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La fille de l'aéroport

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ESM

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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Il y a des histoires qui créent une tension autour de vous, en vous. Qui est vraiment cette fille ? Et l’autre ? Mais où veut vraiment nous ...

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Il était à peine 17 heures quand mon chauffeur me déposa devant l’aéroport de Naples. L’agence de voyage devait vraiment avoir peur que je loupe mon avion pour me réserver une voiture privée si tôt avant mon vol, qui était à 23 heures. Même si la circulation était dense, ça ne valait pas la peine de paniquer. Et pourtant j’étais là, 4 heures avant l’ouverture de mon embarquement. Tirant mon petit bagage à main, je me traînais jusqu’au café-restaurant le plus proche, me laissait tomber sur un tabouret au comptoir et commandait un Espresso. Qu’ils avaient été décevants ces trois jours à Pompéi... Je m’y étais rendu sur un coup de tête, avide de renouer avec un lieu qui, dans mes souvenirs, avait illuminé de son charme antique ma Classe Verte de 4e. Mais il faut croire que le charme en question était seulement dans ma tête. L’endroit que j’avais retrouvé m’avait paru étriqué, déprimant, trivial, tant il était envahi de touristes et de vendeurs à la sauvette (qui heureusement avait été cantonnés sur le parking). Adieu expérience magique dans les restes d’une civilisation disparue mais à jamais conservée dans la cendre et bonjour poussière, chaleur suffocante et flash d’appareils photo de visiteurs Chinois extatiques. Au final, une déception énorme que même l’annonce de la récente découverte d’un squelette (le pauvre bougre avait réussi à échapper aux cendres brûlantes pour finir écrasé par un rocher projeté par le Vésuve, parlez moi de malchance...) n’avait pu compenser. Je pensais au temps perdu et à l’argent mal dépensé quand elle s’était assise à côté de moi. Enfin assise... plutôt faxée, dans le peu d’espace que lui avaient laissé son énorme valise et son encombrant sac à dos qu’elle avait réussi à caler avec difficulté sous le comptoir. « Un Coca-fraise » avait-elle commandé en anglais. Elle avait un accent étrange, mêlé de français (aucun doute) et d’autre chose. Une langue Slave peut-être ? Sa prononciation et sa commande (comme si le Coca n’était déjà pas assez sucré pour en plus y ajouter du sirop) avaient immédiatement attiré mon attention. Barbé et maussade comme je l’étais, tout ce qui pouvait s’approcher d’une distraction était de toute façon bienvenu. Je l’observais du coin de l’œil pendant qu’elle touillait son Coca. Drôle de fille, grande et mince, pas une beauté mais agréable à regarder. Une peau claire marquée de quelques coups de soleil, des cheveux bruns bouclés mi-longs, un visage fin au nez droit, des yeux marrons et des taches de rousseur. Elle portait une robe en jean et des baskets noires, et aucun maquillage. L’arrêt du tintement du touilleur contre les glaçons me fit lever les yeux de ses chaussures. Elle avait dû s’apercevoir que je l’observais car elle me fixait d’un air mi-ennuyé mi-curieux, se demandant ce que je lui voulais.
Je ne suis pas le genre de gars qui aborde habituellement les inconnues au bar. Mais bon... je ne suis pas non plus habituellement accoudé seul au comptoir d’un café d’aéroport à déprimer sur un voyage loupé. Je décidais donc d’amorcer la conversation avec un sourire en lui demandant d’où elle revenait. De toute façon, j’avais une chance sur deux de me prendre un vent, alors ça ne me coûtait pas grand-chose d’essayer. A ma grande surprise, elle m’avait répondu « Ischia, dans la baie de Naples ». Elle avait un léger accent du Sud-Ouest.
— Et vous ? 
— Pompéi.
— Ah...
Je n’avais aucune idée de ce que ce « Ah » pouvait signifier.
— Et vous voyagez-seule ? » continuais-je.
— Oui. Même si, à un moment, j’en ai douté...
Je fronçais les sourcils. Qu’est-ce qu’elle voulait dire par là ? Mon incompréhension avait dû se lire sur mon visage car elle rit.
— C’est une drôle d’histoire, un peu longue. Je ne sais pas si vous avez le temps de l’entendre... 
Du temps j’en avais à revendre, alors je l’invitais à raconter.
Elle avait passé deux semaines sur Ischia, la plus grande (tout étant relatif) des trois îles de la Baie de Naples, à sillonner le coin à vélo. Beaucoup de côtes, de soleil (même si elle n’avait pas l’air tellement bronzée), et de nature, le tout entrecoupé de journées à la plage et de dégustation de la gastronomie locale (« vous n’imaginez pas à quel point je peux aimer les pâtes »). Elle voyageait seule parce qu’elle aimait ça. Ça lui donnait une impression de liberté totale, sans aucunes contraintes que celles qu’elle voudrait bien se donner. Et puis elle en avait besoin. Pour évacuer ses démons, quels qu’ils aient bien pu être. Et ce face à face avec elle-même avait plutôt bien fonctionné, du moins jusqu’à ce qu’elle se retrouve réellement face à elle-même. Ce n’était pas très clair. Du moins pas pour moi. Mais ça devait l’être pour elle car elle avait ri devant mon air perplexe, avant de s’expliquer.
