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Le pigeon qui avait le vertige

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Voici l’histoire de Pablo, un jeune pigeon comme les autres à ceci près que lui, avait le vertige. Quand il était encore tout poussin, quelques jours après sa sortie d’œuf, il lui était arrivé un accident.

Il était, déjà à l’époque, extrêmement curieux. Un jour que ses parents, Carla et Bruni, s’étaient éloignés du nid, il avait eu envie de regarder au-dessus du bord pour voir comment c’était. Il ne fut pas déçu. L’orage de la veille avait fragilisé les branches sur lesquelles reposait le nid, si bien qu’en se déplaçant, le petit pigeon déstabilisa la structure qui bascula. Voilà notre ami qui passe par-dessus bord et entame une chute vertigineuse. Au cours de son vol plané imprévu, le petit Pablo avait rencontré un certain nombre de feuilles qui avaient ralenti sa descente, ce qui lui sauva la vie. Néanmoins, lorsque sa chute pris fin, il était blessé à une aile et à une patte, rien de bien grave au regard de la distance qu’il avait parcouru. Sa mère, alertée par ses piaillements, s’était précipitée pour le sauver. Lorsqu’elle le rejoignit, elle pensait le trouver mort et fut vraiment soulagée de voir qu’il était seulement blessé. Carla avait été blessée aussi dans sa jeunesse et s’en était remise sans trop de difficultés aussi elle pensait qu’il en serait de même pour son fils. C’était sans compter sur l’extrême sensibilité de Pablo, car cet événement marqua à tout jamais l’animal.

Il se passa quelques semaines avant qu’il soit complètement remis physiquement. Mais psychologiquement c’était une autre affaire... Il se sentait tétanisé, totalement cloué au fond du nid. Carla et Bruni avaient commencé par se montrer compréhensifs même s’ils ne parvenaient pas à comprendre ce qui empêchait Pablo de se remettre à voler. La plus naturelle des choses ! Oui, il était tombé, mais il était vivant !

Assez rapidement, Bruni, qui était un mâle vigoureux, s'était lassé des excuses de son fils. Chaque semaine Pablo promettait de se montrer fort et d’outrepasser sa peur. Et chaque semaine, dès qu’il s’approchait du bord du nid, il avait la nausée, la tête qui tournait, des fourmis dans les ailes et les pattes flageolantes... Un vrai vertige paralysant.

Carla, à l’image de son conjoint, était une pigeonne hors pair, une grande chasseuse, une guerrière. Quand elle s’était blessée, au cours d’un raid punitif envers les rats du sous-sol, elle avait déjà bien des heures de vol à son actif et un caractère était bien endurci. Cet incident ne l’avait pas plus marqué outre mesure. Même si elle se montrait plus patiente, elle était déçue par le manque de combativité de Pablo. Et plus les jours passaient, plus il était compliqué de s’occuper de ce grand pigeon.

Pablo sentait l’agacement de son père et la déception de sa mère comme un poids supplémentaire sur ses ailes qui n’avaient jamais volé. Le pire dans tout ça, c’est qu’il en avait vraiment envie.

Il se retrouvait naturellement cantonné à l’entretien du nid, ce qu’il faisait avec brio. Il était imaginatif et débrouillard. De ce fait, il avait apporté bon nombre d’améliorations à l’habitat familial : étagères, toit escamotable, tiroirs, placards... Malgré tout, il passait ses journées entouré des mêmes brindilles depuis plusieurs semaines et son ennui allait grandissant. Ses cousins, Poil et Plume qui passaient le voir de temps en temps ne suffisaient pas à son bonheur. Ils étaient d’admirables pigeons, eux aussi, et passaient leur temps à raconter les choses merveilleuses qui se passaient dans le monde extérieur : des humains qui lançaient des bouts de pain, des enfants qui

s’amusaient à les faire s’envoler, des abrutis de chiens qui couraient vers eux pour on ne sait trop quelle raison ou encore des chats perfides qui peuvent nous tomber dessus sans crier gare (ceux-là étaient vraiment redoutables, agiles, rapides, silencieux)... Pour Pablo, c’était un véritable crève-cœur de savoir que toutes ces aventures se trouvaient juste là, mais lui restaient inaccessibles.

