La prise de la Marie-Galante

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Auteur belge francophone résidant en Ile de France - STOP - Formation scientifique - STOP - Amateur de littérature en général -STOP- Fan de science-fiction et fantastique - STOP - Site we  [+]

Image de Automne 2020
Mon journal m’avait envoyé fin novembre 2002 pour couvrir le double attentat organisé par Al-Quaïda dans la ville de Mombasa au Kenya. Avec ma collègue photographe, Nadine Verneuil, j’avais effectué de mon mieux mon boulot d’informateur objectif. J’avais arpenté les ruines du Paradise Hôtel explosé et les abords de l’aéroport d’où des islamistes avaient tiré un missile en direction d’un Boeing qui avait échappé de justesse à la destruction. J’avais parlé à des blessés, des témoins, des employés, des policiers, des politiciens, des citoyens et des journalistes locaux, pendant que Nadine mitraillait pacifiquement les environs à l’aide de son Canon. Une fois notre devoir rempli, nous nous accordâmes le temps d’un week-end pour jouir des paysages magnifiques de la côte du Kenya.
Ma photographe était pressée de se retrouver sur la plage en bikini, mais je la convainquis de muser dans la vieille ville le samedi matin. J’adore chiner, et ne fus pas déçu ce jour-là. Nous découvrîmes au détour d’une rue étroite une boutique de curiosités. Je m’y enfonçai pendant que Nadine prenait des clichés des alentours. Lorsqu’elle vint me rejoindre, je me trouvais en grande discussion avec le propriétaire, face à des documents anciens posés sur une table poussiéreuse et branlante.
— Et comment avez-vous obtenu ces archives ? demandai-je à l’Africain replet qui tenait le commerce.
— Ce sont de vieux papiers dont l’entreprise Friendly Loan s’est débarrassée lorsqu’elle a déménagé ses bureaux dans un immeuble plus moderne.
— Une société de crédit, je suppose.
— Oui. Prêteurs sur gage de père en fils, depuis des générations. Certains disent usuriers, ajouta-t-il avec un grand sourire. Une question de point de vue !
Je hochai la tête, et examinai avec attention les documents réunis dans une farde en cuir craquelé. Je feuilletai le journal de bord d’un voilier français et des carnets toilés, tous maculés de taches d’un rouge très sombre, peut-être du sang séché. Je découvris également le livre de bord d’un navire portugais. Curieux assortiment. Je flairai soudain la possibilité d’une belle histoire. Je négociai ferme pendant que Nadine s’impatientait et j’obtins finalement l’ensemble pour un prix raisonnable pour moi, excellent pour le commerçant. De retour à Paris, je laissai dormir ces reliques pendant quelques mois jusqu’à ce qu’une mise en disponibilité inattendue me donne le temps de me pencher sur elles. Je les déchiffrai avec peine et vous présente ici l’essence de ce que je découvris.


EXTRAITS DU JOURNAL DE BORD DE LA MARIE-GALANTE

Mercredi 6 octobre 1869
Un clipper anglais, l’Athéna, a croisé notre route à 13 h 30. Nous avons échangé des signaux et il a poursuivi son chemin. Je l’ai observé interminablement à la longue vue, m’émerveillant de son élégance et de sa rapidité. Comment peut-on songer à remplacer ces miracles de grâce par ces lourdes caraques à coques d’acier mues par la vapeur ? Le vent qui nous pousse ce jour ne coûte rien, au contraire du charbon.

Vendredi 8 octobre 1869
Calme plat. Nous sommes restés immobiles toute la journée sur une mer d’huile. Le vent gratuit s’avère également inconstant, capricieux. Je réalise que j’emprunte probablement pour la dernière fois cette route maritime que je parcours depuis maintenant douze ans, entre Le Havre et Pondichéry. L’année prochaine, nous utiliserons ce nouveau canal ouvert entre Suez et Port-Saïd par mon renommé compatriote, monsieur de Lesseps. Il nous fera gagner plus de cinq mille miles nautiques.

Samedi 9 octobre 1869
Nous avons attendu toute la journée un vent qui ne se manifesta pas. Ce soir, j’ai dîné en compagnie de mon premier lieutenant, et de nos deux passagers, messieurs Dubois et Stafford. Ce dernier, bien qu’anglais, parle un français tout à fait acceptable. J’en ai appris beaucoup sur leurs métiers respectifs et leurs occupations. Jacques Dubois, un linguiste d’une quarantaine d’années, est resté trois ans aux Indes pour étudier certains dialectes rares dans la région de Pondichéry. Daniel Stafford approche la cinquantaine, et semble avoir embrassé diverses professions avant de devenir ingénieur. Il retourne au pays après une dizaine d’années dédiées à l’exercice de son art au service d’une compagnie commerciale basée à Madras. Il compte se trouver une épouse britannique. Notre chef s’est heureusement surpassé pour cette occasion, et nous a régalés de mets préparés à partir d’un thon pêché le jour même.