— Vous connaissez cette impression de déjà vu que l’on a tout un jour ? Et bien dans mon cas, ce fut une impression de déjà connu.
Je ne comprenais toujours pas, mais lui fit signe de continuer.
— Quand on voyage seul, me dit-elle, on est à la merci de ses pensées. Et on a tendance à... comment dire... connaître une forme d’accroissement de sa perception du monde.
Et pour elle, cette nouvelle perception du monde lui avait permis de remarquer La Fille. Au début, cela n’avait été qu’une impression, celle qui vous fait picoter la nuque comme si quelqu’un vous fixait intensément. Un jour qu’elle était à la plage, elle avait aperçu une silhouette familière du coin de l’œil. Elle était assez loin, trop pour bien la distinguer, mais elle lui avait immédiatement rappelé quelqu’un. Qui ? Elle n’aurait su le dire. Mais quelqu’un oui, c’était sûr. Au final, elle n’y avait pas prêté plus d’attention et était retournée à son bain de soleil.
Deux jours plus tard, alors qu’elle descendait à vélo vers le quartier d’Ischia Ponte, elle avait eu une impression similaire. Elle allait trop vite pour voir ses traits, mais c’était bien la même fille. Et encore une fois, Elle lui avait paru familière. C’est le lendemain, lorsqu’elle La croisa pour la troisième fois qu’elle commença à se poser des questions. Elle lisait un roman policier en anglais sur la jetée au pied du Castello Aragonese quand, levant les yeux de son bouquin, elle L’avait vue. A quelques mètres sur sa droite, Elle était assise sur le parapet opposé et lisait elle aussi. Elle avait les cheveux bruns mi-longs, raides, un short en jean et un T-shirt blanc ainsi qu’un sac à dos. Sur le coup, ma voisine de tabouret s’était amusée de leur ressemblance (elle aussi avait les cheveux bruns mi-longs, mais bouclés, un short en jean et un T-shirt blanc, ainsi qu’un sac à dos). Elle s’était dit qu’après douze jours à voyager seule, son cerveau lui faisant sentir qu’elle avait besoin de compagnie. Plus tard dans la soirée, elle s’était installée en terrasse d’un restaurant avec vue sur la mer. Mais elle n’était pas assise depuis dix minutes qu’une autre jeune femme dînant seule était placée à la table voisine par le serveur. Sans prêter attention à son entourage, la nouvelle venue s’était plongée dans son menu tandis que mon interlocutrice stupéfaite la fixait. La Fille était mince et grande, avec un nez droit, des yeux marrons et quelques taches de rousseur qui transparaissaient sous son bronzage. Elle avait un visage fin encadré par des cheveux bruns mi-longs, plus si raides depuis que la brise marine chargée d’humidité venait les taquiner. Et, posé à côté d’Elle, un roman policier en anglais. « Pour la première fois de ma vie, j’ai eu du mal à apprécier mes pâtes. Je ne me souviens même pas à quoi elles étaient. Tout ce dont je me rappelle, c’est d’avoir expédié mon plat et d’être rentrée à mon hôtel en pédalant comme une dingue. Et en me disant que j’étais en train de le devenir. » Et dingue, elle avait dû l’être un bref instant, car, alors qu’elle prêtait une attention accrue à son entourage pendant les deux jours qui suivirent, aucune trace de La Fille. Au quinzième et dernier jour de son voyage, elle avait arrêté de se prendre la tête avec son imagination trop débordante et s’était embarquée pour l’île voisine de Procida, petit paradis de pêche quasiment désert et très peu touristique. Les yeux perdus dans les vagues, elle attendait que le ferry démarre quand un mouvement sur sa gauche lui fit tourner la tête. La Fille venait de s’asseoir sur le siège voisin et, sans faire mine de la remarquer, s’était plongée dans son roman. Stupéfaite, elle n’avait rien trouvé à dire et avait de nouveau fait face au hublot tout en essayant de chasser la sensation de nausée qui l’envahissait. « J’ai bien essayé de me convaincre que ce n’était que le mal de mer mais au fond de moi, je savais qu’il y avait un problème. Cette Fille me suivait. Elle me copiait. Elle me voulait quelque chose, et ce n’était pas du bien. Pourtant, j’étais trop perturbée pour agir, et je passais les vingt minutes que dura la traversée à fixer la mer en me retournant le cerveau. » A cet instant de son récit, ma compagne de bar m’avait regardé droit dans les yeux, comme pour vérifier que je la croyais. Elle dû être satisfaite car elle reprit son histoire. A la descente du bateau, elle