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Eddy Riffard

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FINALISTE
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Quand une étrange plante tombe du ciel, mieux vaut trouver ça bizarre que de laisser faire la nature ! Sans quoi, on risque d'être confronté à ...

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Elle était tombée du ciel. Littéralement.
À cette distance, il n’avait pas vu de quoi il s’agissait. Peut-être une saleté quelconque détachée d’un arbre. Mais non, il le savait en son for intérieur. Il tentait de trouver une explication rationnelle pour se rassurer.
Difficile de découvrir quelque chose dont on ignore la nature. Cependant, elle était bien là, au milieu de la broussaille, sa chute amortie par les ronces et les orties. Violacée, constituée d’une simple tige terminée par une grosse fleur de teinte semblable, mais plus foncée. Martin n’avait jamais vu de végétaux apparentés. Sa formation scientifique l’avait pourtant conduit à étudier la biologie au même titre que la chimie et la physique.
Il hésita un instant et décida de laisser la plante où elle était. Son apparence et les circonstances étranges de sa découverte éveillaient en lui une vague crainte. Il vérifia qu’il avait bien verrouillé la porte de la station d’épuration et monta dans son utilitaire de fonction. Il suivit le chemin cahoteux et abandonna derrière lui la clairière et son insolite trouvaille.

Le lendemain, il revint sur le site pour son inspection quotidienne. À cette occasion, il constata avec stupéfaction que des fleurs identiques à celle de la veille envahissaient la clairière. Les grosses corolles se dressaient à environ un mètre cinquante du sol en un moutonnement violet.
Le tapis végétal s’étendait jusqu’aux abords de la forêt avoisinante tandis que le terrain gravillonné attenant disparaissait en partie sous l’amas tentaculaire.
Martin se fraya un passage parmi elles en s’abstenant de les toucher. Leur nature extraordinaire le laissait perplexe et il préférait éviter toute exposition.
Il effectua son travail routinier à la station et repartit, préoccupé et songeur.

Le jour suivant, Martin vécut les mêmes événements. À un détail près. Désormais, les plantes proliféraient dans toute la forêt alentour, jusqu’au village dans lequel les envahisseuses s’épanouissaient. Les fleurs mystérieuses poussaient au milieu des rues, les tiges solidement implantées dans l’asphalte.
Accaparé par son service, Martin se promit de faire part de sa découverte à un représentant local dès le lendemain. En quittant la zone, il eut la certitude que le périmètre de cette efflorescence s’était sensiblement étendu. Combien de temps était-il resté sur place ? Guère plus de quinze minutes.

Le soir même, la télévision régionale traitait l’affaire entre deux informations secondaires. Le reporter interrogeait les habitants du village, l’attitude décontractée et un rien condescendante. Le présentateur commenta brièvement la nouvelle d’une voix suave et conclut par une plaisanterie de circonstance.
Martin appuya sur la touche arrêt de la télécommande et entreprit de visionner un film.
Les images défilaient sans éveiller en lui le moindre intérêt. Son esprit vagabondait et il écourta sa séance télé pour se réfugier dans l’oubli du sommeil.

***

— Désolé monsieur, la voie est coupée à la circulation.

Le gendarme se rendait déjà vers une autre voiture tandis que ses collègues avaient fort à faire pour gérer le flot de véhicules. Des barrières interdisaient l’accès à la nationale. Martin emprunta une déviation tortueuse et termina sa journée en avance, la majeure partie de sa zone d’intervention verrouillée par les barrages de la gendarmerie.

Le jour suivant, il dut rester cantonné chez lui, sa maison à flanc de montagne perdue au milieu de la nappe violette des fleurs. Jusqu’à perte de vue, la déferlante végétale mangeait le paysage. Chose curieuse, aucune bestiole ne signalait sa présence, les oiseaux eux-mêmes avaient renoncé à leur chahut matinal.
La route conduisant aux maisons voisines était invisible, recouverte par ces fleurs envahissantes.
Martin passa un coup de fil pour prévenir de son absence, mais l’appel sonna dans le vide.
Il s’arma de sa débroussailleuse et défricha les abords immédiats de son domicile avant de libérer l’accès vers chez ses voisins. Le vieux Léon se joignit à lui et ils coupèrent toutes les fleurs qu’ils purent. À midi, ils avaient dégagé une vaste zone autour du hameau.

— Qu’est-ce que c’est d’après vous ? J’ai jamais vu des fleurs pareilles. Et ça pousse pire que du chiendent.