Dimanche 10 octobre 1869
Une brise agréable s’est levée. Notre goélette progresse toutes voiles dehors, à près de quinze nœuds.

Mercredi 13 octobre 1869
Nous avons essuyé un grain ce matin vers dix heures, peu après que j’ai fait le point, ce qui me permet de reporter avec précision les coordonnées du lieu où débuta une curieuse tempête : 4°, 43 minutes et 5 secondes de latitude Nord et 56°, 47 minutes et 6 secondes de longitude Est. Sans avertissement, en quelques instants, le ciel se couvrit de nuages sombres et la mer adopta une teinte bleu-gris. J’ordonnai immédiatement à nos quatre marins de carguer les voiles et bien m’en prit. Un vent violent se leva en quelques minutes tandis que des éclairs d’une couleur hésitant entre le rose et le violet déchiraient l’air. Le phénomène dura plus de cinq heures et s’accompagna de curieux feux de Saint-Elme d’une nuance vaguement orangée. Puis, aussi rapidement qu’il s’était déclenché, l’évènement cessa. Le vaisseau ne souffrit aucune avarie. Nous n’eûmes à déplorer qu’une indisposition temporaire de nos deux passagers qui supportèrent mal d’être un peu secoués. Nous reprenons notre route.

Vendredi 15 octobre 1869
Je ne sais comment rédiger le récit de notre étrange journée. Le second maître vint me chercher dans ma cabine un peu avant onze heures. Il avait aperçu une voile au comportement curieux. Après examen à la longue vue, je décidai de mettre le cap vers ce navire qui semblait désemparé. Une vingtaine de minutes plus tard, nous le rattrapions. Nous longeâmes un trois-mâts à la coque noire, aux voiles bleu ciel à moitié carguées. Un large drapeau flottait au sommet du grand mât, exhibant trois couronnes dorées sur fond rouge. Nous dépassâmes ce vaisseau au pont désert. Son étrave était ornée d’une représentation hideuse, une sorte de monstre gris-vert à la gueule écarlate, aux pattes griffues tendues vers l’avant. Une courte inscription en lettres blanches s’étalait à peu de distance de cette figure de proue effrayante, rédigée en caractères que j’ignorais. J’interrogeai monsieur Dubois qui sembla stupéfait. Il m’expliqua que ces signes lui rappelaient une ancienne langue sémite. Lorsque je le questionnai sur la signification du mot peint sur la proue, il balbutia qu’il ne pouvait m’informer avec certitude, mais que le nom du mystérieux navire pouvait se prononcer « Tragona ». Nous voguâmes un quart d’heure de concert avec cette nef, sans que personne n’apparaisse sur le pont. Je vis que certains de nos marins se signaient. Après une brève discussion avec le premier officier Pierre Mascaille, je décidai de lui confier le soin d’aborder ce qui pouvait s’avérer une prise intéressante, à nous dévolue par le droit de la mer. Une chaloupe fut mise à l’eau et le premier maître Mascaille, accompagné des matelots Meunier et Mortaise, monta à bord du vaisseau fantôme. Au bout d’une demi-heure d’exploration, il nous confirma par porte-voix que la nef paraissait dépourvue de toute vie humaine. Je me rendis ensuite moi-même à bord du Tragona et constatai que ce navire ne ressemblait à aucun de ceux sur lesquels j’avais jusqu’alors navigué. Le matériau même de la coque s’avéra étrange. Ce n’était ni du métal ni du bois. Au toucher, cela se rapprochait un peu de la cire, mais le tranchant de mon canif n’arriva pas à l’entamer. La partie inférieure du navire semblait réalisée d’une seule pièce, par un processus que je ne pouvais imaginer. Le pont, par contre, était constitué de planches de bois et les mâts paraissaient produits à partir de troncs d’arbre, tels ceux de notre goélette. Je descendis dans la cale et fus à nouveau surpris, car elle s’illumina dès que j’y pénétrai. Une douce lueur légèrement bleutée, sans comparaison avec celle d’une flamme, émana de tous côtés. Comme toutes les soutes, celle du Tragona regorgeait de caisses de dimensions variées. L’une d’elles, qui différait des autres par sa décoration, attira mon attention. Elle était marquée d’un texte noir indéchiffrable entouré d’un rectangle rouge, et un symbole constitué d’un cercle écarlate tracé autour un triangle équilatéral y était apposé en plusieurs endroits. Une brèche aussi large que le torse d’un homme la perçait à son niveau le plus bas. Je copiai du mieux que je pus les inscriptions, achevai ma brève inspection et remontai sur le pont, ce qui déclencha automatiquement la disparition de la curieuse lumière bleue. Je laissai à Mascaille et Mortaise la tâche de guider le vaisseau que nous prîmes en remorque et je retournai à mon bord. J’avais décidé de haler ma prise étrange jusqu’au port le plus proche, Mombasa, autrefois colonie portugaise, de nos jours rattachée au Sultanat d’Oman et gouvernée par Mubarrak ibn Rashid al-Mazru’i.


