Jacadi n'a pas dit

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Pourquoi on a aimé ?

La situation avait tout pour être idyllique : un réveillon de Noël en famille, des bougies qui transpirent comme s’égouttent les heures, une

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Mon Dieu ! qu'il m'est difficile d'écrire mais qu'il me serait encore plus difficile de ne pas le faire  [+]

Image de Hiver 2020

La bûche glacée fond dans les assiettes en carton et le carton s’imbibe ; le lutin tout en sucre, perché tout en haut et tout tremblant, se retient comme il peut à la branche de houx en plastique plantée dans la crème, initialement à la vanille et déjà tiède. Il se fait tout petit le nain ; il craint le géant qui tient la carabine. Comme c’est un faux lutin, il ne peut lever les yeux et donc ne peut que fixer la ceinture du pantalon à la taille trop lâche, juste devant lui, avec l’insert dans le sixième trou, ce qui fait bouchonner le tissu et déborder la panse retenue in extremis par le coton tendu de la chemise blanchâtre et par les deux derniers boutons entre lesquels les pans se sont écartés, laissant ainsi apparaître une grosse poignée de poils humides et luisants de sueur. Jacques a toujours été poilu et ce, depuis tout petit.

Sur la table, les bougies allumées pour la circonstance transpirent à grosses gouttes ; de grosses gouttes épaisses qui glissent, silencieuses, pour ne pas qu’on les remarque, le long des corps de cire. De grosses gouttes de peur qui ruissellent comme dégoulinent celles sur le front des invités et qui s’agglutinent les unes contre les autres dans le fond du pot de yaourt en verre, entouré de papier crépon, doré lui aussi pour la circonstance.

Jacques ne supporte plus l’odeur de la cire depuis bien longtemps, à l’époque où Brigitte, Jean-Pierre et Alain le maintenaient fermement dans la cave et l’épilaient de force avec du gros scotch à fermer les cartons, juste pour que la bande de copains tout autour se marre un peu, histoire d’occuper les mercredis après-midi quand maman était partie faire des ménages. C’est Brigitte qui avait adapté le jeu et l’avait fièrement rebaptisé Brigitte-a-dit, une variante pour elle, beaucoup plus excitante que l’original, mais beaucoup plus douloureuse pour son frère.

— Brigitte a dit : montre-nous tes fesses ! Et Jacques montrait ses fesses…

— Brigitte a dit : marche à quatre pattes ! Et Jacques, de se mettre à genoux…

— Chante ! Et Jacques chantait, puis pleurait, lorsqu’il voyait Brigitte découper un morceau de scotch et les deux garçons s’approcher pour lui tenir les pieds et les bras.

Cela dura longtemps comme longues furent les nuits à se gratter l’épiderme. Maman pensa à une allergie. Elle avait beau le questionner avec des mots simples, Jacques ne répondait pas. Il n’avait plus mal à son corps et les rougeurs répétées sur sa peau nue n’étaient qu’un détail dans la grande douleur qui torturait à présent son cœur. Aussi préféra-t-il se taire. Maman en fut très peinée et très contrariée ainsi que les médecins qui ne comprirent pas. Et Jacques grandit ainsi ; poilu, poilu et muet.

Ce soir, c’est Noël ; il fallait que tout scintille ; alors, tout a scintillé comme Jacques l’avait prévu. Dans le coin, près du téléviseur qu’il a gardé en souvenir de maman, Jacques a déplié le sapin en PVC qu’il a également gardé en souvenir de maman. De toute façon, il n’y avait rien d’autre à prendre, vu que Brigitte avait profité qu’il soit cloué au lit chez lui avec la grippe pour tout emporter, des meubles jusqu’à la dernière assiette et jusqu’au moindre couvert. C’est Jean-Pierre qui s’était procuré le camion de sa boite et c’est Jean-Pierre qui avait demandé à Alain, son pote de toujours, et l’amant de Brigitte depuis presque toujours, de les aider ; mais c’est Brigitte qui avait tout manigancé ; la salope de Brigitte, la grande sœur, rongée par la jalousie, parce que Jacques avait toujours eu besoin de plus d’attention, parce que Jacques avait toujours été différent ; le petit Jacadi comme disait maman. Et Jacques a dit un bout de mot par-ci ; alors elle en faisait toute une histoire pour une syllabe prononcée ; et Jacques a dit un bout de phrase par là ; alors elle en faisait tout un monde de son arriéré de gamin, le centre d’un monde où lui seul comptait, si bien qu’elle laissa vite le prénom d’origine reposer en paix dans le livret de famille qui n’en était plus vraiment une avec la mort du père et la haine constante de Brigitte envers son taré de frère. Ainsi Jacadi prit la place de Jacques dans la bouche de maman qui trouva cela mignon pour un enfant qui ne parlait pas et dans la bouche de tous les autres qui le côtoyaient, par la force des choses.

