manger, pleurer, te retourner en tous sens, et au fond c’est neuf, c’est absolument neuf, et tu te réveilles pour la première fois sans lui, douche, petit déjeuner, programme d’une nouvelle journée. Par la fenêtre c’est le même décor, la même rue sous le même soleil, on pourrait croire qu’il est seulement allé acheter un pain, des croissants, et bien non, cette fois c’est différent, tu te répètes que c’est différent, tu le lis dans le regard du chat qui se colle à tes jambes, et tu le sens dans la qualité de l’air et la qualité du silence. Cette fois, c’est l’absence. Ça fait un bruit fou, ça crie dans la tête, l’eau bout pour le thé, tu restes assise, immobile, le regard fixé sur le mur blanc, vidé des photographies. C’est un peu comme une grippe, une forte fièvre qui te laisse hébétée, au bord de toi-même. Tu voudrais retourner te coucher, plonger sous la couette, oublier, dormir donc oublier, mais tu sais déjà qu’au réveil rien n’aura changé, partout où tu iras tu n’entendras que l’absence de sa voix. C’est la première fois, le premier jour, tu te dis que demain ça ira mieux, le lendemain tu te le répètes, c’est une première fois qui va durer longtemps, longtemps, avant que le mur blanc soit redevenu un simple mur blanc.

On ne sait jamais très bien. Quand ça commence. Le moment précis où ça commence. Souvent on répète ce que les autres disent, que le désamour est un processus lent et complexe. En réalité, pas toujours. En réalité ça peut aller très vite, ça peut commencer comme ça : un dimanche matin, vous prenez le petit déjeuner, il est allé chercher les croissants, ça sent le café fumant à travers tout l’appartement, il lit le journal, tu entends le froissement du papier quand il tourne les pages, le chat se frotte à tes jambes pour demander un peu de lait, tu en verses dans une soucoupe, tu te redresses, tu le regardes, quinze secondes se sont écoulées, peut-être vingt, il n’a pas bougé d’un centimètre, mais soudain tu te demandes ce que tu fais là. Tu te dis, Qu’est-ce que je fous là, qui est ce type en face de moi, qu’est-ce que je fous là, vraiment. Tu réalises que vous n’avez plus fait l’amour depuis près d’un mois.

Ce point-là, ce point minuscule, ces quinze secondes de temps, le chat, le lait, la soucoupe, sa posture à lui, identique, buvant son café et lisant son journal, ce point-là, plus tard, il sera analysé, découpé, disséqué, sans cesse tu y reviendras, sans cesse tu essaieras de comprendre, à en devenir folle, tu essaieras de comprendre pourquoi, comment, pourquoi ce point-là, cet instant-là, un dimanche comme tous les autres. Le désamour, ça peut être un claquement de doigts, juste ça.

Il s’appelle Simon, c’est ton premier amour, vous vous êtes rencontrés à l’université, il est le premier, le premier pour tout, et tu pensais même qu’il serait aussi le seul. C’est toujours la même histoire, tu sais, il s’appelle Simon, un jour il a dit : « Je m’appelle Simon », tu as répondu avec un drôle de gazouillis dans la voix, la fois suivante c’est la même scène mais éclairée aux chandelles, un petit restaurant pas très loin de chez lui, tu viens d’emménager dans cette ville, tu ne connais presque rien, il est un peu plus vieux que toi, trois ans tout au plus, il te raconte des choses que tu ignores, mille choses que tu ignores. L’ignorance ne va pas durer, évidemment. Il a dit : « Je m’appelle Simon », la fois suivante c’est premier baiser sur canapé, après le restaurant, après le dernier verre, son canapé à lui, chez lui, deux ans plus tard ce sera aussi chez toi, il y aura des lampes en papier, des coussins bigarrés, le chat qui sans cesse se faufilera entre vous dans le grand lit, le soir. Simon n’essaiera bientôt plus de le chasser.

Si tu roules en voiture et que tu fonces dans une plante et qu’ensuite ta voiture est cassée, c’est que la plante est un arbre, mais si tu prends le petit déjeuner un dimanche matin et que soudain, Simon, cet homme qui s’appelle Simon et qui est assis en face de toi, si soudain tu te demandes ce qu’il fait là alors que vous venez de dormir ensemble et de vous réveiller ensemble, alors qu’est-ce que c’est ? Au début, tu n’as pas trop envie de savoir ce que c’est, précisément. Pas trop envie de te poser la question. Tu penses, une petite angoisse passagère, l’approche des fêtes de Noël, peut-être un truc que tu as mangé la veille et qui est mal digéré. Tu trembles un peu, alors tu te forces à te lever, ouvrir l’armoire où sont rangés les tubes de granules, avaler trois petites billes blanches de Nux Vomica, c’est peut-être juste un effet placebo mais c’est déjà ça. Simon demande si ça va, et sa voix sonne étrangement dans l’espace pourtant familier, à la résonance pourtant familière. Accoudée au bar de la cuisine ouverte, lumineuse, hyper moderne, tu réponds d’une voix éteinte que oui, ça va. A l’arrière-plan, on distingue un sapin de Noël aux ampoules clignotantes. C’est un sapin naturel, c’est la première fois, la première fois cette année, c’est toi qui as insisté, tu as dit : « C’est quand même tellement plus beau, tellement plus réel .» Soudain tu le regardes ce sapin, et tu te demandes pourquoi ça avait tant d’importance à tes yeux. Naturel ou artificiel, le chat y grimpe avec la même aisance, et les boules de verre tremblent sous son poids.