Un jour, Carla avait eu l’idée de lui présenter une de ses amies, Émeraude, qui était en charge du perfectionnement du vol des pigeonneaux. [Le vol est inné chez les oiseaux, donc pas besoin de l’apprendre, par contre chaque technique, chaque style peut être amélioré et c’était là sa mission]. Les deux pigeonnes avaient volé de nombreuses fois ensemble. Si quelqu’un pouvait aider Pablo à développer son potentiel, c’était bien Émeraude. Elle était venue plusieurs fois pour discuter avec lui et s’était rendu compte qu’il était très vif d’esprit et que ses longues heures de solitude lui avaient permis de développer une imagination débordante. Malheureusement si cette qualité pouvait permettre à l’esprit du pigeon de s’envoler, son corps restait irrémédiablement vissé au plancher.

Pour passer le temps, Pablo s’occupait du nid comme je le disais. Leur domicile était le plus pratique, le mieux agencé et le mieux décoré. Mais cela n’aidait pas Carla, Bruni et Pablo à se nourrir. De plus, Pablo commençait à se faire grand et aurait pu chercher une compagne pour fonder sa propre famille. Mais aucune pigeonne de la région ne voulait de ce couard comme conjoint. Ce qui était compréhensible. Dans un couple, il faut que chacun puisse compter sur l’autre. Dans un ménage pigeon, chacun à son rôle, et le devoir de secours allait de soi de la part du mâle ou de la femelle. Et un pigeon qui ne vole pas, ça ne sert à rien. Tout le monde alentour avait accepté l’idée que jamais Pablo ne pourrait voler, même si l’espoir perdurait dans sa famille.

C’est alors qu’un jour, une colombe se posa sur une branche juste au-dessus de lui. Pablo n’avait jamais vu d’oiseau si beau. Ses plumes étaient d’un blanc immaculé. Par ici, tous les pigeons se ressemblaient alors il resta un moment à l’observer.

Il faisait très chaud ce jour-là, la colombe semblait fatiguée et devait s’être arrêtée pour se reposer. Pablo voulut lui offrir un peu d’eau, car il supposait que le vol donnait soif. Alors il l’appela. Elle n’avait pas remarqué sa présence et sursauta au son de sa voix. Lorsqu’elle se tourna vers lui, il vit qu’elle n’était pas complètement blanche, elle avait quelques plumes grises sur la poitrine. Elle avait en effet très soif et accepta l’offre du gentlebird. À son entrée dans le nid, elle fut très impressionnée. Des abris comme celui-ci, elle n’en avait jamais vu.

Ils discutèrent longuement, Pablo était vraiment enchanté de parler avec quelqu’un d’inconnu, en plus il débordait de sujets de conversation. Et Paloma (c’était son nom) avait beaucoup de choses à raconter. Après avoir bien bu et bien papoté, elle lui proposa de venir voler un peu, l’endroit était très agréable, mais rien ne pouvait remplacer les sensations que procure le vol. Alors Pablo, qui était très honnête, lui raconta son histoire. Comme elle n’était pas du coin, elle posa plein de questions sur comment, pourquoi, depuis quand, etc.

Pablo s’attendait à ce qu’elle se mette à rire et qu’elle se moque de lui comme les autres. Mais non, elle l’écouta. La colombe était la seule, avec sa famille, qui ne l’avait pas regardé comme une bête curieuse ou un idiot. À la fin le son récit, elle resta silencieuse quelques instants. Et puis elle dit :

« Tu sais, j’ai déjà rencontré un oiseau qui avait le vertige comme toi, sauf que lui n’était jamais tombé, il était né comme ça. »

Alors Pablo, qui n’en croyait pas ses oreilles, voulu en savoir plus, il ignorait que c’était possible et pensait être le seul dans ce cas. D’après Paloma cet oiseau avait finalement réussi à dépasser sa peur et quand il avait enfin pris son envol, il ne s’était plus jamais arrêté et avait fait le tour du monde. Pablo était sous le choc, est-ce que ça voulait dire que lui aussi pourrait un jour s’envoler ?