Ce soir, c’est Noël ; il fallait donc que tout brille ; alors, tout a brillé, comme Jacadi l’avait prévu. Les guirlandes de maman que Brigitte avait fourrées à la va-vite dans un sac poubelle puis oubliées dans la précipitation du pillage en bonne et due forme, pendent au lustre, au-dessus duquel, après quelques minces centimètres de plafond, vit un autre comme lui, pas assez fou pour être mis à l’asile et trop anormal pour pouvoir avoir son pavillon, comme sa sœur. Alors le Centre d’Aide au Travail, où il bine deux trois légumes quelques heures par semaine, le loge ici, juste à côté, contre un maigre loyer. Mais bon… Jacadi est content ; il se sent utile ; c’est le plus important. Jacadi a toujours été inutile, et ce, depuis tout petit ; poilu, muet et inutile.

Mais comme ce soir c’est Noël, il fallait que tout éclate de mille feux ; alors tout a éclaté d’un coup de feu, comme Jacadi l’avait prévu, juste après le fromage. Sur la table, la dinde dépiécée agonise dans sa graisse ; elle est morte la dinde ; alors elle s’en fout. Elle s’en fout avec les pilons en moins et le cul béant, vidée de son intérieur, minutieusement préparé par Brigitte quelques heures plus tôt avec une boite de châtaignes, du pain rassis et le gésier réduit en miettes par le mixeur de poche de maman qu’elle a gracieusement laissé à son frère. Car ce soir, c’est Noël et Jacadi a dit avec ses gestes à lui qu’il voulait faire une farce. Jacadi a toujours aimé les farces et ce, depuis tout petit ; poilu, muet, inutile, gourmand et farceur.

Elle s’en fout la dinde ; elle s’en fout que Jacques se soit soudainement levé juste après que Brigitte eut découpé puis déposé des parts de bûche glacée dans les assiettes en carton. Elle s’en fout qu’il ait sans raison décroché du mur le fusil de chasse du père, fusil que Brigitte n’avait pas vu dans la remise lors du nettoyage en bonne et due forme, puis qu’il ait ouvert le tiroir et sorti la boite de chevrotines, qu’il ait chargé les deux canons et tiré sur Jean-Pierre à bout portant.

Il y a un chemin d’étoiles sur la nappe blanche qui ne l’est plus vraiment et qui serpente d’un bout à l’autre de la table. Il serpente comme s’il avait déjà su qu’il aurait à éviter les grosses taches rouges que Jean-Pierre vient de faire involontairement il y a quelques instants, lorsque les cartouches l’ont percuté en pleine poitrine. Et comme Jésus transforma l’eau en vin, Jean-Pierre a transformé la bûche glacée à la vanille en bûche glacée à la vanille avec des fruits des bois, qui bientôt ne sera plus que coulis à la framboise. Cela donne de la couleur au dessert qui tranche avec les teints blêmes recroquevillés contre le buffet ancestral, buffet qui n’intéressait pas Brigitte lors du cambriolage en bonne et due forme.

La bûche a fondu dans les assiettes en carton et le carton n’absorbe plus ; le lutin tout en sucre surnage dans le liquide épais et s’accroche à sa branche de houx en plastique pour ne pas être englouti. Et comme ce soir, c’était Noël, Jean-Pierre a voulu que sa femme enfile des collants sexy avec des paillettes d’or sur les côtés. Brigitte a le visage dévasté par les larmes et son maquillage coule comme coule à présent la bûche aux fruits des bois, du haut de la table, sur le lino. Brigitte est vulgaire ainsi, toute peinturlurée, comme fracassée par les poings de Jean-Pierre quand elle met trop de temps à enlever ses collants, comme une femme ivre de rancune qui a fait tant de mal, alors enfant. On ne voit plus les paillettes d’or car le sang de Jean-Pierre est bien rouge et il saigne abondamment. Elle hurle à présent comme hurlait Jacadi, lorsque les poils de son ventre, de sa poitrine ou de ses jambes restaient collés contre les bandes de scotch. Alain la retient pour ne pas qu’elle s’évanouisse.

