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Les cerfs-volants

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LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
Je traverse la rue pour m’approcher de l’affiche, de loin elle a accroché mon regard. Une grande affiche en noir et blanc, qui dégage dans son mouvement le délicieux parfum de mon enfance. Une affiche singulière et pourtant semblable à tellement d’autres, avec ces mots écrits en gris : « Exposition photo : Les Cerfs-Volants ». Je presse le pas pour m’en approcher, tends la main pour l’effleurer avant de m’engouffrer dans la galerie, les jambes tremblantes et les yeux mouillés de larmes.

Quand j’étais petite, je vivais dans un village entouré de montagnes et de lacs. Mes parents avaient une jolie maison bordée d’un grand jardin. À côté de notre village, il y en avait un autre que je ne voyais pas ; ils étaient séparés par un long mur. La présence du mur m’a intriguée dès que j’ai su marcher ; à mes questions, mes parents répondaient, dans un sourire gêné, qu’il était là pour nous protéger. Les enfants savent très tôt que certains secrets ne doivent être levés, ainsi j’ai rapidement cessé de les interroger. Bien plus tard, j’ai su que le mur avait été construit à la fin de la guerre civile, symbole de l’impossible réconciliation. D’ailleurs, la paix n’était jamais vraiment revenue et des attentats secouaient encore le pays. J’aimais jouer au fond du jardin et m’asseoir contre le mur, que je rêvais un jour d’escalader. J’imaginais la vie de ceux que ma famille appelait « les autres ». J’entendais leurs rires, leurs cris parfois, leur musique les jours de fête, leurs vies tout simplement. Je m’étonnais que tout fut aussi normal, aussi semblable à la vie de mon propre village.

Et puis un jour, le jour de mes six ans, le premier jour de l’été, très haut dans le ciel, j’ai vu un cerf-volant, un grand cerf-volant rouge, et j’ai entendu le rire éclatant d’un enfant. J’étais seule dehors et j’ai crié : « Qu’il est beau ! » Ainsi est née mon amitié avec Isham. Chaque jour, en fin de soirée, je courais le retrouver au fond du jardin, il avait juste mon âge. J’aimais ces rendez-vous mystérieux, cette amitié sans visage. Nous nous racontions, l’oreille collée contre la pierre, nos joies, nos cauchemars et nos peurs ; en grandissant, nous avons partagé nos lectures, nos rêves et nos espoirs. Mes parents et les siens ont d’abord essayé de nous interdire ce rapprochement, mais ils ont vite renoncé, le jugeant innocent. Isham et moi voulions croire qu’eux aussi aspiraient à la paix. Très vite, j’ai réclamé un cerf-volant à mes parents, un grand cerf-volant en forme de papillon. De chaque côté du mur, Isham et moi avons fait d’inlassables courses pour les emmener au plus haut ; nous les faisions se frôler, avant de les remettre à distance, pour mieux les rapprocher jusqu’à se toucher presque. Une photo ne m’a jamais quittée : j’ai huit ans, je cours le long du mur en tenant mon cerf-volant très haut dans le ciel, il rejoint celui de mon ami.

Une nuit, l’année de nos douze ans, je me suis réveillée en sursaut. Du village d’Isham me parvenaient des bruits de tirs, des cris de femmes et des pleurs d’enfants, auxquels succéda bientôt un silence glaçant. Figée dans mon lit, j’ai appelé ma mère. En me prenant la main, elle a murmuré : « N’aie pas peur, ils ne tueront que des hommes. » Je n’ai pu me rendormir cette nuit-là et j’ai perdu toute insouciance. « Ils ne tueront que des hommes », avait dit naturellement ma mère. La cruauté de cette phrase hanterait longtemps mes cauchemars.
Il n’est pas venu au rendez-vous durant cinq jours. Au soir du sixième jour, il m’attendait. Sa voix était grave et il n’est pas resté longtemps. Son père avait été emmené par les soldats avec neuf autres hommes, en représailles d’un attentat ; on les disait morts. Il était désormais responsable de sa mère et de sa sœur.
À partir de ce jour, jamais plus nous n’avons fait danser les cerfs-volants, mais notre complicité resta intacte. Dans la voix d’Isham, je retrouvais la même douceur qu’autrefois, avec cependant une once d’amertume quand il évoquait à demi-mots la brutalité des soldats de mon camp. « Je n’appartiens à aucun camp », lui répétais-je souvent. « Sarah, jusqu’à quand ? » rétorquait-il d’une voix inquiète.