Paloma lui dit qu’elle était vraiment très contente de l’avoir rencontré. Des événements familiaux l’avaient obligée à quitter son pays. Cela faisait maintenant deux semaines qu’elle volait au hasard. Elle cherchait un but à son existence, cela pouvait paraître prétentieux, mais elle était convaincue qu’elle avait de grandes choses à accomplir sur terre (ou dans les airs). Selon elle cette rencontre avec Pablo n’était pas due au hasard, peut-être que sa mission c’était lui. En tout cas, elle se sentait tellement touchée par son histoire qu’elle voulait absolument l’aider.

Le soir commençait à tomber, et Paloma expliqua qu’elle devait s’en aller. Avant de partir, elle dit à Pablo qu’elle reviendrait le lendemain, à la tombée de la nuit, avec une surprise pour lui.

Carla et Bruni trouvèrent leur fils complètement surexcité ce soir-là. Bruni, très fatigué par sa journée avait vraiment besoin de repos. Et Pablo, avec ses bavardages incessants, suffit à l’achever. Dès que celui-ci commença à parler d’une colombe, Bruni se dit qu’il perdait la raison et alla se coucher sans même écouter ce qu’il avait à dire. Ça faisait des générations qu’on n’avait pas vu de colombe dans le coin !

Carla, quant à elle, écouta son fils tout ce qu’elle put. Elle était un peu sceptique également, mais bon, au moins les histoires de Pablo étaient divertissantes, contrairement aux railleries de Bruni. Épuisée également, elle finit par rejoindre sa couche et laissa le jeune pigeon monté sur pile.

Pablo passa la nuit à tourner dans son lit, il ne put fermer l’œil. Il essayait d’imaginer quelle surprise sa nouvelle amie lui préparait. Il fut debout avant l’aube. Il commença à s’affairer dans la maison. Sachant qu’il n’y avait pas grand-chose à faire puisqu’il avait déjà tout fait. Ce qui ne l’empêcha pas de faire un tapage pas possible. Bruni se réveilla encore de plus mauvaise humeur que d’habitude (ce qui était un exploit). La présence de son fils dans le nid commençait à vraiment lui peser, mais si en plus le gamin s’amusait à le réveiller aussi tôt, il finirait par le mettre à la porte. S’il ne l’avait pas encore fait, c’était surtout pour Carla. De toute façon, il se doutait bien que son vertigeux de fils s’installerait probablement sur leur branche puisqu’il était incapable de décoller... Ou même pire, et ça il ne le supporterait pas, Carla lui dirait à lui de partir. Si elle devait choisir entre son fils et son compagnon, Bruni ne se faisait aucune illusion.

Pablo parla encore et encore de ses histoires à dormir debout. Une colombe, dans leur nid ! N’importe quoi, ce petit avait dû recevoir un coup à la tête dans sa chute. Et il commençait à devenir fou. C’était malheureux... L’entrain de Pablo força Bruni à s’enfuir du nid pour aller se poser à un endroit un peu moins bruyant.

Et ce fut au tour de Carla d’entendre Pablo raconter la même histoire que la veille... Une colombe qui traîne dans les environs, qui va venir de nuit... Qu’est-ce qu’il racontait ? Elle commença à s’inquiéter et en vint même à se dire que Bruni avait peut-être raison. L’accident avait dû détériorer quelque chose dans la tête de son fils.

Quand Pablo se retrouva seul, il fit, non pas les cent pas, mais les mille pas. Il tourna en rond toute la journée. Il ne vit personne ce jour-là, ni ses parents, ni Émeraude, ni même Poil et Plume, pourtant, il fallait absolument qu’il leur raconte ça, à eux, mais aussi à tout le monde !

