La complainte des regrets

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L’année 2020, on s’en souviendra... Et les deux personnages romanesques de cette histoire aussi. Quelle belle manière de raconter ce

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Rédactrice cinéma dans la presse et sur Inthemoodforcinema.com. Un roman et un recueil de 16 nouvelles sur le cinéma ("Les illusions parallèles") publiés aux Éditions du 38. Lauréate du  [+]

Image de Automne 2020
Par une caresse voluptueuse sur ses pensées endolories. Ainsi commença la période la plus intense de la vie de Lydie. Aux yeux de tous. Personne, pourtant, n’en sut jamais rien. C’était le 20 mars 2020. Comme elle en avait l’habitude depuis le début du confinement, avant le dîner, elle s’enferma dans la chambre conjugale pour lire. Et pour s’évader de l’atmosphère lourde de silence. Des années où elle travaillait comme bibliothécaire, avant de n’être plus que la femme du haut fonctionnaire Albert Delois, elle avait gardé son amour des livres. Ce jour-là, elle relisait Madame Bovary. Cruelle ironie du destin. Dans le vieil appartement parisien du couple de quinquagénaires, l’air était suffocant, surchargé comme son décor suranné. Cela avait été plus facile de se supporter trente années de vie commune que ces cinq jours pendant lesquels le cours lancinant des choses avait été chamboulé, ne cessait de se répéter Lydie, exténuée par tout ce rien, ce vide, ce silence, cette vie et cet avenir insensés qui soudain lui sautaient à la figure, et la tétanisaient. Elle s’extirpa des passions palpitantes d’Emma pour accomplir ce geste prosaïque dont elle se sentit lasse d’avance : ouvrir la fenêtre. Des notes de violon langoureuses s’échappèrent de l’immeuble d’en face et la retinrent. Comme un écho aux sentiments flamboyants qui embrasaient le cœur de l’héroïne de Flaubert. Avec une fiévreuse célérité, c’est celui de Lydie que ces notes enflammèrent. Comme une évidence. Brusque. Insensée. Irrépressible. Émanait de chacune de ces notes une ardente mélancolie qui lui étreignit le cœur comme si elles se faisaient l’écho de pensées trop longtemps enfouies en elle qui se libéraient soudain avec une force décuplée. L’entrée tonitruante d’Albert la ramena à son âpre réalité.
— J’espère qu’on ne va pas devoir supporter ces bruits chaque soir ! grommela-t-il.
— Cela permet de s’évader, répondit sobrement son épouse qui avait pris l’habitude de ne jamais le contrarier.
— Mais de quoi donc ? On n’est pas en prison que je sache. Tu sembles sonnée, Bichette. C’est ton bouquin ? Que lisais-tu ? asséna-t-il en fermant la fenêtre.
— Madame Bovary, murmura-t-elle comme si elle avait avoué un sombre secret.
— C’est ce qui te donne ces idées. Ce bouquin !
Il avait dit cela sur un ton désinvolte comme si c’était impensable. Sa femme était sa femme, et ainsi n’en était plus une à part entière. C’était acquis. Il disposait d’un droit inaliénable sur sa vie, ses pensées même. Elle ne pouvait s’évader. Même en rêves. Pire qu’une prison. Tandis qu’elle le suivait dans la cuisine, elle observait sa nuque, perplexe. Cette nuque qui l’avait séduite trente-cinq ans plus tôt. Elle travaillait alors comme bibliothécaire à la Faculté de Droit. Celui dont elle ne savait pas encore qu’il se prénommait Albert était penché sur le Code civil. Perdue dans l’admiration de sa nuque, presque indécemment offerte, elle avait trébuché puis buté contre sa chaise. Il s’était retourné. Leurs regards s’étaient croisés, souris, happés, compris (du moins, le crut-elle alors). Un dîner. Des dîners. Une nuit. La vie, enivrée soudain. Des nuits. La vie à deux. Un enfant. Le foyer pour seul horizon. La vie, indolente. Et des nuits infinies, pour ne plus penser aux jours qui se suivaient et se ressemblaient.
Il se retourna comme alors. Leurs yeux ne se souriaient plus.