TRADUCTION DU SECOND CARNET DE DANIEL STAFFORD (PP 62-68)

La mer est calme cette nuit du 15 au 16 octobre, mais je n’arrive pas à trouver le sommeil. Trop de questions se bousculent dans mon esprit. J’espère que coucher mes réflexions sur le papier m’apaisera et me permettra enfin de dormir.
Comme presque chaque soir, le capitaine Fernand Marbeuf nous a invités à sa table, Dubois et moi. Le second maître, pris par la manœuvre, ne nous rejoignit pas. Notre conversation concerna bien entendu le curieux vaisseau qui nous suivait à présent tel un chien en laisse. Nous avions terminé le potage quand le commandant sortit de sa poche un papier qu’il présenta au linguiste français. Celui-ci l’examina attentivement, à la lueur de la lampe à pétrole qui se balançait doucement au-dessus de la table, avant de me passer ce billet dont je reproduis le contenu sur la page prochaine de ce carnet.
— Qu’en pensez-vous ? demanda Marbeuf.
— C’est vraiment étrange, répondit Dubois. J’avais cru reconnaître certains caractères à la lecture du nom du vaisseau, mais je me rends compte à présent que je faisais fausse route. Cet alphabet ne ressemble à rien de connu et je ne sais déchiffrer cette langue.
— Donc, marmonna le commandant, le navire que nous remorquons ne se nomme pas Tragona. Peu importe. Ce vocable en vaut un autre.
— Que comptez-vous faire ? lui demandai-je.
— L’amener jusqu’au port le plus proche, autrement dit Mombasa. Ce n’est pas le lieu le plus sûr au monde, mais je devrais pouvoir y obtenir un bon prix de ma prise.
— Et à qui avez-vous l’intention de vendre cet extravagant vaisseau ? questionna Dubois.
— Je suppose que le sultan pourrait s’avérer intéressé, de même que le résident de l’Empire britannique dont le Kenya constitue une colonie.
— Et que faites-vous des intérêts de l’Empire français ? s’exclama Dubois, soudain visiblement remonté.
— Hélas, répondit Marbeuf en souriant, la France ne dispose pas de représentation officielle sur place.
— Mais, répliqua le linguiste, ne serait-il pas avisé d’évaluer la valeur de votre trouvaille avant de la mettre en vente ?
— C’est une excellente idée, concéda le commandant. Mais comment procéder ?
— Je vous propose, indiquai-je, que nous allions demain tous trois à bord du Tragona. En tant qu’ingénieur, ce mécanisme d’éclairage automatique m’intéresse beaucoup. Et je suis certain que monsieur Dubois appréciera d’ajouter aux inscriptions dont il dispose déjà quelques textes en cette langue inédite.
Nous en convînmes et le reste du dîner se passa en conjectures et spéculations. J’étais particulièrement intrigué par l’absence d’équipage sur le navire. Dubois se demanda s’il pouvait être entièrement automatisé, ce qui déclencha l’hilarité de Marbeuf.
Le samedi 16 octobre au matin, le capitaine, Dubois et moi nous installâmes dans un canot qui nous amena le long du mystérieux vaisseau. Je passai ma main sur sa coque, aussi lisse qu’une pièce métallique fondue, peut-être plus encore. Elle devait offrir une résistance minimale au frottement de l’eau. Le matelot Mortaise nous balança une échelle de corde et nous montâmes à bord où nous retrouvâmes le premier maître Pierre Mascaille. Ce grand gaillard blond à la barbe bien fournie, dont j’avais pu apprécier le caractère bien trempé, semblait avoir mal dormi. Je le questionnai sur sa veille et il me répondit :
