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Il jouait du piano debout

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FINALISTE
Sélection Public

D’aussi loin que je me souvienne, tout avait commencé lors d’une virée au Stephen’s Bar avec quelques collègues du boulot un vendredi soir. Histoire de décompresser et de s’enfiler quelques cocktails maison ayant la réputation de rectifier durablement la trame de l’univers. Rien de bien méchant.

C’est ainsi qu’Albéric et moi fîmes connaissance. Un beau brun, des yeux noisette qui vous donnaient des envies de Nutella et un sourire qui aurait pu faire sombrer le Titanic. Ma vie sentimentale avait l’aridité et l’étendue du désert du Neguev, fréquenté par quelques rares chameaux au regard de morue et affublés de la détestable habitude de laisser traîner leurs sales pattes sur les croupes des secrétaires, dans le local des photocopieurs.

Je ne laissai pas passer cette chance et, après avoir participé aux habituels préliminaires avec la frénésie d’un anachorète victime de fringale, j’emménageai chez l’adonis. Ce fut le bonheur total. Mis à part quelques petites manies qui me firent rire au début. Il y avait celle qui consistait à vérifier cinq fois, pas une de moins, pas une de plus, si la lumière était bien éteinte avant de quitter l’appartement. Idem pour le gaz de la cuisinière et la serrure de la porte d’entrée. À la longue, l’amusement devint irritation. Et je décidai courageusement de faire une pause. Très longue et finalement définitive.

Un peu déprimée, j’acceptai l’invitation de quelques amies et participai à une soirée entre filles. C’est lors de celle-ci que je rencontrai Maurice. Un homme au regard bleu légèrement délavé par les vents du Neguev. Un peu précipitamment, je le reconnais, j’emménageai chez le Touareg et entamai une nouvelle idylle en espérant que, cette fois, ce serait la bonne. Maurice ne pouvait faire ses besoins que dans la salle d’eau de son appartement. Et nulle part ailleurs. Complètement nu et la lumière éteinte. Cela limitait évidemment nos sorties et loisirs, la capacité d’une vessie étant forcément limitée. Depuis Albéric, je savais à quoi j’étais confrontée. Un trouble obsessionnel compulsif. Un TOC pour les initiés. Une saloperie de TOC. Il n’y eut pas de période préliminaire d’amusement cette fois, mais plutôt une courte tentative de conciliation. Je parlai thérapie et me heurtai à un mur. Le mâle refusait de faire face à ses faiblesses et se cachait sous son keffieh. Je refis donc mon paquetage et partis m’installer chez une copine qui, par crainte de me voir jouer l’incruste, m’invita à une nouvelle soirée au Stephen’s.

Je pus ainsi parfaire mes connaissances sur les troubles obsessionnels compulsifs. Je pense même être devenue experte en la matière.

Jean collectionnait les jouets anciens et consacrait tous nos loisirs et finances à hanter les bourses et conventions avec, dans le regard, la lueur du fanatique.

Robert avait bricolé un réseau de petits trains électriques qui pouvait rivaliser avec celui de la SNCF. Les retards en moins. Et quel soin du détail ! Les petites locomotives à vapeur faisaient entendre leur sifflet en entrant en gare. Même la nuit.

Il me faut bien avouer que je maîtrisais de moins en moins bien ma frustration, et mes multiples séparations s’accompagnaient maintenant de quelques dégâts collatéraux. La vaisselle brisée étant le moindre des maux. De plus, je commençai à me demander si le Stephen’s n’était pas un repère de TOC et j’envisageai sérieusement de changer de territoire de chasse.

C’est alors que j’y rencontrai Frédéric. Mon oasis au milieu du Neguev. Le bar avait décidé d’investir dans l’acquisition d’un Steinway, un superbe piano à queue doté en option d’un pianiste, superbe lui aussi.

Son opulente chevelure couleur obsidienne partait fièrement à la conquête d’une gravité improbable avec deux ailes de corbeau qui devaient battre le coefficient de pénétration Fx de la dernière McLaren, encore au stade du concept car. Deux paupières mi-closes laissaient deviner le gris souris métissé d’éclats d’améthyste d’un regard qui ne faisait pas que vous déshabiller. On devinait une fonction Rx qui aurait fait pâlir les meilleurs portiques de sécurité. Et ce corps, ce corps... C’était donc cela un éphèbe. Mais avec une chemise blanche sous un costume noir. Michel-Ange pouvait aller se rhabiller. Et oublier la feuille de vigne.

Un siècle de publicité consumériste aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Trop clinquant, c’est forcément du toc. Enfin pas ce toc là. L’autre. Vous saisissez ? Mais voilà, ce qui me fit fondre, c’est qu’il jouait du piano debout. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi cela voulait dire beaucoup. C’est à ce moment que je décidai de vivre avec lui. Et tous les moyens pour y arriver seraient les bienvenus.

J’élaborai un plan d’attaque qui ne laissa aucune chance au malheureux. Cela nécessitait une assiduité absolue au Stephen’s, nuit après nuit, avec mon plus beau sourire « France Gall ». D’abord, je m’installais à une table à l’ombre d’un pilier puis, à chaque représentation, je me rapprochais de mon gibier, table après table, jusqu’à le toucher. Cela ne lui échappa pas évidemment. J’eus droit à de petits gestes de la main, un salut discret de la tête, un regard dérobé, un verre au bar et un plongeon frénétique dans son lit.