Le soir venu, son excitation était toujours à son comble, l’agacement de Bruni aussi d’ailleurs, Carla, c’était la fatigue. Pablo ne tenait pas en place, quand il ne parlait pas, il gigotait, il marchait, tapait de la patte sur le sol, parlait tout seul. Ça avait vraiment tout de la crise de démence.

La nuit tomba et le pigeon restait collé à la porte d’entrée. Il devenait fébrile. L’attente était interminable. Tout le monde dans la maison doutait sérieusement que la dénommée Paloma fît son apparition, même Pablo. C’est alors, que quelqu’un frappa au tronc, Pablo se jeta vers l’entrée, il trébucha et se cogna la tête dans la porte avant de l’ouvrir. Dans l’embrasure se trouvait une magnifique colombe.

Carla fut interloquée et Bruni totalement abasourdi. Pablo sautillait littéralement sur place en lui demandant d’une seule traite :

« Qu’est-ce que tu faisais, j’ai cru que tu ne viendrais plus, et c’est quoi cette surprise, je n’en peux plus d’attendre...? »

Paloma s'écarta pour montrer la surprise qu’elle avait ramenée. C’était un étrange dispositif, un panier avec trois cordes. Et ce n’était pas tout, Paloma était accompagnée de Poil et Plume. Quand elle dit à Pablo de s’installer dans le panier celui-ci devint aussi blanc qu’elle. Il balbutia que ce n’était pas drôle, qu’il ne lui avait pas raconté tout ça pour qu’elle se moque de lui. D’ailleurs Carla qui avait assisté à toute la scène, voyait tout ça d’un très mauvais œil, pas question qu’on fasse du mal à son petit. C’est alors que Paloma plongea ses yeux dans ceux de Pablo et lui dit :

« Je te promets de faire tout ce que je peux pour t’aider à voler. Je ne partirai pas tant que tu seras bloqué dans ton nid. Je suis sûre d’y arriver, mais à la seule condition que tu me fasses complètement confiance. »

Ses paroles avaient l’air d’être sincères, et elles l’étaient. Ses cousins ajoutèrent qu’ils étaient là, qu’ils ne s’étaient jamais moqués de lui alors il pouvait avoir confiance. Pablo jeta à regard à sa mère, et décida de les suivre. Il savait qu’il devait saisir cette chance, et il monta dans le panier.

Paloma avait eu l’idée de construire ça pour permettre de déplacer un pigeon non volant. Malgré la force qui était la sienne, elle ne pouvait pas le porter seule, c’est pourquoi elle avait demandé de l’aide à Poil et Plume. Ils avaient été étonnés de voir une colombe à leur nid, mais ils avaient tellement à cœur de voir Pablo voler un jour, qu’ils n’avaient pas pu refuser de l’aider dans son entreprise.

Voilà comment notre ami Pablo se retrouve dans les airs, pour la deuxième fois de sa vie. Il avait quand même pris la précaution de vérifier les nœuds, les cordes et la solidité du panier. Avant le décollage Paloma lui répéta qu’il était en sécurité et qu’il devrait en profiter pour regarder le paysage, que le vol ne serait pas long et que ce serait dommage de rater ça. La nuit était déjà tombée, mais la lune éclairait suffisamment pour qu’on puisse y voir.

Malgré une très grande appréhension, il saisit son courage à deux ailes et risqua un coup œil au-dessus du panier, puis un autre. Et là, il comprit ce que Paloma voulait dire. C’était vraiment magnifique. Tout autour d’eux respirait le calme, la paix. C’était comme si le monde se ressourçait avant d’entamer une nouvelle journée. Le cœur de Pablo se serra. Comment avait-il pu se tenir loin de tout cela pendant autant de temps ? Impossible de se rendre compte de la beauté du spectacle qui s’offrait à lui sans l’avoir vu. Et que dire de l’air doux et frais qui lui ébouriffait les plumes ?