Le lendemain, Lydie peina à se concentrer sur son livre. Elle ouvrit la fenêtre avant 20 heures et, fébrile, attendit. À l’heure dite, les premières notes s’envolèrent. Vertige tentateur. Quelques voisins, à leur fenêtre, écoutaient religieusement. Elle aurait aimé savoir qui sublimait cette complainte envoûtante, mais le musicien jouait dans un recoin de son balcon. D’où elle était, elle ne pouvait le distinguer. Albert savait forcément qui était l’occupant de cet appartement : il n’ignorait rien du voisinage. Il savait d’ailleurs mieux ce qui se passait chez les voisins que ce qui se passait sous son propre toit. Comme la veille, il entra, ferma la fenêtre. Et ainsi abrégea les impétueux élans de Lydie.
— Je l’avais dit qu’on y aurait droit tous les soirs ! tonna-t-il.
— Tu sais qui habite dans l’appartement d’où provient la musique ? demanda Lydie d’une voix qu’elle voulut la plus naturelle possible mais dont elle réalisa qu’elle tremblait.
— Oui. Toi aussi, tu en as marre ? Ne t’inquiète pas. Je laisserai un mot, répondit son mari, ravi, à mille lieues d’imaginer l’émotion qui s’emparait de son épouse, à mille lieues même d’imaginer qu’une telle émotion pouvait à nouveau s’emparer d’elle.
Elle attendit le dîner pour poser la question qui l’obsédait.
— Tu ne m’as pas dit qui c’était. Le bruit…, se força-t-elle à ajouter.
— Ah ! Mais si évidemment ! Tu sais bien que je n’ignore rien de ce qui se passe ici. Le guichetier de la banque du dessous. Cyril je sais plus comment. T’as remarqué ? Il improvise ! Improviser au violon : quelle prétention faut-il !
Elle voyait vaguement de qui il s’agissait. Elle l’avait vu une fois à la banque, lui semblait-il, la seule fois où elle y était allée, mais ne se souvenait absolument pas de son visage, simplement du ton de sa voix, apaisant. Mais elle aurait pu le croiser ailleurs, elle ne l’aurait pas reconnu. Cyril je-ne-sais-plus-comment était de ces personnes qu’on n’identifie pas en dehors de leur travail. Mais le lendemain, elle se le figurait déjà différemment. Dans son imaginaire, les amants d’Emma endossaient ses traits. Et c’est avec plus de promptitude encore que Lydie se posta à sa fenêtre. Cette fois, il joua aux yeux de tous. Lydie sursauta en le voyant. Déçue d’abord. Au premier coup d’œil, hâtif bien sûr, on se disait qu’il était difficile de trouver physique plus commun. Pas de ceux qu’on imaginerait inspirer quelque passion secrète. De taille moyenne, il avait le front dégarni, et une sorte de lassitude émanait de son aspect général si bien qu’il semblait avoir le même âge que Lydie alors qu’une bonne décennie devait les séparer. Mais Lydie trouva que l’émotion qu’exaltait sa musique transfigurait son physique, certes ordinaire. Elle finit même par se dire qu’un physique immédiatement qualifié d’avantageux n’aurait pas inspiré un tel chavirement, que la vraie beauté se découvrait et ne s’offrait pas immédiatement au regard.
Tandis que chaque note lui transperçait l’âme, elle s’examina dans le reflet de la vitre de la fenêtre : son visage languissant, ses cheveux ébouriffés, ses vêtements informes. Et ses yeux qui pétillaient d’une lueur oubliée. Mais bien sûr, il ne la voyait pas. Il était concentré uniquement sur ses notes. Dans chacune d’elles, il semblait jouer sa vie, ou défier la mort peut-être.