Martin fut tenté de répondre, mais prit conscience de l’absurdité de ce qu’il allait dire.

— Je l’ignore. C’est extraordinaire en tout cas. Mais bon, elles ont beau pousser plus vite que n’importe quoi, on peut les traiter comme de vulgaires mauvaises herbes.
— Oui, c’est l’essentiel.

En milieu d’après-midi, les deux hommes avaient épuisé leurs jerrycans d’essence alors que les autres voisins préféraient conserver le carburant pour leurs véhicules, au cas où...
Le répit fut de courte durée. Le soir même, les fleurs avaient repoussé avec plus de vigueur. Un rapide examen convainquit Martin de leur densité accrue. Dépité, il passa la soirée à suivre l’actualité. Ces fleurs occupaient la une, reléguant au second plan les habituelles déclarations politiques et inaugurations de pots de chrysanthèmes.
À sa grande surprise, le phénomène accaparait les informations nationales. Les spécialistes échafaudaient toutes sortes d’hypothèses, dont aucune ne satisfaisait la curiosité du public.
L’affaire prenait de telles proportions qu’il lui serait difficile de se faire entendre. Le désordre régnait sur l’ensemble du pays. D’après les images télévisées, les plantes s’épanouissaient jusque sous la tour Eiffel. Les mesures d’éradication avaient toutes échoué. Les fleurs résistaient aux désherbants et autres solutés chimiques. Elles s’étaient révélées également ininflammables et imputrescibles.
Sur ces nouvelles aussi déroutantes qu’inquiétantes, Martin décida de faire sa nuit et de penser à autre chose.

Dans la pénombre de sa chambre, de sombres réflexions germaient dans son esprit. Et si cette fleur venait de l’espace ? Après tout, on estimait que la vie provenait d’éléments organiques importés par des météorites. Mais comment une plante aurait-elle pu vivre si longtemps, exposée au froid, sans parler de l’entrée dans l’atmosphère qui aurait dû la transformer en cendres ?
Devait-il raconter ce qu’il savait ? Noyé dans le flot des déclarations fantaisistes, son témoignage serait ignoré. Dans le meilleur des cas, il n’obtiendrait qu’un instant d’attention polie.

***

Les photos de fleurs défilaient sur l’écran à grande vitesse. Au terme d’une recherche de plusieurs heures sur Google Images, il comprit qu’il ne trouverait pas ce qu’il s’efforçait de dénicher dans la base de données. Malgré l’utilisation de mots précis et une exploration affinée, rien d’apparenté à ces fleurs n’avait attiré son attention.

Cette oisiveté forcée lui pesait et il tuait le temps comme il pouvait. Les fleurs alimentaient les discussions des quelques voisins piégés avec lui dans le hameau. Les cymbales médiatiques donnaient la mesure, les émissions radiophoniques et télévisées ne traitaient plus que de ce sujet. Les sommités du monde scientifique tentaient de trouver une origine rationnelle à ce phénomène. Les réseaux sociaux apportaient plus de confusion que d’informations. Martin se sentait écrasé par le poids de son secret. Et puis, comment expliquer son silence prolongé ? Tout dans son attitude contribuait à décrédibiliser davantage son histoire. Le mieux serait d’utiliser ce qu’il savait pour inverser le cours des choses. Mais comment ?

***

Combien de temps s’était écoulé depuis la chute de cette fleur ? La mémoire de Martin prenait des allures de champs de coton. Le manque de sommeil, de nourriture et de contacts humains.

Les fleurs recouvraient désormais la planète, prouvant par là même leurs facultés d’adaptation. Le froid polaire, la fournaise des déserts, rien ne semblait endiguer cette fulgurance. Insensibles aux agents physiques et capables de pousser sur n’importe quel sol, les fleurs s’accommodaient de l’absence d’eau. Dans le monde entier, les gens tentaient de les éradiquer par toutes sortes de moyens mécaniques et chimiques. Les détruire à la tonne ne faisait qu’accélérer leur croissance. La mise à contribution de l’aviation pour épandre des produits chimiques s’était soldée par un échec. Les Américains avaient ressorti l’agent orange des placards de l’histoire et les Chinois avaient utilisé tout un cocktail de gaz de combat dans des zones encore désertiques il y a peu. En pure perte.
Le rendement agricole s’effondrait tandis que les transports connaissaient de graves perturbations. Ce fléau fragilisait des pans entiers de l’économie et les fondements mêmes de la civilisation en étaient dangereusement affectés.
Martin en était réduit à puiser dans ses réserves de victuailles. La situation s’annonçait catastrophique. Les prémisses s’imposaient à lui tandis qu’il buvait le jus de sa dernière boîte de fruits au sirop.