Le trajet touchait à sa fin, et c’était tant mieux parce qu’il ressentait quand même un certain malaise. Pablo vit que leur équipage se dirigeait vers un immeuble. Il espérait vraiment que Paloma ne le pousserait pas dans le vide. C’est une technique de baptême du vol dans certaines familles pigeon, et Pablo était bien content d’y avoir échappé. Si jamais Paloma lui proposait cette approche, il devrait se résoudre à vivre sur le toit de cet immeuble, pas question qu’il décolle... l’atterrissage interrompit ses pensées. Paloma lui demanda de sortir.

Vous n’imaginez pas ce qu’a pu ressentir l’animal en posant son pied sur le béton. Lui qui ne connaissait que son nid. C’était un peu comme si un Nouveau Monde ouvrait à lui. Et en vérité si on y réfléchit c’était bien le cas.

— Alors Pablo, ça a été le voyage ?

— Pas très rassurant, mais magnifique. Par contre, je suis inquiet de la suite.

— Ne le sois pas. D’abord, je vais te demander de marcher un peu pour te dégourdir les pattes, et après je veux que tu déploies tes ailes.

— Je le fais déjà au nid, tu sais ?

— Oui je le sais, mais la place y est limitée et comme tu crains de basculer ce n’est vraiment pas l’idéal. Alors, fais ce que je te dis. Tu déploies tes ailes, tu les fais bouger, tu te déplaces et tu me dis ce que ça fait.

Pablo s’exécuta. Ses trois compères l’observaient. Il avait tout du poussin qui s’agite dans l’eau pour la première fois. Il commença tout doucement et se mit à gesticuler dans tous les sens. Il envoya promener plein de plumes qui ne demandaient qu’à se détacher. Et alors que ce n’est pas vraiment évident pour un pigeon, il se mit à sourire. Et c’est avec une larme à l’œil qu’il dit :

— Tu avais raison Paloma, ça n’a rien à voir avec le nid. Merci de m’avoir amené ici. Merci à tous les trois.

— Maintenant que tu as à quoi tu ressembles dans toute ta largeur, j’aimerai que tu essaies de décoller tes pattes du sol. Je ne te demande pas de t’envoler, juste de t’élever de quelques centimètres.

— Tu penses que je vais y arriver ?

— Évidemment, tu es un oiseau ! Poser des étagères, ça, c’est compliqué !

— D’accord, je me lance.

Pablo déploya à nouveau ses ailes. Il commença à les faire battre. Comme je le disais plus haut, le vol est inné chez les pigeons, pas besoin de leçon. L’oiseau réussit à décoller du sol de quelques millimètres. Il fut ébahi de voir à quel point c’était facile et naturel. Il regarda le sol s’éloigner un peu et puis la confiance le gagna petit à petit. Si bien qu’il réussit à s’élever d’une dizaine de centimètres. Bien plus que ce à quoi Paloma s’attendait.

C’est sous un tonnerre d’applaudissements que Pablo revint sur le sol. Il était complètement grisé par l’expérience. Il avait réussi quelque chose qui lui semblait absolument exclu. Même si la peur le tiraillait toujours autant, il se dit qu’il arriverait forcément à voler un jour. Pour le moment, il ne pensait pas trop à ça. L’euphorie lui suffisait.

Paloma lui dit qu’en fait elle savait qu’il y arriverait. Parce que ça n’a jamais été le vol son problème. Mais au moins maintenant, il savait ce dont il était capable. Il a toujours pensé qu’il ne volerait jamais, jusqu’à maintenant. À partir de là, tout devenait possible. Ces paroles peuvent sembler creuses quand on les lit juste comme ça. Mais je vous garantis que pour Pablo s’était un peu comme quand le soleil réapparait après une semaine de tempête. Sauf que la tempête avait duré toute sa vie. Tout n’était pas résolu, mais il avait plus avancé en quelques minutes que depuis sa naissance. Nous nous retrouvons donc avec un Pablo gonflé à bloc. Il avait toujours peur du vide, mais il savait voler !