Chaque soir, Lydie attendit. Chaque soir, un peu plus impatiente. Un peu plus vivante. Un peu plus grisée, et consciente malgré tout, avec effroi, de l’être. Elle s’apprêtait, ce dont elle n’avait plus l’habitude depuis longtemps, plus l’envie.
Albert la félicita, à sa manière :
— Tu fais des efforts, Bichette. Pour une fois. Tu vois. Quand tu veux.
Chaque soir, il venait interrompre ce moment suspendu s’étonnant que malgré cette « cacophonie » elle laissât sa fenêtre ouverte. Elle disait qu’elle avait chaud, terriblement. C’était si vrai.
— Je lui écris une lettre bien sentie, tu me connais, Bichette. Demain, je la mets dans sa boîte aux lettres, décréta Albert, un soir, après avoir fermé la fenêtre un peu plus rageusement que d’habitude, outré par le nombre croissant de spectateurs à leurs balcons.
— Laisse, tu as déjà assez du télétravail. Je l’écrirai. Tu la déposeras, répondit-elle, s’étonnant de son propre aplomb à feindre l’indifférence.
— Heureusement que tu es là, Bichette, la remercia-t-il en la gratifiant d’une petite tape sur l’épaule.
Le soir, Bichette écrivit ces mots :
« Votre musique m’a redonné le goût du jour, des autres, de la vie, de la dévorer même. Comme une caresse sur mes rêves cadenassés. Merci. La femme en rouge. »
Mi-inquiète, mi-amusée, elle regarda Albert enfouir la lettre cachetée dans sa poche, complice de la tromperie dont il était victime.
Le lendemain, quand il vint la chercher dans sa chambre pour dîner, Albert s’étonna à peine de la trouver déshabillée, cheveux et traits défaits, une robe rouge jetée à terre.
— Tu as vu, ça a fonctionné ! Pas de musique ce soir ! claironna-t-il, triomphant.
Il ne s’aperçut de rien : ni de la détresse dans le regard de Lydie, ni de l’effort surhumain qu’elle fit pour lui parler ce soir-là, elle qui se sentait si joyeuse et prompte à converser de tout et de rien, ces derniers jours.
La fenêtre d’en face ne s’ouvrit pas ce soir-là. C’était une semaine avant le déconfinement. Elle ne s’ouvrit pas plus les suivants. Plongeant le quartier dans un silence trivial. Assourdissant. La vie de Lydie reprit son cours. Sa vie morne, morte, plus douloureuse encore. Avant, Lydie croyait qu’il n’y avait que cela, cet écoulement fastidieux des jours à attendre le crépuscule. Désormais, elle connaissait cet éden exaltant qui en exacerbait l’insupportable vacuité.

11 Mai 2020. 20 heures. Le jour déclinait docilement. Lydie fit semblant d’acquiescer quand Albert déclara que ces jours de confinement avaient été terribles, qu’ils respiraient enfin. En l’entendant dire cela, brutalement, elle réalisa qu’elle ne s’était jamais sentie ainsi, heureuse, riche de ses illusions éperdues. Du moins jusqu’à ce que la musique cessât. Lui faisant réaliser qu’elle ne le serait jamais plus. Péniblement, elle se leva. Albert s’amusa de la voir pour une fois fermer la fenêtre. Ignorant qu’elle donnait sur l’ailleurs. Sur son sentiment d’éternité éphémère. Et sur la possibilité du bonheur.