Jacadi se tient debout de l’autre côté de la table, face aux amants hébétés, à genoux près du cocu. Il prend dans la boite deux autres cartouches et recharge le fusil.

— Je veux jouer à Jacques-a-dit.

Brigitte et Alain lèvent les yeux, totalement ahuris.

— Mais tu parles ! Tu parles Jacadi ! Mon petit frère… tu parles !

— Jacadi a dit : je veux jouer à Jacques-a-dit. Alors on joue !

Jacadi parle fort ; il s’approche d’eux et lentement referme le fusil chargé.
Alain met une de ses mains devant lui comme pour se protéger et de l’autre maintient Brigitte contre le bas du buffet.

— Tu es cinglé ! Jacques ! complètement cinglé ! Fais pas de conneries… Jacques, et pose-moi ce fusil, bordel !

— Je veux jouer, j’ai dit ! Alors on joue ! C’est Jacadi qui l’a dit !

—OK… OK… on va jouer Jacques… on va jouer… hein Brigitte qu’on va jouer avec Jacques…

Brigitte fait oui de la tête ; elle semble presque inconsciente et pose ses mains en avant sur le sol pour ne pas s’effondrer. Jacadi sourit et prend une chaise à la table. Il la retourne et l’enfourche, dossier vers l’avant, comme font les policiers dans les films pour paraître plus méchants devant les voyous qui ne veulent pas parler. Il pose le fusil sur la table, mais garde la main dessus. Pour la première fois de sa vie, il est content Jacadi ; plus de scotch et plus de cire.

— Je commence alors… Jacques a dit : debout !

Alain aide Brigitte à se relever comme elle peut. Il passe sa tête sous son bras pour la soutenir.

— Bien… c’est bien ; j’aime bien jouer avec vous… Attention ! On recommence… Courez vers la porte !

Alain tente comme il peut d’entraîner Brigitte vers l’entrée. Brigitte a entendu l’ordre crié par son frère et, dans un sursaut de lucidité, se redresse et se précipite vers la sortie.

— Eh là… pas si vite !

Jacadi se lève et pointe son arme vers les deux survivants qui s’arrêtent à quelques centimètres de la poignée de la porte. Brigitte se retourne et crache à son frère :

— On a fait ce que tu avais dit ! Tu as dit de courir… alors on a couru ! Tu veux quoi de plus, hein ? Tu veux quoi de plus ? Tu as tué Jean-Pierre… Tu as tué mon mari… Tu es fou, Jacadi… Fou !

Jacadi sourit, épaule son arme et vise le couple.

— Fou ? Peut-être… mais là… j’ai pas dit Jacques-a-dit…

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Ozias Eleke · il y a
Un très beau texte que je découvre malheureusement avec un grand retard. J'ai adoré. Ce fut un plaisir.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Fabrice ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Boubacar Diallo · il y a
Bravo et bonne chance pour la suite.
Je vous invite aussi à lire mon histoire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-l-amour-au-trepas-une-mere-morte-1
Et à voter pour me soutenir!!

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Monique Feougier · il y a
L'enfance explique bien souvent des actes incompréhensibles...heureuse d'avoir suivi les conseils sur le forum, c'est un excellent moment et quelle plume !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci beaucoup !
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M. Iraje · il y a
Bravo pour cette recommandation. Le podium n'aurait pas été démérité ...
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci beaucoup !
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D Rd · il y a
Le jeu de mon enfance... :)
Si vous souhaitez aussi me lire
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/presence-26

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Viviane Fournier · il y a
bravo à vous, j'avais adoré !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci viviane !
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Chantal Sourire · il y a
Bravo !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci chantal pas laureat mais reconnu. je suis ravi !!
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Paul Thery · il y a
Toujours excellent ! Sanglant, mais excellent ! *****
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
faut bien des jeux à Noël; cela change de la télé, non ? merci Paul
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Paul Thery · il y a
Tout à fait !

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