s’était précipitée dehors et s’était perdue dans le premier réseau de ruelles qu’elle trouva, marchant sans but pendant plusieurs minutes sans se retourner. Au bout d’un moment, elle s’était enfin arrêtée pour reprendre son souffle. Elle était seule. Légèrement soulagée, elle s’était remise en marche, bien décidée à ne pas se laisser gâcher son dernier jour de vacances. Et elle y était parvenue. Au début. Les petites maisons aux devantures multicolores l’avaient enchantée, de même que les champs de citronniers croulant sous les fruits parfumés. Cherchant un point de vue élevé propice aux photos, elle avait attaqué une côte agressive menant jusqu’à une citadelle surplombant la mer, ancien pénitencier aujourd’hui à l’abandon. A un moment, à détour de la montée, elle avait sentit une présence, mais n’avait vu personne. Ce n’est qu’arrivée en haut qu’elle L’avait aperçue. La Fille était là, appuyée contre le parapet éboulé tombant à pic vers l’eau turquoise. Elle avait l’air de l’attendre. Lorsque leurs regards s’étaient croisés, La Fille lui avait souri, à pleines dents, d’un sourire horizontal un peu crispé. « Comme ça » m’avait-elle montré.
—  D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours souri de cette façon. Le sourire Wallace & Gromit mes amis l’appellent. 
C’était vrai qu’elle avait un sourire de dessin animé, tout droit, sans que les extrémités de sa bouche ne remontent vers ses yeux.
— Et Elle souriait exactement comme vous ? 
— Exactement comme moi. Et maintenant qu’Elle me faisait enfin face, je voyais à quel point Elle... ce n’était pas qu’Elle me ressemblait en fait. Non, Elle était moi. 
— Comme un Doppelgänger ?
— Ah, vous connaissez le terme... oui, j’y ai pensé de suite, et ça ne m’a pas du tout rassurée. Après tout, il ne peut pas exister deux versions de la même personne, ce n’est pas naturel...
Elle s’interrompit, regardant sa montre, puis, se levant brusquement, me dit qu’elle devait y aller. C’était l’heure d’embarquer. Alors qu’elle ramassait son sac à dos, je la saisissait par le bras.
— Comment se termine votre histoire ? 
Malgré moi, j’étais curieux. Et il n’y a rien de plus frustrant que de ne pas avoir la fin d’une histoire, aussi farfelue soit-elle. Elle me regarda d’un air étrange, pénétrant.
— Eh bien... je suis là non ? glissa-t-elle avec un sourire en coin. Et elle fila vers son vol. Accoudé au comptoir, je regardais l’heure sur mon téléphone. 20h30. Aussi étrange qu’elle ait pu être, cette fille m’avait bien fait passer le temps. Mais tout de même, un Doppelgänger... quelle imagination. Tiens, j’avais complètement oublié de lui demander son nom et d’où elle venait. Pas qu’elle ait cherché à en savoir plus sur moi non plus d’ailleurs.
Le café s’était relativement vidé. Je commandais un sandwich et me tournais vers la télé qui tournait en fond sonore sur une chaîne d’infos en continu. La présentatrice avait un air grave et, derrière elle, s’affichait une vue aérienne d’une île aux maisons colorées. En bas de l’écran, un texte défilait. Ne parlant pas italien, je demandais en anglais au serveur ce qui se disait. Il me répondit qu’on avait identifié le cadavre retrouvé tôt ce matin au bas de la falaise sur laquelle était perché l’ancien pénitencier de l’île de Procida. Au même moment, la vue aérienne de l’île était remplacée à l’écran par une photo. Une fille brune aux cheveux mi-longs, bouclés, au nez droit, aux yeux marrons et au visage fin orné de tâches de rousseur.

PRIX

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Belardet · il y a
Très beau texte.
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Polotol · il y a
Ca n'explique pas le comment du pourquoi? A+
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Yoann Bruyères · il y a
C'est prenant et mystérieux, j'aime assez la fin qui laisse planer des questions tout en donnant des pistes !
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Marie-Françoise · il y a
bravo, bon suspens, histoire très bien menée
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Yoann Bruyères · il y a
En anglais oui, mais le mot allemand peut prendre un sens différent : https://fr.wikipedia.org/wiki/Doppelg%C3%A4nger_(folklore)
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Miraje · il y a
Une découverte tardive, mais convaincue. Et le jury ne s'est pas trompé !
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Pierre de silence · il y a
Quel suspens !!! Froid dans le dos. Bravo. Récompense méritée.
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Tasnim Taha · il y a
Félicitations !!
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Luce des prés · il y a
Bravo !!!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations !!
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