Je revins vite sur ma première impression. Cet homme n’avait rien de l’éphèbe. C’était un hoplite, un spartiate, Héraclès ! Quelle nuit ! Et quel jour ! Ce pianiste était vraiment adroit de ses mains.

Je finis par émerger d’un rêve éveillé. Je revenais de Xanadu et je m’étais laissée entraîner par l’Alphée dans la grotte des plaisirs opiacés de Coleridge. Je m’étais nourrie du miel de nos étreintes enflammées et j’avais bu le lait du Paradis. Je percevais encore le tumulte incessant du torrent s’évadant d’un gouffre sauvage, sacré et enchanté. Ce n’était que la douche.

Frédéric se préparait pour la soirée au Stephen’s. Je découvris avec amusement que s’envoyer en l’air devait être l’un des corollaires de la théorie de la relativité. Le temps ne signifiait rien pour peu qu’on trouve à s’occuper.

Je décidai que, pour cette nuit, le piano-bar se passerait de moi. Je resterais dans ce lit, lovée dans la soie, humant avec délice les effluves volatils de nos orgasmes. Je regardai, attendrie, Frédéric sortir de la salle d’eau et se diriger vers le dressing.

L’homme était organisé et prévoyant. Sa garde-robe contenait une flopée de chemises blanches et de costumes noirs. Tous suspendus à la même barre mais, et cela me troubla sans que je puisse me l’expliquer, dans un désordre interpellant. Une chemise blanche, un veston noir, une blanche, un noir, une blanche, un noir, deux blanches, un noir. Et ainsi de suite. J’observais avec effarement le clavier d’un piano de fringues blanches et noires. Et, à ses pieds, un autre clavier mais constitué de chaussures blanches et noires. Le comportement de Frédéric me parut incongru. Il semblait hésiter sur le choix de telle ou telle chemise. Idem pour les costumes. Ses doigts voletaient de l’un à l’autre suivant une harmonique à lui seul connue. Et ses orteils faisaient de même avec les chaussures.

Puis la lumière se fit en moi. Le pianiste répétait l’une de ses compositions dans son dressing. Il jouait du piano debout en suivant une portée imaginaire alignant chemises blanches et costumes noirs. Un autre timbré. J’étais maudite.

Ce qui se passa ensuite restera à tout jamais flou dans ma mémoire. Je sortis en hurlant de l’appartement de Frédéric et me retrouvai nue sur le trottoir longeant son immeuble. Je me mis à agresser chaque passant portant du blanc ou du noir, saccageant les étals des magasins présentant à la vente des produits de ces mêmes couleurs. Les services de police me maîtrisèrent alors que je dévorais de pleines brassées de tulipes noires et blanches.

Mon internement en milieu semi fermé ne dura que six mois. Le médecin-chef du service de psychiatrie avait diagnostiqué un trouble obsessionnel compulsif dans sa phase aiguë. Je faisais un TOC sur les TOC. Mais le traitement fut efficace et finalement je fus invitée à me présenter au docteur Bastien, le psychiatre qui déciderait de ma prochaine sortie.

L’entretien se déroula très bien jusqu’à ce que je découvre que chaque phrase prononcée par le docteur se terminait par « Bien, bien ». De plus, Bastien ne cessait de jouer avec son nœud papillon, le faisant tourner dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Toujours le même sens.

Finalement, on me changea de chambre. Les murs en étaient matelassés. Je changeai également de médecin. Le docteur Fumasse me recevait dans son bureau. J’étais encadrée par deux infirmiers. Des Hoplites, tout comme Frédéric. Le charme en moins.

Lorsque le praticien me demanda comment je me portais, je mis un certain temps à lui répondre. Mon regard ne pouvait se détacher du carrelage garnissant les murs. Un carreau noir, un carreau blanc, un noir, un blanc, un noir...

PRIX

Image de Hiver 2019
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Joan · il y a
Chute géniale ! Nous sommes tous aliénés, dans ce monde, de toute façon !
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Cathy Grejacz · il y a
Extra ce texte que je découvre hélas un peu tardivement
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André Page · il y a
Bravo Marsile, bonne fin de finale :)
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Marsile Rincedalle · il y a
Merci André :-)
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Fred Panassac · il y a
Toc toc, Short, ouvre-moi la porte ... Bravo je revote !
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Marsile Rincedalle · il y a
Merci Fred :-)
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Claire Bouchet · il y a
Bravo pour votre texte Marsile.
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Martine · il y a
+5! bonne chance
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Marsile Rincedalle · il y a
Merci :-)
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Bertrand · il y a
bonne fin de finale^^+5
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Marsile Rincedalle · il y a
Merci Bertrand. Pareil pour toi mais je pense, qu'en ce qui te concerne, tu peux déjà sabler le champ'
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Bertrand · il y a
Ho non je ne vend pas la peau du mouton avant la dernière seconde😊😊
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Lafaille · il y a
Mes voix
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Marsile Rincedalle · il y a
Merci :-)
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Angel · il y a
Bonne chance +++++
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Marsile Rincedalle · il y a
Merci :-)
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Moniroje · il y a
la pauvre !!! et je ris!! cruel !!!
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Marsile Rincedalle · il y a
Oui, on rit du malheur des autres parce qu'heureusement on y échappe. Merci :-)
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