En fond sonore, la télé marchait quasiment sans discontinuer. Tout plutôt que ce silence à devenir fou, la marée violette à hauteur des fenêtres.
Ce matin, il avait trouvé une pousse à l’intérieur du vestibule. Muni d’un gant, il l’avait arrachée pour en retrouver deux autres au même endroit quelques heures plus tard.
Il s’agissait bien d’une invasion. Une invasion étrange, mais réelle. Existait-il un processus malin derrière ces faits incompréhensibles ? L’impossibilité de s’en prendre à un centre de décision unique rendait la situation plus inextricable encore.

***

— Ces plantes sont virtuellement invulnérables. Nous ne disposons d’aucun moyen pour en venir à bout à l’heure actuelle.
Martin écoutait anxieusement l’intervention du plus grand expert que l’ONU avait mandaté après toute une série d’échecs.
— Mais ce sont tout de même des organismes vivants. Vous les avez analysés. Il existe forcément une possibilité de s’en débarrasser.
Le scientifique prit une rapide inspiration avant de répondre au journaliste.
— Oui. D’ailleurs, leur composition ne présente rien d’extraordinaire. Quant à leur mode d’expansion, il rappelle celui des orties. En fait, elles s’organisent en un enchevêtrement inextricable de racines très étendu. Vous savez peut-être qu’un plan d’orties dépend d’un unique réseau de racines qui relie les plantes les unes aux autres. Et cela est capital. D’après certaines de nos observations, il se pourrait qu’extirper le pied mère puisse entraîner la disparition de toutes ces plantes.
— Mais où se trouve...

La télé redevint muette. Pour la première fois depuis des jours, la maison ne résonnait plus de ses émissions. Dans la tête de Martin, seul le sang qui lui battait les tempes brisait le silence.
Le pied mère. La fleur qu’il avait vue tomber dans la clairière. L’image était restée imprimée dans sa mémoire avec netteté. Inutile de prévenir qui que ce soit, le téléphone était en dérangement depuis la veille et il devait agir en solitaire.

Il monta dans son véhicule et prit la route. Les premières étoiles scintillaient dans le ciel aux teintes semblables à celles de ces fleurs infernales. Le frottement des plantes sur les vitres et la carrosserie mettaient les nerfs à vif et il était vain de compter sur la radio pour couvrir ce bruit, l’appareil n’émettait plus que des rafales de parasites.
La distance à parcourir était limitée, mais les fleurs rendaient la progression laborieuse. La nuit ajouta à la difficulté tandis que Martin avançait prudemment, guidé par le seul faisceau des phares de route. À plusieurs reprises, le véhicule sortit de la chaussée. L’allure réduite alliée à une bonne connaissance des lieux fut précieuse au moment de gravir le contrefort qui menait au village.

Arrivé à la clairière, il stoppa dans un friselis de plantes écrasées. Sous le clair de lune, les milliers de corolles laissaient penser à une réunion fantastique.
— Bordel, mais d’où venez-vous ?
Il descendit de voiture et entreprit de se frayer un chemin à la serpe. Les tiges se rompaient en exsudant un liquide laiteux très visible dans l’obscurité ambiante.
Enfin, il parvint en vue du point de chute de la fameuse fleur. Les ronces et autres mauvaises herbes avaient disparu, annihilées par l’envahisseuse et sa souche prolifique. Il se souvenait de l’emplacement avec précision, mais il était résolu à arracher toutes les fleurs sur une surface de quelques mètres carrés. Leur densité était telle qu’il préférait éviter la moindre erreur.

Cette précaution fut inutile. Elle était là, bien reconnaissable entre toutes. Sa tige présentait des ramifications auxquelles adhéraient des sortes de cosses mauves qui luisaient à la clarté lunaire.
Martin décida de la sectionner en deux avant de la déraciner, puis il brûlerait le tout sur place.
Il leva le bras, armé de sa serpe, mais ne termina jamais son geste. Les enveloppes éclatèrent dans un claquement sec de papier bulle. Les dards venimeux qu’elles contenaient transpercèrent Martin de centaines de coups d’épingle meurtriers. Leur poison foudroya leur victime qui s’abattit sur le sol, dissimulé à la vue par les fleurs dont la repousse camouflait déjà son véhicule et la piste tracée dans l’amas végétal.

