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Peintre (https://anna-mindszenti-calisch.blogspot.com/), je raconte des histoires en mots et en images  [+]

Image de Printemps 2020

La fillette se tenait immobile en plein milieu d’une allée de livres. Elle portait un déguisement de princesse d’un rose crasseux, le genre de panoplie qui ressemble davantage à une chemise de nuit qu’à une robe. Bouche ouverte, elle pleurait en émettant un chuintement à peine audible. J’ai opté pour l’hypothèse la plus probable :

— Tu ne sais pas où sont tes parents ?

Elle a hoché du menton. J’ai pris la gamine par la main et nous avons commencé à chercher. Comme elle étouffait un gros sanglot, j’ai essayé de la distraire :

— Tu viens souvent ici, à la bibliothèque ? Tu sais lire ?

La gamine a haussé les épaules.

— Moi, j’aime beaucoup lire, ai-je continué.

— Pourquoi ?

— Parce que j’aime bien imaginer, rêver, découvrir de nouvelles choses…

— Pourquoi ?

Ne savait-elle produire d’autres sons que ces deux notes plaintives ? Ma paume est devenue moite au contact de la petite main. À voix haute, j’ai commenté :

— Un vrai labyrinthe, cette bibliothèque ! Pas étonnant que tu aies perdu tes parents…

À moins que ce ne soit l’inverse.

La fillette a brisé net le cours de mes mauvaises pensées. Elle a prononcé d’une traite :

— Attendons que la lune se lève et nous retrouverons le chemin de la maison…

J’ai marqué une pause, haussé un sourcil.

— Comment ? Tu peux répéter ?

— Ben… on devrait peut-être attendre que la lune se lève, a-t-elle bredouillé.

Une image intérieure s’est alors formée, celle de mon fils en train de s’endormir tandis que je lisais sous la douce lueur d’une lampe de chevet. Elle venait de réciter, avec un naturel déconcertant, une réplique tirée d’un conte des frères Grimm.

— Alors là… tu m’en bouches un coin ! me suis-je exclamée. Aurions-nous les mêmes références ? J’ai un garçon qui a à peu près ton âge. Je lui raconte souvent cette histoire…

Je l’avais même rabâchée un nombre incalculable de fois. Mon fils en redemandait : Hansel et Gretel ou l’histoire d’enfants égarés au plus profond des bois par leur horrible marâtre et recueillis dans une étrange maison de pain d’épice, en vérité l’antre d’une sorcière cannibale. Je me suis un peu radoucie :

— Nous allons plutôt demander à la gentille dame de l’entrée si elle veut bien faire une annonce. Voyons, de quel côté se trouve l’accueil ?

Une hésitation, un doute… J’ai soudain réalisé qu’une ambiance quasi-crépusculaire régnait parmi les allées. Le jour déclinait et le ciel derrière les baies vitrées s’assombrissait de minute en minute. J’ai marmonné, moitié pour moi-même :

« Ce serait trop leur demander que d’allumer les néons ? Ne me dis pas qu’ils font des économies d’énergie… »

Une plaisanterie circulait sur le Net à ce sujet : « Mesdames et messieurs, suite à diverses restrictions budgétaires, nous avons éteint la lumière au bout du tunnel… »

Ici, on ne blaguait pas. Pure bêtise que de supprimer ainsi l’éclairage ! Pas le moindre lecteur attardé parmi les livres, pas le froissement d’une page qu’on tourne. Rien. Je me suis demandé combien de romans alignés sur les étagères contenaient l’expression « silence de mort »…

Ça m’a pris d’un coup, une sorte de vertige, devant les kilomètres de papier imprimé que la pénombre rendait indéchiffrables. Des milliers de phrases. Millions de mots. Sans compter les motivations obscures qui avaient peut-être initié leur rédaction… Peut-être aussi que je travaillais excessivement du chapeau. La gamine avait fini par me communiquer son stress. Et ce n’était qu’un début. Sa main a lâché la mienne. Elle s’est mise à courir malgré mes protestations :

— Attends, ne nous séparons pas… Non ! Pas par là… D’accord, tu as gagné, je ne te vois plus. Reviens maintenant ! Évitons de jouer à cache-cache, tu veux ?