Si jamais on se sépare, qu’est-ce qu’on fera des boules de Noël ? C’était une petite blague entre vous, une parmi d’autres, mais tu ris déjà moins, à présent que Noël est passé et que tu défais le sapin, rangeant les décorations dans deux caisses séparées, deux caisses bien séparées, avec vos noms inscrits en lettres capitales au feutre noir. L’appartement est silencieux, c’est l’une de ces journées de début janvier où les nuages semblent frôler le toit, ce sont comme des journées hors du temps. C’est le début d’une année nouvelle, on récupère des excès des fêtes, on flâne sous la couette, on se blottit sur le canapé en buvant des tisanes. Et bien non. Pas cette fois. Cette fois c’est un départ, cette fois c’est les caisses, certaines boules d’un côté, les autres de l’autre, il faudra faire ça pour tout, tu le sais bien, il faudra encore de nombreuses caisses, et plusieurs longues journées pour empaqueter. Le chat déambule, flaire, saute par-dessus les cartons. Parfois il s’arrête et te regarde. Oui. Bon. Le chat. Vous n’avez pas réglé cette question. Les gens diront : « Heureusement, ils n’avaient pas encore d’enfants.» Heureusement.

Cent quatre-vingt centimètres, c’est ce à quoi tu songes ce premier soir, cent quatre-vingt centimètres de large rien que pour toi. A la lumière des deux lampes de chevet en papier ignifugé, retrouver la sensation perdue des draps de percale qui crissent un peu sous le poids de ton seul corps, retrouver la fraîcheur, une fraîcheur inattendue, et ta capacité de mouvement, toute ta capacité de mouvement. Pourtant la nuit est longue, difficile, presque blanche. Sans cesse tu te cognes à son absence en béton armé, sans cesse tu t’éveilles avec l’envie d’enfoncer le drap au fond de ta gorge pour ne pas pleurer. Au petit matin, tu te lèves, et presque tout de suite tu voudrais retourner te coucher, plonger sous la couette, oublier, dormir donc oublier. C’est le premier jour, le premier matin, demain ça ira mieux, mieux, forcément.

Si tu roules en voiture et que tu fonces dans une plante et qu’ensuite ta voiture est cassée, c’est que la plante est un arbre. Le sapin a perdu la plupart de ses aiguilles. Il a fallu lui faire descendre les six étages par la cage d’escalier, l’ascenseur n’est décidément pas fiable, il faudra y remédier dès la fin des congés annuels. L’arbre gît à présent dans la rue, un peu affaissé contre la façade en pierre de taille, il semble perdu, malgré les silhouettes de ses nombreux cousins alentours. Simon est parti. Tu remontes les six étages d’une traite, six étages, douze volées d’escaliers, cent quatorze marches pendant lesquelles tu te répètes ces trois mots, ces trois petits mots en frottant tes vêtements pour en chasser les dernières aiguilles. Peut-être cent quinze, les marches. Il est parti, et quand tu refermes la porte d’entrée de l’appartement, c’est d’abord un grand bruit causé par le courant d’air, puis un grand silence dans lequel tu voudrais t’oublier.

Au matin du troisième jour, le sapin est encore dans la rue, et l’ascenseur, toujours en panne. Tu fixes longtemps le téléphone avant de décider par qui commencer. Les services communaux. L’entreprise de dépannage. Simon. Tu tressautes en réalisant que tu viens de prononcer son nom. Tu composes le numéro des services communaux. Pendant les quelques minutes que dure l’attente, scandée par un cantique version électronique, tu épelles encore son nom. Plusieurs fois. Puis c’est une femme à l’autre bout du fil, une femme étonnamment enjouée qui t’assure que le sapin sera enlevé avant la fin de la journée, une femme qui te présente ses meilleurs vœux et qui, avant de raccrocher, te confie son penchant pour les sapins artificiels. Il y en a, de nos jours, qui ont l’air tellement réel. Tu oublies de la remercier.