Des années de Conservatoire, Cyril avait conservé les regrets d’une carrière avortée, et sa passion du violon. Une semaine avant le déconfinement, son épouse Anne rentra de chez ses parents en Bretagne où elle était depuis mars pour les aider. Leur tendresse routinière reprit ses droits. Cyril cessa de jouer aussi subitement qu’il avait recommencé. Et pour toujours. Chacune de ses notes charriait tant de fougue qu’il aurait eu l’impression de tromper Anne sous ses yeux. Il avait tant aimé jouer chaque soir. Pour tous, et en réalité pour une seule, une voisine de l’immeuble d’en face, qui n’en saurait rien comme elle ne saurait jamais qu’elle avait ébloui et capturé ses pensées, un jour d’hiver à l’image de cette émotion : implacable. Il s’en souvenait très bien. Il régnait un froid intransigeant ce jour-là. Le chauffage de la banque était tombé en panne. Il s’était dit que sa vie ressemblait à cela : un hiver sans fin qu’aucune joie ne viendrait plus réchauffer. Bien sûr, il y avait Anne. Mais jamais elle ne lui avait inspiré ce volcan impétueux d’émotions que la musique lui provoquait. C’est pour cela qu’il n’avait plus jamais joué depuis leur mariage. Chaque note était alors comme un couteau dans la plaie de son âme endolorie. Mais Anne avait beaucoup de tendresse pour lui, et ne lui avait jamais rien reproché. L’enfant délaissé qu’il avait été avait alors confondu gratitude et amour, et surtout estimé qu’il ne méritait pas plus, que c’était déjà bien pour quelqu’un comme lui. Et puis Lydie était arrivée ce fameux jour glaçant d’hiver. À quoi cela avait tenu ? Une manière de le regarder. Franche et douce. Une façon bienveillante de s’adresser à lui, de s’inquiéter du froid qui régnait dans la banque et qui devait rendre difficiles ses conditions de travail. Une délicate lenteur dans ses gestes. Des yeux marron hypnotiques qui paraissaient gigantesques et prompts à s’étonner de tout, mais épuisés de la répétitive quotidienneté des jours qui ne leur permettaient plus de s’étonner de rien. Une bouche charnue d’une perfection captivante qui semblait avoir été dessinée par de Vinci, et faire oublier les traits un peu las que des cheveux d’un brun parfait encadraient harmonieusement. Et des lèvres descendantes qui semblaient s’excuser de cette sensualité incongrue qu’elles symbolisaient, et regretter surtout qu’elle fut vaine. Ce fut la seule fois qu’il la vit à la banque. C’était son mari qui s’occupait habituellement de cela. Un quinquagénaire sinistre dont l’affabilité exagérée l’exaspérait. Dès lors, à quarante-cinq ans, il comprit et pour la première fois de sa vie ce que signifiait tomber amoureux. Tomber. Amoureux. Littéralement. Cela vous tombait dessus sans crier gare, vous faisait choir dans un ailleurs insondable. Sans raison tangible. Sans logique apparente. Et cela engloutissait et transformait tout l’univers. Et aspirait le vôtre. Une dégringolade étourdissante. Peut-être qu’il n’y aurait plus repensé s’il ne l’avait entrevue sur son balcon dans l’immeuble d’en face quelques mois plus tard. Si triste. Mieux la connaître et attirer son attention lui sembla alors vital. Et absurde. Il s’était employé à ne plus y penser. Il y était à peu près parvenu. Mais avec le confinement et la solitude, il s’était senti comme un drogué en manque. De son attention. De son regard. Un manque contre lequel il ne pouvait rien et à côté duquel rien d’autre ne comptait. Et le doux mal n’en avait été que plus coriace. Alors, il avait ressorti son violon de la cave. Et il avait eu cette idée : l’aimanter avec sa musique. En vain. Chaque jour, le même espoir renaissait. Chaque jour, la même déception l’accablait un peu plus. Elle semblait ailleurs. Le regarder sans le voir. Le jour du retour d’Anne, c’est la fenêtre sur ce rêve qu’il referma. C’était mieux ainsi, s’était-il dit. C’était tout ce qu’il méritait. On ne se mettait pas à croire au bonheur à quarante-cinq ans.

À son retour de Bretagne, Anne avait vidé la boîte aux lettres qui débordait de courrier. « Distrait, comme toujours » comme elle lui avait reproché, Cyril n’y avait pas pensé une seule fois durant son absence et le courrier s’était accumulé. Il ne lirait jamais cette lettre de la « femme en rouge » et ainsi ne comprendrait jamais pourquoi son épouse avait brusquement tant insisté pour déménager. Il s’était plié à ce désir. Ainsi ne ferait-il plus face à ses regrets, s’était-il dit.

Lydie et Cyril se croisèrent. Une fois. Une seule. Dans leur rue, la veille du déménagement de ce dernier. Un jour où un espiègle hasard et leurs pas hâtés par la pluie les firent se heurter. Ils s’immobilisèrent. Abasourdis. Le temps s’étira. Ils hésitèrent. Il aurait suffi d’un mot de la voix apaisante de Cyril. Ou d’un sourire sur les lèvres captivantes de Lydie. À cause d’elle, à cause de sa lettre, il avait cessé de jouer se dit l’une. Il n’était rien pour elle, qu’un invisible inconnu, songea l’autre. Alors, ils repartirent. Sans un mot. Sans un sourire. Accablés. Avec, en tête, la même musique pétrifiante. Celle des illusions terrassées.
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