Peine perdue. Ma protégée s’était envolée. Et un vague pressentiment me susurrait que j’aurais toutes les peines du monde à obtenir qu’elle se tienne tranquille.

Il faisait très sombre. Quelle heure était-il ? J’ai voulu consulter l’affichage horaire de mon téléphone… Et merde ! Plus de batterie ! J’ai poussé un profond soupir. Résumé de la situation : Le sort me confiait la charge d’une gosse ingérable, la nuit et le silence avaient envahi le bâtiment et tout signe de présence humaine s’était volatilisé. Je ne me souvenais pourtant d’aucun communiqué stipulant l’extinction des feux.

— Reviens, ai-je appelé, nous devons trouver un gardien… C’est ta voix que j’entends ? À qui parles-tu ?

Je percevais clairement les bribes d’un dialogue :

— Qu’est-ce que tu fais ? disait-on.

Réponse :

— Je dessine un rond…

Un rond ? Avais-je bien entendu ? Si le second timbre se distinguait clairement du premier il présentait, lui aussi, des accents juvéniles : deux gosses pour le prix d’un, j’en aurais mis ma main au feu ! À en juger par la provenance des sons, les compères ne se tenaient pas à plus de cinquante centimètres, de l’autre côté du rayonnage.

J’ai progressé le long de la cloison sans cesser de tendre l’oreille. Les bavardages s’étaient tus. Pendant un instant, je n’ai distingué que le bruit de mon propre souffle. J’ai atteint le segment voisin et découvert la fillette agenouillée près d’un jeune garçon. Elle m’a jeté un bref regard avant de ramener ses yeux vers le sol où s’affairaient les doigts agiles de son camarade.

À cette distance, dans l’obscurité, je ne parvenais pas à discerner ce qu’ils fabriquaient exactement. J’ai mené une approche feutrée. Le garçon ébauchait un cercle en alignant de petits cailloux blancs… Un profil buté, des cheveux blonds. Je me suis attardée sur le dessin des pommettes que l’ombre épousait avec délicatesse. Les enfants se ressemblaient beaucoup. Une question évidente m’a traversé l’esprit :

— Êtes-vous frère et sœur ?

J’ai pris note de l’absence de réaction et continué :

— Où sont vos parents ?

— On dirait qu’ils nous ont abandonnés, a dit le garçon sans lever la tête.

— Nous sommes perdus dans la forêt, a précisé la fillette.

De quoi perdre patience.

— Stop ! Ne me prenez pas pour une idiote ! Moi aussi, je connais les contes de Grimm sur le bout des doigts, et tout particulièrement Hansel et Gretel. Nous sommes d’accord, c’est une super histoire, mais là, on ne joue plus. Vous ne remarquez rien d’inhabituel ? La bibliothèque… Bon sang ! Elle est fermée et ils nous ont oubliés à l’intérieur !

Je n’osais même pas imaginer l’angoisse de mon mari si je ne rentrais pas, contrainte de passer la nuit dans une bâtisse cadenassée. Quant à ces deux-là, comment expliquer que personne ne se soit inquiété de leur disparition ?

— Répondez-moi : où sont vos parents ?

Le garçon a ramassé les cailloux qu’il a fourrés dans sa poche. Il s’est redressé. Son regard a glissé sur moi comme si je n’existais pas, puis quelque chose a capté son attention. La minute d’après, il s’élançait droit devant, la fillette sur les talons.

— On ne court pas dans la… ai-je commencé.

Un pur réflexe de ma part. Je n’étais pas leur mère.

J’ai fermé les yeux. Mon instinct me conseillait de rejoindre la sortie. Si je trouvais porte close, il me restait l’espoir de dénicher un téléphone à l’accueil. Mais je n’avais aucune idée de la direction à prendre. Je la connaissais pourtant par cœur cette petite bibliothèque de quartier ! J’ai avancé presque à tâtons, longé d’interminables rangées d’ouvrages sans parvenir à trouver mes repères. Et un tournant à droite, deux sur la gauche, un cul-de-sac… Pourquoi l’obscurité paraissait-elle si dense ? Pourquoi tant de rayonnages et de mots définitifs ?