La vie a répondu à ma place quand mon père a été tué dans l’attentat d’un bus. Ma mère, folle de douleur, m’a interdit tout contact avec « l’ennemi ». Elle hurlait ce mot avec une violence effrayante que je ne lui connaissais pas. Très rapidement, elle a organisé notre exil pour rejoindre sa famille en France. Pour atténuer son chagrin et le mien, pour ne pas la perdre, je lui ai obéi et n’ai pas jeté un regard en arrière en quittant mon village. J’enterrais mon enfance et traçais un trait sur Isham : j’avais choisi mon camp.

Dès mon arrivée en France, j’ai aimé ma nouvelle vie ; ma mère et moi habitions le même quartier que mes cousins et cousines et tous nos amis étaient des exilés, comme nous. Contrairement à ma mère qui portait dans son regard la nostalgie du passé, j’aimais pleinement le présent. Je goûtais au bonheur de vivre dans un pays en paix et partageais mon quotidien avec une communauté dont tous les membres partageaient les mêmes idées, avec pour ennemi commun le peuple d’Isham. J’explorais le monde confortable des certitudes et me fondais dans le groupe. Mon ami appartenait à un passé que je regardais comme celui d’une autre que moi. Dans mon pays natal, la violence ne cessait de croître. « Ils ne tueront que des hommes », ces mots-là revenaient souvent le soir avant de m’endormir ; dans les deux camps désormais, ils ne tuaient pas que des hommes. Je chassais ces pensées en magnifiant le présent. Mon assurance ne se fissura qu’une seule fois pendant ces années d’adolescence : lors d’un repas de famille, ma tante Hannah demanda à chacun d’entre nous d’évoquer son plus beau souvenir d’enfance. Interrogée la première, j’ai murmuré : « Les courses de cerfs-volants avec Isham », avant d’éclater en sanglots. Ma tante m’entraîna aussitôt à l’écart pour briser le silence gêné qui s’était installé et m’ordonna d’oublier ces « gamineries ». Face à son regard dur et inquiet, j’ai eu honte, honte d’avoir terni la belle harmonie des miens ; et peur, de leur fragilité soudain dévoilée. Je me suis empressée de retourner à table pour m’excuser et retrouver la sérénité tranquille de ceux qui savent. À cet instant, j’ai cru être à jamais débarrassée de mes souvenirs.

La photo de l’affiche est au centre du mur, je ne vois qu’elle. Un petit garçon d’environ huit ans court le long d’un mur en faisant voler un cerf-volant, il rit aux éclats, et un rayon de soleil brille dans ses boucles brunes. Dans le ciel, un autre cerf-volant voltige, un beau cerf-volant en forme de papillon. Je mets la main devant ma bouche pour étouffer un cri de joie, mes jambes se dérobent et mon corps se déchire ; une si douce déchirure.

Ce matin-là, l’année de mes vingt ans, j’ai compris le sens de cette phrase que souvent mon père disait quand j’étais enfant : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous »*.

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* Paul Eluard

PRIX

Image de Hiver 2017
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Evinrude · il y a
Très élégant, poignant.
Mon vote bien évidemment !
Puis-je vous inviter, si le cœur vous en dit, à découvrir deux de mes publications en lice pour l'automne : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-marteau-et-les-etoiles et http://short-edition.com/oeuvre/poetik/prends-ma-main-porte-ma-peine

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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci au plaisir de se lire
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Roshanak · il y a
une nouvelle très belle et très émouvante. Je vous félicite Michèle Thibaudin. Je suis traductrice et je traduis des nouvelles pour les magazines. Je voudrais savoir si vous me permettez de traduire cette nouvelle en persan?
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Michèle Thibaudin · il y a
Je suis très contente d'avoir des lecteurs, donc je ne vois aucun inconvénient à ce que ma nouvelle soit traduite. Pouvez-vous me dire à quoi aboutira cette traduction? Si elle doit être publiée dans un magazine, shortedition doit donner son accord avec le mien. Un très grand merci à vous, à bientôt de vos nouvelles.
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Roshanak · il y a
Bonjour et merci de votre réponse. Oui, si je traduis cette nouvelle elle sera publiée dans un magazine. Je vous serais reconnaissante de bien vouloir m'expliquer comment je peux recevoir l'accord de shortedition? Comment je peux prendre contacte avec le responsable du site shortedition?
Bien cordialement

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Michèle Thibaudin · il y a
Vous pouvez joindre Coralie Bailleul au 0476220261.
Merci encore d'aimer "Les cerfs volants". A bientôt de vos nouvelles.