— Je ne tiens plus à passer une seconde nuit dans ces lieux. Ce vaisseau n’est pas totalement déserté. Quelque chose s’y déplace une fois l’obscurité venue.
— Vraiment, dis-je en souriant. Et à quoi cela ressemble-t-il ?
— Impossible de savoir, marmonna l’autre. Je crois que cela a la taille d’un gros chat.
— Ne serait-ce pas plutôt un énorme rat ? questionna Dubois qui nous avait rejoints. Après tout, ils occupent chaque vaisseau.
— Non, ce n’est pas cela, rétorqua Mascaille, le visage soudain rougi par l’agacement. Les rats, je les connais. Ils ne se déplacent pas comme cela.
Le capitaine nous appela et nous le retrouvâmes à l’entrée des cabines. Je les visitai toutes, bien qu’une seule eût suffi. Chacune semblait la copie conforme de la précédente et ne contenait qu’une couchette sans couverture, une table un peu basse un siège assez petit et ce qui ressemblait à une armoire encastrée que nous ne parvînmes pas à ouvrir. Une fois de retour sur le pont, Marbeuf me demanda :
— Eh bien, qu’en pensez-vous ?
— Je suis bien plus surpris, lui répondis-je, par ce que je n’ai pas vu que par ce que j’ai observé.
— Expliquez-moi cela !
— Je n’ai découvert sur ce vaisseau aucun livre, pas même un livre de bord, aucun carnet, aucune carte, pas même une feuille de papier… Comment faisaient-ils pour se diriger ? Je n’ai par ailleurs observé aucun tableau ou carte accrochés au mur.
— Intéressant, murmura le capitaine. Et vous, Dubois ?
— Les portes ne sont pas très hautes. Elles semblent conçues pour des hommes un peu plus petits que nous, sans pour autant convenir à des pygmées. Les cabines identiques pouvaient être réservées à des passagers. Mais où dormaient alors les officiers et l’équipage ?
— Peut-être, insinuai-je, le capitaine, les officiers et marins étaient-ils logés à la même enseigne ?
— Ridicule, s’exclama Marbeuf en haussant les épaules. Il me semble évident que cette nef fut construite par une société évoluée, et donc hiérarchiquement structurée.
Nous fîmes le tour du bateau et remarquâmes que le bastingage était percé par endroits de trous circulaires d’un diamètre inférieur au centimètre, la plupart en ligne plus ou moins droite, mais certains disposés de manière erratique et d’autres groupés. En prêtant plus d’attention, nous découvrîmes même que quelques-uns traversaient le pont, ce qui nous rendit perplexes. J’enfonçai un crayon dans l’un d’eux et me rendis compte que la perforation descendait en oblique et non pas à la verticale. Nous regagnâmes la Marie-Galante en fin de journée. Je fis part au cours du dîner de mes conclusions sur l’illumination automatique de la cale.
— Je suppose que nous sommes en présence d’une forme avancée de lumière électrique, avec un mécanisme qui détecte la présence d’un être humain. J’ai éliminé par une simple expérience la possibilité d’un dispositif déclencheur situé dans une des marches de l’escalier et réagissant au poids. Je ne sais comment cela fonctionne, mais il s’agit à mon sens de science, pas de magie.

