Ils vécurent heureux

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J'écris avec l'envie de susciter des émotions, un sourire, une larme.... Ce que j'ai à dire ou raconter se trouve dans mes histoires. En espérant qu'elles vous plaisent.

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— Papa, quand ils sont vieux, où c’est qu’ils passent leur retraite les animaux de cirque ?
Il fallait qu’elle arrive à cet instant précis... parce que c’est elle, à n’en pas douter : la question du jour.
Depuis que Jules a découvert qu’on pouvait en poser, il n’arrête pas. Et « c’est quoi mourir ? » et « dis papa c’est mieux quoi? d’être un oiseau ou alors un ours? » ou encore « Pourquoi les étoiles elles brillent ? »...Confrontée à la situation, ma femme Catherine, trop préoccupée par la distance qui s’installe entre nous depuis peu, tente de ramener notre fils à des considérations pragmatiques « Pourquoi les étoiles brillent-elles, mon chéri. Ta formulation n’était pas correcte. » ce à quoi Jules, imperturbable, riposte « oui mais pourquoi alors ? »...de la grammaire, de la syntaxe, de ces riens qui structurent la langue, Jules se contrefout. Lui veut des réponses...et la question de ce soir promet d’être difficile à traiter.
— On ne dit pas « où c’est que », mais « où est-ce que », Jules...
— Oui mais c’est où alors papa?
J’aurais essayé...
Je tire une fusée de détresse vers Catherine...mais elle a déjà tourné la tête.
Je reste seul face à mon fils. Seul face à cette question à laquelle je n’ai pas de réponse. J’ai envie de lui dire « j’en sais foutre rien moi! » mais il ne saisirait pas, le petit Jules. Pour le moment il attend que je réponde à la question qui le tarabuste. En même temps je le comprends... « les redoutables lions de l’Atlas » promis au mégaphone par les annonceurs du spectacle n’avaient plus de lions que le nom. De pauvres bêtes décharnées, vieilles, usées jusqu’à la corde à force de représentations, d’années passées en cage...D’ailleurs tout dans ce foutu spectacle fleurait le finissant, l’à bout de souffle...Des clowns rapiécés, un monsieur Loyal septuagénaire et tremblotant, une trapéziste claudicante...Si Jules m’avait questionné à leur sujet, j’aurais facilement pu lui répondre : « ils finiront dans une caravane, à quelques mètres d’une voie ferrée, et passeront leurs derniers jours à boire du mauvais vin, saoulés de regrets. »
Mais voilà, mon gosse, ce soir, s’intéresse aux animaux et à leur destin tragique.
— Alors papa ?
Ca vient, ça vient...
— Eh bien, quand leurs animaux vieillissent, les gens du cirque appellent un vieux monsieur qui n’est pas dans l’annuaire – deux précautions valent mieux qu’une ! – pour qu’il vienne chercher les bêtes âgées. Il a un grand camion très très très confortablement aménagé dans lequel sont disposés des lits pour animaux...
J’entends Catherine soupirer. Elle me reproche souvent de raconter n’importe quoi à Jules. Elle voudrait que je lui dise la vérité à notre enfant. Et à chaque question nouvelle elle me laisse répondre, avec l’espoir que cette fois, enfin...
— Celui de la girafe il doit être grand alors ?
— C’est le plus grand ! Le plus grand de tous !
Et j’explique les couchettes pour girafes, pour singes, pour éléphants...
— ... qu’on met en bas dans les lits superposés, pour des questions de sécurité.
— C’est normal je pense, dit Jules qui semble saisir tout l’enjeu d’une prudente répartition des charges.
— Tu parles que s’ils étaient en haut, il y aurait des risques énormes... D’ailleurs une fois...
Je ménage mes effets, je suspends ma phrase. J’attends que Jules morde à l’hameçon.
— Quoi papa ?! Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Hop ferré ! Mon môme ne me lâche pas des yeux. Il quémande la suite d’un regard implorant.
— Eh bien, une fois, le vieux monsieur a placé un éléphant en haut !
Yeux écarquillés Jules attend, devine la catastrophe. Il faut donc que je lui en invente une.
— C’était au début bien sûr, il ne connaissait pas encore son métier comme aujourd’hui.
— Raconte papa, raconte qu’est-ce qui s’est passé ?
— Il faisait nuit et le vieux monsieur se rendait compte que son camion avait de drôles de réactions dans les virages, mais il ne pensait pas à l’éléphant. Il se disait tout simplement que la remorque était peut-être un peu plus chargée que d’habitude. Alors il continua sa route, sans se poser plus de questions.
— Et y a eu un problème, c’est ça ?
— Exact, Jules, et un sacré problème ! Ils traversaient un village de Corrèze quand le camion s’est couché dans un virage. Heureusement que le vieux monsieur ne roulait pas vite, parce que sinon, je te promets que ça aurait fait des gros dégâts ! Le camion a glissé sur le flanc et s’est arrêté. Mais dans l’accident les portes arrières se sont ouvertes ! et tous les animaux se sont enfuis.
— Ah la vache ! a dit Jules.
— Le lendemain matin, dans le village, tu devines, un fameux bazar ! Le facteur, miraud comme ce n’est pas permis de l’être, croyant enfourcher sa mobylette de service, est grimpé sur un chameau qui s’était endormi contre le mur du bureau de poste !
— C’est parce que c’est jaune aussi un chameau, que le facteur a confondu ?
Je souris.
— Eh oui Jules ! Du coup le facteur a fait sa tournée à dos de chameau.
Catherine soupire. A peine. Mais suffisamment pour que je l’entende.
— Et ce n’est pas tout ! Il paraît que dans la maison de retraite les vieux et les vieilles ont passé leur journée avec de vieux tigres et de vieux lions sur les genoux.
— Ah la vache ! Et ils avaient pas peur ?
— Tu parles que non, ils les caressaient !
— J’aimerai bien moi caresser un lion...dit Jules, une pointe de regret dans la voix.
Et je continue à broder autour de la folle journée ! Sur le clocher de l’église un aigle royal a pris la place du coq girouette ; dans le petit étang communal, le surnommé Dédé la bredouille, connaît le plus beau coup de ligne de toute sa vie de pêcheur en tenant pendant près de deux heures un énorme crocodile du Nil ; il est encouragé dans cet exploit par une colonie de manchots fascinés. Et Jules ponctue mon récit de « Ah la vache ! » L’épisode du singe vêtu de la soutane du curé, et menant, à sa manière, l’office dominical l’amuse tout particulièrement.
Jules est aux anges !
Catherine sourcils froncés ne dit rien.
Et moi, je souris.