Elles se transformaient à vue d’œil, donnant naissance à des tiges secondaires qui bourgeonnaient en cosses chargées d’aiguillons mortels. Dans la plus grande discrétion, la totalité des fleurs termina sa mutation sur l’ensemble de la planète.

PRIX

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Eggzil · il y a
Voilà c'est fait ! :D
J'ai beaucoup aimé cette histoire. Particulièrement le fait que la plante soit assimilée aux orties dans la façon de se répandre. Là, l'angoisse monte, Martin doit trouver et arracher le "pied mère". On se doute bien que rien ne se passera comme prévu... Belle originalité, belle imagination. Une jolie montée en puissance jusqu'à la fin, radicale !
J'ai passé un bon moment :)

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Eddy Riffard · il y a
Merci pour ce retour argumenté et enthousiaste.
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RAC · il y a
Un soupçon de "petite boutique des horreurs"... Un peu angoissant... Très chouette !
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Eddy Riffard · il y a
Un film que j’ai justement en stock depuis un moment, reste à le regarder.
Merci pour ce retour.

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RAC · il y a
Version originale N&B ou version des 80's à MDR ?! De toute façon c'est un classique et en comédie musicale y'a eu de très bonnes versions aussi. Bon film pop-corn alors ! Et à bientôt chez vous ou chez moi...
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Eddy Riffard · il y a
C’est la version en N&B.
Un film court d’après ce que je peux voir, tant mieux parce que ça m’a l’air assez kitch.

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Image de RAC
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Marie Quinio · il y a
Brrr ça fait froid dans le dos... Macaron très mérité, bravo ! Je vous découvre ce matin et j'aime beaucoup votre écriture, je reviendrai !
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Eddy Riffard · il y a
Merci, vos quelques commentaires de ce matin préparent une belle série de satisfactions.
Il n’existe rien de plus précieux qu’un lectorat assidu et motivé.

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Marie Quinio · il y a
C'est vrai ! Merci Eddy, quand je découvre un(e) nouvel(le) auteur(e) j'essaie de lire plusieurs de ses textes ou poèmes, j'aime bien les découvrir ainsi, rentrer un peu dans leur univers... Ça prend du temps mais c'est un choix ;) Belle journée à vous
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Dranem · il y a
Dernière lecture avant cette finale; mon soutien pour cette nouvelle " végétale " !
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Eddy Riffard · il y a
Merci de votre soutien dans cette dernière ligne droite.
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Lafaille · il y a
Mes 4 voix! Merci pour cette nouvelle!
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Un texte bluffant dont on attend la fin avec impatience ...et avec un pincement au cœur.❤️
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Eddy Riffard · il y a
Les fleurs qui agrémentent votre avatar m’ont l’air plus pacifiques.
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Serge David · il y a
Voilà une histoire qui pourrait prédire de l'avenir de la terre, si on ne s'occupe pas d'elle, délicatement . Ca fait peur, quand même... Mes 5 votes, bravo !
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Eddy Riffard · il y a
Merci à vous.
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Fred Panassac · il y a
La nature, torturée par l’homme, élabore des défenses insoupçonnées...
Pour moi ce texte est dans la veine fantastique plutôt que SF. Et j’ai adoré !

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Eddy Riffard · il y a
Merci, votre appréciation est très positive pour moi.
Le fait que le phénomène décrit puisse se produire dans l’immédiat le classe en effet dans la catégorie fantastique, sans intervention de petits hommes verts et autres artifices.

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Fred Panassac · il y a
Oui, bien évidemment, je suis d’accord ! Amicalement.
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Littlesurf · il y a
Ça nous change un peu !
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Eddy Riffard · il y a
Le thème n’est pas très répandu, c’est vrai.
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Littlesurf · il y a
Sont-elles bio au moins ? Quand la planète bleue devient la planète violette !
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Marie · il y a
J'ai parfois du mal avec la science-fiction mais là j'ai marché à fond ! Brrr... Mes voix, Eddy !
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Eddy Riffard · il y a
Le surnaturel prend le pas sur le côté science-fiction que je n’apprécie guère moi-même, du moins dans son aspect « space opera ».
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Marie · il y a
Exactement !
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