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Roshanak · il y a
Chère Michèle Thibaudin,
J'ai parlé avec Madame Bailleul et j'ai reçu l'autorisation de traduire vos nouvelles. J'ai traduit aussi votre nouvelle intitulée Derrière la fenêtre que j'ai trouvé une nouvelle très touchante comme Les Cerfs-volants et Léon. Je vous félicite. J'ai aussi parlé avec le responsable du magazine et il m'a demandé d'ajouter votre biographie à la traduction de votre nouvelle. Je vous serais très reconnaissante de bien vouloir me donner des informations sur votre vie, votre âge, là où vous êtes nées, vos activités en tant qu'écrivain... Vous pouvez m'écrire à mon adresse personnelle si vous voulez: roshanak.danaei@gmail.com. Après la publication je vous en transmettrai les scans.
Bien cordialement

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Michèle Thibaudin · il y a
Je vous joins par mail.
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Roshanak · il y a
Merci mille fois. Mais je voudrais savoir si vous pourriez me transmettre l'adresse email de Madame Bailleul. En fait je suis en Iran et ce n'est pas facile pour moi de lui téléphoner. Bien cordialement.
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Michèle Thibaudin · il y a
coralie@short-edition.com
Je pense que vous pouvez la joindre ainsi. Belle journée à vous.

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Roshanak · il y a
Merci infiniment. Aujourd'hui j'ai lu aussi votre nouvelle intitulée Léon et je l'ai trouvé très belle. Je vous félicite. Si vous me permettez je vais parler à Madame Bailleul de la traduction de cette nouvelle-là aussi. Merci encore.
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Michèle Thibaudin · il y a
Je suis très touchée que vous vous intéressiez à mes nouvelles, un grand merci à vous. A bientôt.
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Roshanak · il y a
chère Michèle Thibaudin,
ça fait une semaine que j'ai écrit à Madame Bailleul pour lui demander l'autorisation de traduction de vos nouvelles, mais malheureusement je n'ai reçu aucune réponse de sa part. Je voulais demander si vous pourriez m'aider.
Bien cordialement

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Michèle Thibaudin · il y a
isabelle@short-edition.com
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Michèle Thibaudin · il y a
Isabelle Pleplé - Short Edition
J'ai moi aussi envoyé un mail à Coralie Bailleul, je n'ai pas eu de réponse, elle est peut-être en vacances Je vous donne les coordonnées de Isabelle Pleplé, responsable de shortedition
Tenez-moi au courant, à bientôt.

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Roshanak · il y a
Chère Michèle Thibaudin,
J'ai écrit également à Madame Isabelle Pleplé, mais cette fois encore je n'ai malheureusement reçu aucune réponse. Je ne sais vraiment que faire. En fait j'ai fini la traduction de vos nouvelles et j'attends seulement l'autorisation de Madame Bailleul ou de Madame Pleplé.
Bien Cordialement

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Roshanak · il y a
Merci infiniment. Je vais écrire à Madame Pleplé. Je vous assure que je vous tiendrai au courant. à bientôt.
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Michèle Thibaudin · il y a
À : Isabelle Pleplé - Short Edition
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Roshanak · il y a
Merci à vous. A bientôt.
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Guilhaine Chambon · il y a
C'est un très beau texte que je découvre seulement aujourd'hui n'étant que depuis peu inscrite sur short . C'est bien dommage . Je vous invite tout de même à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page et de vous balader dans mes mots . Très belle journée
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Michèle Thibaudin · il y a
Un très grand merci, au plaisir de se lire.
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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi. Amicalement, Arlo
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PMaum · il y a
Je serai donc le 200e votant! Très belle histoire. Je vais m'en servir dans le cadre de cours de conversation en français que je donne à des demandeurs d'asile. Le texte me semble suffisamment accessible et l'écriture est belle.
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Michèle Thibaudin · il y a
Très touchée de votre commentaire, un grand merci à vous.
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Alixone · il y a
199ème vote....
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Pierre Priet · il y a
Belle écriture! Bravo! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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SakimaRomane · il y a
Émouvant et bouleversant. je regrette vraiment de ne l'avoir pas vu :)
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand MERCI.
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Marc du Grillon · il y a
quel plaisir de vous lire. Merci pour ce moment.
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à vous.
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Michèle Thibaudin · il y a
MERCI à toutes celles et ceux qui passent encore lire "Les cerfs-volants".
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