Au soir du troisième jour, le sapin n’est plus dans la rue, et l’ascenseur, toujours en panne. Fait chier, l’ascenseur. Le lendemain, au petit matin, un type des services de dépannage décline sommairement son identité à travers le parlophone en aluminium brossé, design italien, première qualité. Quand il se présente à ta porte, il est un peu essoufflé, il dit : « Douze volées d’escaliers le matin, putain, c’est pas rien .» Tu ne réponds rien mais tu penses que quand même, c’est un peu son métier. Le type, il ne perd pas de temps, il n’est pas là pour ça, il se met au travail. Tu rentres chez toi en disant que toi aussi, tu as du travail, mais en fait tu ne fous rien, tu te fais toute petite dans le canapé et tu tends l’oreille pour entendre, à travers le mur, le bruit étouffé de sa présence invisible. Le temps passe au rythme du chat qui dort sur l’accoudoir. Au bout d’un moment, une heure, peut-être davantage, le type sonne une seconde fois. Il a terminé, ça fonctionne, c’était pas très compliqué mais c’est fragile, ces petites mécaniques, c’est comme une femme, vous voyez ? Tu ouvres un peu la bouche, puis tu la refermes sans rien répondre. Et puis c’est con, c’est à ce moment-là, à ce moment précis, que tu te mets à pleurer. Ça ne peut pas être à cause de sa phrase, sa petite phrase cinglante, misogyne, non, quand même pas. Pas ça. Et pourtant. D’abord ce ne sont que quelques larmes plutôt discrètes qui affleurent, puis elles débordent des paupières et roulent, roulent avec fermeté le long des joues. Tu penses : « Merde, mais merde, pas maintenant .»

Le type lève les yeux sur toi et te fixe sans rien dire. Il est plutôt quelconque, taille moyenne, visage taillé à la hache, une barbe de trois jours, peut-être plus, tu essaies de calculer. Il n’a pas l’air gêné du tout. Il te tend un mouchoir propre, un mouchoir en coton, motif écossais, classique, ça te rappelle un oncle, un grand-père, tu n’es plus très sûre, ça te rappelle un truc qui te fait pleurer davantage. Tu lui tournes le dos, tu essaies de te calmer, et puis là, le type, il pose ses grandes mains sur tes épaules, juste ça, et puis tu penses qu’il va dire quelque chose mais il ne dit rien, rien du tout, il te pousse simplement vers la porte de ton appartement, très doucement. Tu entres et il te suit sans te laisser le temps de parler. Il te dit de t’asseoir tranquillement, il dit que vous allez boire une jatte ensemble. Tu réponds que tu n’as pas de café, plus de café. Il propose de faire du thé. Tu lui indiques la cuisine, tu le suis, tu lui montres les tasses, la théière, thé noir ou thé vert, on va plutôt boire du thé vert. Tu songes, en le regardant remplir la bouilloire dans un geste étrangement familier, tu songes à Simon, aux gestes de Simon, à ce rituel de tous les jours, mais tu ne pleures plus.

Un moment plus tard vous êtes assis côte à côte sur le canapé. Face à vous, c’est le mur blanc, et lui sans doute ne voit qu’un mur blanc. Vous buvez chacun votre thé à petites gorgées, sans rien dire, c’est chaud, encore trop chaud, évidemment. Puis tu l’entends murmurer : « Ce mur, il faudrait le repeindre, les photographies, ça laisse des traces, et c’est une vraie galère de les effacer .» Tu lèves les yeux vers lui et tu sens, tu sens nettement au fond de ton ventre un verrou qui cède brutalement. Puis tu entends le mécanisme de l’ascenseur qu’un voisin vient d’actionner dans les profondeurs de l’immeuble. Le type demande : « Vous connaissez la blague avec la voiture et la plante qui en fait est un arbre ? » Alors tu hoches la tête, et puis tu souris un peu. Il sourit aussi, et vous vous mettez doucement à rigoler. Et puis vous riez franchement, dans la lumière du petit matin, vous riez aux larmes, tous les deux, et là, pour la première fois, en pressant le bras de ce type qui va bientôt s’en aller, pour la première fois tu songes que c’est une nouvelle vie.

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ALAN ROEA · il y a
J'ai adoré. L'odeur du thé me colle encore à la peau.
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Line Chatau · il y a
J'aime et je recommande!
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Dva2tlse · il y a
Sympa
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Elvi · il y a
J ai adoré
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Elvi · il y a
Bravo
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Morgane FD · il y a
J'ai beaucoup aimé :)
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Flo Lacanau · il y a
très agréable lecture.
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Jacqueline Notule · il y a
courage Simone quand on peut monter en courant 6 étages alors tout est permis !! Bravo !
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Sandrine Deneft de Valensart · il y a
Très profond , très émouvant ...
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Deo Ita · il y a
Aaaah le salaud de technicien qui va brouiller la situation alors que simon peut revenir à tout moment! rrrrrhhhh les profiteurs des faiblesses féminines!
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Sylvie Cousin · il y a
super ;-) bravo à l'auteur

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