EXTRAITS DU JOURNAL DE BORD DE LA MARIE-GALANTE

Samedi 16 octobre 1869
Nous avons visité le « Tragona », Dubois, Stafford et moi. Nous avons ouvert une caisse au hasard dans la cale. Elle contenait d’étranges plaques, fines, noires et lisses, larges d’une dizaine de centimètres, longues de moitié plus, emballées dans une sorte de papier souple et transparent. Elles me parurent sans utilité. Dubois suggéra que ce pouvaient être des tuiles, mais je voyais mal comment elles s’assemblaient. Stafford se souvint ensuite avoir repéré au moins une de ces tuiles dans chacune des cabines, posée sur la table ou la couchette. Une autre caisse a libéré des centaines de billes à l’aspect métallique, d’un diamètre de trois centimètres. Je m’interroge et commence à présent à m’inquiéter. Pourquoi ce vaisseau était-il abandonné ? D’où provient cette cargaison dont nous n’arrivons même pas à identifier la nature et les fonctions ? J’ai remplacé Mascaille, qui me paraissait trop nerveux, par le second maître Fabian Bascoul, lequel se montra heureux de cette marque de confiance. Nous poursuivons notre route avec un bon vent arrière.

Dimanche 17 octobre 1869
Le matelot Mortaise a disparu pendant la nuit, probablement tombé à l’eau. Bascoul est effondré. Je lui adjoins Meunier, un homme solide et sans grande imagination. Le vent souffle avec constance, et nous pousse vers notre destination. Encore six jours de navigation, si tout va bien.

Lundi 18 octobre 1869
Dubois, qui a pris force notes lors de son passage sur le Tragona, ne quitte plus sa chambre. Il tente de déchiffrer l’écriture inconnue. Le matelot Bernard Bourhis m’a raconté avoir observé la nuit une sorte de crabe colossal qui rampait sur le cordage reliant nos deux navires. Je faillis m’emporter, mais quand je lui demandai la taille de l’animal, il me répondit « comme un gros chat », ce qui me donna à réfléchir. J’ordonnai à notre quatrième marin, Augustin Orveillon, de jeter régulièrement un coup d’œil sur cette amarre, surtout de nuit.

Mardi 19 octobre 1869
Des coups de feu en provenance de l’entrepont nous ont réveillés peu après une heure du matin. Nous nous sommes précipités et nous avons découvert monsieur Dubois debout dans sa cabine, un revolver à la main, l’air hagard. Il nous expliqua s’être endormi sur ses documents. Un bruit l’avait sorti en sursaut de son sommeil et il avait tiré au jugé sur une créature dont la carapace métallique luisait sous la lumière lunaire. Je vérifiai son arme. Trois balles manquaient dans le barillet. Malgré une fouille minutieuse, je ne trouvai que deux impacts dans les boiseries et le mobilier,
Nous avons retrouvé, au petit matin, le matelot Orveillon qui gisait sur le pont dans une mare de sang, la gorge tranchée. Cet homme peu aimable s’attirait aisément des querelles. Bourhis et le cuistot le détestaient, mais à mon avis pas au point de l’assassiner. Je soupçonne une cause moins commune. Mais peut-être suis-je dans l’erreur ? Nous filons bon train, tirant derrière nous notre butin bizarre.

Mercredi 20 octobre 1869
Ce matin, j’ai appelé en vain Bascoul et Meunier. J’ai demandé à Mascaille de se rendre avec Bourhis sur le Tragona. Il a refusé tout net. Je ne pouvais accepter cette insubordination, mais je ne voulais pas exercer mon autorité de manière injuste dans ces circonstances difficiles, aussi l’ai-je décidé à m’accompagner. Nous avons fouillé le vaisseau étranger, sans trouver trace de nos compagnons, puis nous avons regagné la Marie-Galante. La nuit est tombée. Le Tragona nous suit, masse sombre, énigmatique et menaçante dans l’obscurité. Je vais prendre mon quart.

Jeudi 21 octobre 1869
Moi, Pierre Mascaille, je prends en main le commandement de la Marie-Galante et la rédaction du livre de bord. Le capitaine Marbeuf a disparu pendant la nuit. Nous ne sommes plus que cinq : Bourhis, le cuistot, les deux passagers et moi. J’ai distribué les armes et nous organisons des tours de garde. Plus que deux jours jusqu’à Mombasa si le vent se maintient.

Vendredi 22 octobre 1869
Ils ne se cachent même plus. Je les vois qui filent sur le pont et le long des cordages. Stafford en a abattu deux de son fusil. Il a tenté de récupérer leurs dépouilles, et s’est fait mordre cruellement à la main par une autre de ces saletés. Dubois en a détruit un sur le pont à coups de revolver, alors qu’il fonçait directement vers lui. Il a de ce fait perforé les planches au passage. Je comprends maintenant la cause de ces trous sur le Tragona. Quel cerveau malade peut imaginer des créatures mécaniques aussi atroces ? Elles ont littéralement dépecé le cuistot sous nos yeux. Nous nous sommes enfermés à l’arrière. Elles grignotent la porte, arrachant des copeaux de bois de leurs mandibules aiguisées…


EXTRAITS DU JOURNAL DE BORD DU VIRGEM DE GUADALUPE (traduit du portugais)