« Continue à t’entraîner un peu, c’est la première étape, reprit Paloma. On va revenir quelques soirs d’affilés pour que tu renforces tes muscles. Ils n’ont pas été suffisamment sollicités pour te permettre de voler longtemps. »

C’est vrai que Pablo commençait à se sentir faible. Il ne connaissait pas vraiment cette sensation. Du coup, la première séance prenait fin. Il se remit dans le panier et ses pilotes le ramenèrent chez lui. Il dit au revoir à ses cousins et prit Paloma dans ses ailes en la remerciant. Elle était humble et lui dit que c’était à elle de le remercier et qu’elle était vraiment fière de lui. Pablo se sentait heureux d’être lui comme jamais et Paloma avait le sentiment d’avoir trouvé un sens à sa vie. Les deux oiseaux ressentaient une satisfaction que l’on ne connaît que quand on dépasse ses limites où quand on aide quelqu’un sans rien attendre en retour. Ce sont des sentiments très proches en fin de compte.

Pendant plusieurs jours ce manège se répéta. Pablo se faisait transporter par ses cousins et Paloma. Et Pablo volait. Au bout de sept jours, Paloma lui dit :

— Maintenant, tes ailes sont devenues fortes et tu peux rester dans les airs plus longtemps, j’aimerais que tu passes à l’étape suivante. Quand tu voles, ce n’est pas le sol qui doit retenir ton attention, ce n’est pas par terre qui est important, contrairement à ce que tu t’es mis dans le crâne ses derniers mois. Ce qui compte c’est le ciel. Tu es un oiseau, le ciel est ta maison. Ce qui importe c’est où tu vas et où tu veux aller. En bas, ce n’est qu’un endroit où tu te poses de temps en temps. Mais ta vie est dans les airs. Alors je voudrais que tu voles en regardant le ciel. Tu regardes uniquement vers le haut.

— D’accord, mais une question me taraude, comment redescendre ?

— C’est très simple, sans regarder en bas, tu vas faire exactement ce que tu fais quand tu t’élèves au-dessus du toit. Peu importe à quel point tu montes, c’est toujours la même chose.

Ça paraissait vraiment étrange de redescendre sans regarder en bas. Paloma se demandait si Pablo s’était rendu compte qu’elle racontait n’importe quoi. Elle avait répondu sans vraiment y réfléchir, un peu ce qui lui passait par la tête. Mais elle s’adressait à un oiseau confiant, pas de raison que quelque chose se passe mal.

Pablo se mit en action, et décolla. Il regarda droit au-dessus, et il vola en direction des étoiles.

Quand il voulut redescendre, il arrêta de battre des ailes. En les laissant déployées, il se rendit compte qu’il était porté par le vent. Il n’avait jamais expérimenté ça. Alors il se souvient d’un terme qu’il avait souvent entendu dans son entourage sans en saisir la nuance : « planer ». Ça avait l’air tellement bien quand les autres en parlaient. Sa mère avait essayé de lui faire comprendre le plaisir que c’était, mais elle terminait invariablement par un : c’est inexplicable !

Enfin, il comprenait ! Ses deux ailes ouvertes lui permettaient de glisser sur le vent. Cette fois-ci, il volait pour de bon. D’ailleurs, ses cousins et Paloma étaient dans le ciel autour de lui. Ils étaient tous les trois très heureux d’avoir pu assister à son premier vol. Ils commencèrent à jouer dans les airs.

Pablo était tellement envoûté par cette nouvelle sensation que l’espace d’un instant il en oublia la consigne de Paloma. C’est alors qu’il regarda en bas. Il se figea. Quand un oiseau est détendu, il peut planer. Quand il se fige, il plonge, comme plombé. Paloma qui veillait se lança à sa poursuite.