*

Jules a les yeux encore tout gonflés de sommeil. Nous déjeunons tous les trois.
— Papa, tu sais, j’ai réfléchi cette nuit, et je crois que ton histoire de camion, eh bien c’est un mensonge.
Mon petit Jules me lance ça d’une traite, entre deux bouchées de son croissant au beurre, rompant à peine le cours tranquille de son petit déjeuner.
Il paraît ne pas attendre de réponse. Il est parvenu à cette conclusion seul, et elle a ce matin la force d’une certitude. Son père – moi en l’occurrence – est un menteur.
Catherine assise en face de Jules, à côté de moi, son bol de café suspendu entre la table et ses lèvres, reste figée.
A ma grande surprise, elle qui m’a si souvent reproché de farcir la tête du fils de mes d’histoires abracadabrantes, vient à mon secours d’une manière inattendue.
— Je te défends d’insinuer que ton père est un menteur, Jules.
Jules pose les yeux sur sa mère, la probité incarnée, et la voix pleine d’espoir lui demande :
— Alors c’est vraiment vrai cette histoire maman ?
— euh...on ne dit pas c’est «vraiment vrai » Jules.
Catherine et son refuge ! Donc elle ne sait plus quoi dire et ne veut surtout pas mentir à son fils. Tout bonnement inconcevable. Elle tente de ramener cette discussion sur un terrain qu’elle maîtrise. En vain.
Je m’apprête à intervenir quand, après un long silence, elle reprend la parole :
— Eh bien oui, Jules c’est vraiment vrai. Ce camion existe ! Le vieux monsieur qui le conduit existe ! Et puisque tu veux tout savoir, j’ai dormi une fois dans ce camion ! Dans un lit de girafe !
Je suis soufflé ! Dimanche, dix heures vingt-trois minutes, ma femme raconte à mon fils de cinq ans, sa folle nuit passée dans un lit de girafe, à l’intérieur d’un camion rempli d’animaux de cirque.
— Tu aurais vu les singes Jules ! Poussés par leur curiosité ils se sont assis à côté de moi, ils m’ont touchée, flairée et quand ils ont été rassurés, ils m’ont épouillée et ont joué avec moi.
— A quoi que vous avez joué, maman ?
Jules brûle de curiosité, il voudrait tout savoir. Dans sa petite tête, le doute a cédé la place à l’enthousiasme. Il n’est plus qu’images, rêves...Et Catherine lui offre de quoi nourrir son imagination : avec les singes elle a joué à saute mouton, enjambant de vieux lions gentils comme tout ; pour mettre de l’ambiance, un ours accordéoniste soufflait les airs qu’on lui avait appris pour son numéro, accompagné par un éléphant virtuose des claquettes ; émerveillées par ce spectacle improvisé, des otaries applaudissaient !
Jules et moi ne pouvons nous retenir d’éclater de rire quand Catherine se met à frapper dans ses mains, et la bouche en cul de poule, à pousser les « hon-hon » caractéristiques de l’otarie. Un vrai spectacle à elle toute seule, ma Catherine ! Jules pleure de rire, supplie sa mère d’arrêter, sinon il va faire pipi dans sa culotte.
Et moi je regarde ma femme oubliée, souvent trop sérieuse, me rejoindre dans cet univers d’imagination qu’elle me reproche de m’être construit. Et je nous vois, tous les trois, ensemble, réunis.
J’ai envie que dure une éternité, ce dimanche matin.
Je voudrais que Catherine fasse tourner une balle sur la pointe de son nez.
Catherine nous sourit.
Elle nous fait signe de venir à elle.
Jules et moi nous levons, et allons nous lover dans ses bras.
Elle fait « hon hon » et dit :
— En otarie ça veut dire « je vous aime ».

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