« Pourquoi ? » ai-je mentalement parodié en pensant au ton pleurnichard, insupportable, de la fillette lors de nos premiers échanges. Et j’ai aussitôt senti monter des larmes.

— Où êtes-vous, les enfants ? S’il s’agit d’une blague, elle n’est pas drôle…

Mais non, seul mon cerveau me jouait des tours, désorienté par les ténèbres. Des rires ont résonné à proximité.

— Je vous entends, mais je ne vous vois pas, ai-je commenté.

Trois secondes se sont écoulées et de nouveaux éclats me sont parvenus : une sonorité lointaine cette fois, aux antipodes de l’endroit où le chahut initial avait retenti. Comme si on pouvait parcourir quarante mètres en trois secondes !

— Revenez ou vous allez vous perdre… pour de vrai…

Le rire s’est éteint. J’ai hésité avant d’ajouter :

— Et nous savons ce qui attend les enfants perdus… c’est écrit…

Les enfants perdus se dirigent toujours vers la maison d’une sorcière, inexorablement, fut-elle en pain d’épice. Tout était écrit ici, dans la forêt des mots définitifs et des motivations obscures… un terrain de jeu idéal à condition de trouver la sortie un jour.

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Image de Vivipioupiou77
Vivipioupiou77 · il y a
Une situation etonnante et originale qui m'a séduit bravo
Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
L'imagination est débordante, la plume est experte, c'est une réussite ! bravo !
Julien.

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Vinvin Vinvin · il y a
Une très bonne réinterprétation du conte des frères Grimm et une petite référence à la bibliothèque de Babel de Borges. Bravo!.
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Anna Mindszenti · il y a
Merci! J'avoue ne pas avoir lu la nouvelle de Borges...une bonne occasion de retourner à la bibliothèque. :)
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Joëlle Brethes · il y a
Ce texte flippant risque de me faire renoncer à mon abonnement dans la bibliothèque de ma commune ! ;)
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Houda Belabd · il y a
J'aime, même si ma voix n'est que superflue...
Je vous invite, aussi, à découvrir mon très très court, dédié aux sans-abris isérois, ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chienne-de-vie-dun-sans-abri-iserois

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Vrac · il y a
Les contes, même issus de la tradition orale, sont affaire de livres... voire de vieux grimoires si l'on a la malchance d'arriver chez la sorcière. Leurs forêts finissent en papier des livres (mais pas trop ! qu'on puisse encore s'égarer dans les bois !). Alors, cette bibliothèque et ses allées de livres, où la nuit tombe, semble le décor idéal pour votre talent de conteuse
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Duje · il y a
Les enfants n'ignoraient pas, semble-t-il, le sort des enfants perdus, d'où, peut-être, leur comportement à votre égard ? Invitation à lire un texte ancien : l'abeille meurtrie" ou "La sirène de la rivière"
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Anna Mindszenti · il y a
Serais-je une sorcière?!!!! heureusement ceci n'est qu'une fiction. Merci pour ton passage.
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JFG Sanshiro · il y a
Superbe
Êtes-vous sortie de la bibliothèque ?
Votre conte m’évoque ceux de Pierre Gripari.

Image de Anna Mindszenti
Anna Mindszenti · il y a
J'en suis sortie, ouf! Mais ne connaissant pas Pierre Gripari, je vais devoir me replonger dans la lecture :) merci!
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JFG Sanshiro · il y a
Ouf tant mieux.
Pour Pierre Gripari, je pense que cela vaut le détour.
Vous me direz, où pas.

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Atoutva · il y a
Au milieu des mots écrits, tout peut encore arrivé. Bravo pour l'imagination !
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Anna Mindszenti · il y a
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de me lire. Et oui, tout peut toujours arriver avec un peu d'imagination!
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Dranem · il y a
J’ai toujours trouvé l'ambiance des médiathèques mystérieuse... voir insolite

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