Pablo avait comme quitté son corps, paralysé à nouveau par la peur. En regardant en bas il avait revécu sa chute de pigeonneau. Tout était revenu avec une incroyable réalité. Cependant, à la différence de la chute de son enfance, il entendait la voix à la fois lointaine et toute proche de Paloma. Comme si elle venait de l’intérieur. Il fixa son attention dessus pour comprendre ce qu’elle disait. La voix lui disait qu’il savait voler aujourd’hui. Elle lui disait que le ciel était sa maison, qu’il devait regarder le ciel... Tout ce que Paloma lui avait dit depuis leur rencontre. Alors, Pablo se souvint de ce qu’il était capable de faire. Il se souvint qu’il y a quelques minutes à peine, il volait, il était porté par le vent, il était enfin un oiseau. D’un seul coup, il reprit le contrôle de ses ailes, et instantanément, sa chute s’arrêta. Vous, humains qui lisez ces mots, vous pourriez comparer ça à l’effet du parachute qu’il se déploie. Il se remit à planer. Paloma le rejoignit enfin. Elle était complètement affolée.

— Que s’est-il passé ?

— J’ai revécu ma chute, j’ai été complètement paralysé. Et je suis tombé.

— Je suis désolée Pablo, tout cela est de ma faute.

— Non Paloma, c’est grâce à toi si je me suis repris. Merci de m’avoir dit toutes ces choses pendant que je tombais.

— Moi ? Mais je n’ai rien dit... je n’ai pas réussi à te rejoindre, si tu n’avais pas réagi, tu te serais écrasé.

— Je t’ai pourtant bien entendue.

— J’ai pensé très fort à tout ce que je t’ai dit ces derniers jours, mais je n’ai pas parlé.

Pablo avait entendu parler de la transmission de pensées. Pour lui c’était clair, c’est ce qu’il venait de se passer. Paloma lui avait sauvé la vie. Sa relation avec elle avait quelque chose de particulier. Ils ne se connaissaient pas depuis longtemps, malgré tout elle le comprenait.

— Pablo, tu voles !

— Oui tu as raison, j’ai réussi !”

Ce pigeon qui n’avait rien pour lui à peine une semaine auparavant se retrouvait maintenant dans les airs. Il était accompagné de la plus noble colombe du ciel (enfin, c’était son opinion) et de ses deux meilleurs amis. Tout était parfait.

Maintenant qu’il se sentait rassuré, il décida sciemment de se poser sur le toit de l’immeuble. Très vite, il put regarder vers le bas, son cœur se serra, mais il ne se crispa pas. Il continua sa descente en douceur. La dernière étape de son apprentissage était atteinte. L’oiseau avait officiellement dépassé ses limites.

Une fois posé, il demanda à ses compères d’accepter de le transporter une dernière fois en panier pour faire la surprise à ses parents. Pablo tenait à faire sa démonstration avec toute la préparation que cela méritait. Ce n’est pas tous les jours que l’on apprend à voler et l’événement est d’autant plus important quand le pigeon est déjà presque adulte ! Ce soir-là, au moment de se séparer de Paloma, l’émotion était palpable. Tous les deux étaient très fiers de ces derniers jours et les mots leur manquaient pour exprimer leurs sentiments. Ils échangèrent simplement un long regard. Les mots étaient inutiles finalement.

Le lendemain matin, quand Carla et Bruni rejoignirent leur fils, ils eurent le plaisir de trouver le petit déjeuner dressé, prêt à la dégustation. Ce n’était pas trop étonnant en soi, Pablo le faisait souvent. Ils commençaient à manger quand Carla remarqua des cassis. C’était elle qui se chargeait d’amener la nourriture cette semaine et elle était certaine qu’aucun cassis n’était stocké au nid. Alors elle dit à Bruni :

— C’est gentil à toi d’avoir rapporté des cassis pour nous. Tu sais que j’adore ça.

— J’ai pas ramené de cassis !

— Ça alors, c’est un des amis de Pablo alors ?

— Comment veux-tu que je le sache ? Mais ça paraît évident ! C’est pas le vertigeux qui l’aurait fait et les cassis ne poussent pas sur notre branche...