Dimanche 24 octobre 1869
Deux jours après avoir quitté Mombasa, nous avons croisé deux voiliers dont l’un semblait remorquer l’autre. Ils avançaient lentement et nous les avons rattrapés sans peine. Un grain menaçait et j’ai envoyé une chaloupe en reconnaissance. Le premier lieutenant Joao Perreira, accompagné de quatre marins, monta à bord du premier vaisseau, une goélette française baptisée Marie-Galante. Il ne découvrit aucun être vivant. Des taches de sang maculaient le pont et l’intérieur du poste de commandement, et le mot devil s’étalait en lettres sanglantes sur une des vitres. Joao se signa, récupéra le livre de bord et quelques documents qui traînaient sur le sol, tous ensanglantés, et quitta de suite ce qui lui apparut comme un lieu maudit. Personne n’accepta de monter à bord du second voilier dont l’horrible figure de proue me donna des cauchemars pendant une semaine. Le ciel devenait noir et la pluie commençait à tomber, annonçant un de ces terribles cyclones tropicaux. Je décidai de tenter un passage le long du vaisseau sombre et d’interpeller son équipage au porte-voix. Personne ne me répondit, mais je distinguai à la longue-vue d’affreuses créatures métalliques à six pattes qui se promenaient sur le pont et le bastingage. Je pris rapidement le large, abandonnant les deux nefs fantômes à leur sort. Sans personnel pour les manœuvrer, elles avaient peu de chances de survivre à l’ouragan,

Mardi 26 octobre 1869
Le cyclone nous a rejetés vers Mombasa et a fortement endommagé notre mâture. Je n’ai pas le choix. Je vais devoir retourner dans ce port maudit où des usuriers mécréants sans pitié nous attendent. J’espère qu’ils ne saisiront pas mon navire !
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C. Zago · il y a
J'ai trouvé votre récit très prenant, on est happé dès les premières pages du journal de bord, la tension monte crescendo. Une belle maîtrise de l'art narratif, à mon sens !
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour et merci pour votre lecture et votre commentaire. Je vous souhaite de bonnes fêtes de nouvel an.
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loup blanc · il y a
EXCELLENTY RECIT,passionnan!!
au Musée de la Marine, il doit y être ce carnet de bord ou la maquette de ces navires , comme on en fait plus u tout
le dernier en date c'était l' Hermione ,pour commémorer la venue des Français pour aider les Insurgés contre les Anglais en 1775/1776 !
toute une époque !!

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Constantin Louvain · il y a
Bonjour et merci pour votre lecture et votre commentaire. Je vous souhaite de bonnes fêtes de nouvel an.
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Sabela Gomez · il y a
Captivant, merci
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Sabela et merci pour votre commentaire. Distraire et intéresser mes lectrices et lecteurs constitue ma motivation profonde.Peut-être serez vous intéressée par d'autres textes de ma plume, y compris des romans. Je vous invite à chiner sur mon site web: https://constantinlouvain.monsite-orange.fr/
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Liane Estel · il y a
Saisissant ! Votre histoire nous tient en haleine. Et dépaysante. Bravo.
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Liane, et merci pour votre lecture et votre commentaire. Si vous désirez lire d'autres textes de mon cru, je vous invite à visiter mon site web: https://constantinlouvain.monsite-orange.fr/. Je vous souhaite de bonnes fêtes et une excellente année 2021.
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Champo Lion · il y a
Le procédé de narration au moyen d'un journal de bord, permet de scander à la manière d'une symphonie la progression "crescendo" de l'horreur.
Une réussite.
Champolion

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Constantin Louvain · il y a
Bonjour. Merci pour votre visite et votre commenaire.
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Yanisley E. · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte. La découverte d'un mystérieux journal de bord met en appétit cependant je suis d'accord avec Olivier en ce qui concerne la fin. Je pensais retrouver le journaliste et sa photographe d'une manière ou d'une autre. Le lecteur est gourmand...
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour. Merci pour votre visite et votre commenaire.
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Fred Panassac · il y a
Une aventure cruelle teintée de fantastique, et qui tient en haleine.
Bonne finale et voici mon soutien !

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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Fred. Merci pour votre lecture, votre commentaire et vos voix.
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Sandra Dullin · il y a
Je me suis laissée emporter par votre histoire. Une belle ambiance sous une belle plume..
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Sandra. Merci pour votre lecture et votre appréciation. Si vous désirez lire d'autres textes de mon cru, je vous propose de visiter mon site web: https://constantinlouvain.monsite-orange.fr/
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Sandra Dullin · il y a
Merci Constantin, je n'hésiterai pas :)
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Arthur Rogala · il y a
J'aime beaucoup la façon dont ce texte nous plonge dans le fantastique petit à petit, par l'intermédiaire de ces carnets de bord, très intéressant, et l'ambiance et très bien dessinée.
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Arthur. Merci pour votre lecture et votrecommentaire.

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