— Oh Bruni, t’es pénible à la fin, il s’appelle Pablo, dit-elle en chuchotant. Puis elle dit plus fort : Pablo, qui a ramené des cassis pour nous ? J’aimerai savoir qui remercier.

— C’est moi, répondit Pablo en entrant dans la pièce.

Ses deux parents mirent quelques instants à réaliser. Carla regarda Pablo et lui demanda comment. Alors il ne put contenir davantage son flot de paroles, il commença à raconter tout, absolument tout. Carla était en larme de bonheur tellement elle était heureuse pour son fils. Bruni, pour la première fois depuis bien longtemps se mit à lui parler réellement, pas juste comme s’il était un meuble dans la maison. Pablo sentit que son père le considérait à nouveau comme quelqu’un, comme son égal.

Et voilà, vous connaissez maintenant l’histoire du pigeon qui avait le vertige.

PRIX

Image de Automne 19
63

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Doria Lescure · il y a
Voilà un récit plutôt bien construit, en mode conte avec morale, qui se lit avec fluidité et donne une tonalité toute mignonne à cette histoire de volatiles urbains. Juste un petit bémol pour le choix des prénoms qui n'apportent pas grand chose à l'histoire et la fige dans un registre qui n'est pas celui des contes. Voici mes voix pour cette rafraîchissante lecture.
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Clothilde Joncart · il y a
Merci pour cet avis, je suis contente que l'histoire vous ait plu. Et je prends bonne note de votre remarque concernant les prénoms. Merci encore.
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Moniroje · il y a
Un jour, une chouette blanche a percuté de plein fouet ma tronche... elle, ce n'était pas le vertige mais sans doute qu'elle avait sérieusement besoin de voir un ophtalmo...
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Virgo34 · il y a
Un joli conte agréable à lire. Mes 5 voix pour ce bon moment de lecture.
Mon "Coup de Chaleur" est en finale du Prix Court et Noir. Je vous invite à aller le découvrir.

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Clothilde Joncart · il y a
Merci beaucoup, ces mots me touchent vraiment j'irais lire ce coup de chaleur sans faute.
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Virgo34 · il y a
Merci à vous.
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Sandrine Michel · il y a
Une très agréable lecture
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Clothilde Joncart · il y a
Merci
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michel jarrié · il y a
Agréable conte plein de gentillesse . Longues envolées pour Pablo et...pour vous.
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Clothilde Joncart · il y a
Merci 😊
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Chantal Noel · il y a
Jolie fable agréable à lire, quelques coquilles çà et là mais ce n'est rien.
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Clothilde Joncart · il y a
Merci, merci, et désolée pour les coquilles, elles ont la peau dure !
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Ginette Vijaya · il y a
Un joli conte très original . J'ai apprécié l'histoire de cet oiseau qui s'inscrit dans un récit familial plein de vérités .
Une intrigue fluide servie par une belle écriture .

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Clothilde Joncart · il y a
Merci 😁
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Aurélien Azam · il y a
Un très beau conte animalier, sur la confiance et le dépassement de soi. C'est très bien mené, émouvant, intelligemment pensé, et les personnages sont très bien campés et surtout attachants comme rarement. Quelques petites fautes, qui n'impactent pas mon excellente impression d'ensemble. Un vrai coup de cœur !
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Clothilde Joncart · il y a
Merci beaucoup pour cet avis. Je suis très touchée. Pour ce qui est des fautes, j'ai beau relire 15000 fois mes textes certaines sont plus malignes que moi et passent au travers du filet. Merci encore.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette fable bien écrite, merveilleuse et pleine de leçons pour la vie, Clothilde ! Mes voix ! Une invitation à venir vous imbiber de lumière dans “Gouttes de Rosée” qui est également en compétition pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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Clothilde Joncart · il y a
Merci d'avoir voté pour Pablo, je suis très contente que mon texte vous ait plu, je ne manquerais pas d'aller découvrir votre prose. Merci encore.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance pour votre visite, mais c'est un haïku ! A bientôt, Clothilde !
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