Heket et Tara

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— Oh non, mais c'est pas possible !
Heket leva les yeux de la fiche horaire de son train. Elle considéra un moment la jeune femme qui tentait d'extirper son pied d'une énorme flaque vaseuse. En voulant rejoindre l'abri sous lequel se tenait Heket, et sans doute pressée par le temps, elle n'avait pas remarqué la boue épaisse qui dégoulinait le long du trottoir. « Classique » pensa Heket avant de se décider à intervenir.
— Vous avez besoin d'un coup de main, madame ? demanda Heket en levant la voix pour couvrir le bruit de la pluie sur le toit de l'abri.
Son interlocutrice lui adressa une grimace contrite et laissa échapper un rire nerveux et chevrotant :
— Je veux bien ! Je ne voudrais pas laisser une de mes chaussures dans cette mélasse !
Sans prendre la peine de répondre, Heket lui attrapa vivement le bras et tira la nouvelle venue vers elle. Le pied de cette dernière se libéra de la boue avec un bruit de succion sinistre et sa propriétaire vacilla un moment au bord du trottoir, la main enfoncée dans l'épaule de sa sauveuse.
— Hé ben ! souffla-t-elle en secouant frénétiquement sa chaussure. Heureusement que tu étais là ! Je serais sans doute ressortie de là couverte de boue de la tête aux pieds !
Heket nota le tutoiement, mais lui préféra une réponse polie :
— Il faut toujours prendre garde aux coulées de boue. Elles sont parfois très violentes et peuvent même emporter les enfants.
— Ah bon ? s'exclama la jeune femme en arrondissant des yeux qu'elle avait vairons. Des enfants ? Quelle horreur ! Il faudrait mettre des panneaux ou quelque chose... murmura-t-elle en regardant avec effroi la boue qui ruisselait toujours dans la rue. Enfin, grâce à toi, je m'en suis tirée ! Tara !
Elle tendit une main franche et vive vers Heket qui la serra du bout des doigts :
— Heket.
— Aikette ? répéta Tara sans se départir de son sourire.
— He-ket, corrigea l'autre en gardant son ton policé.
— Oh, pardon ! Je ne suis pas d'ici, précisa Tara. Enfin, il parait que ça s'entend à mon accent.
« C'est vrai », pensa Heket pour elle-même. Elle hocha la tête avant de reprendre la feuille où étaient indiqués les horaires de son train.
— Ah, mais on prend le même train ! s'écria de nouveau Tara en s'approchant d'Heket pour regarder sa feuille. Quel soulagement ! J'avais peur de ne jamais trouver la gare ! On ne voit rien avec cette pluie ! La ligne 3 c'est ça ? Il faut que je me rende encore plus à l'Est, expliqua-t-elle sans tenir compte du silence obstiné de sa nouvelle compagne de route. On m'a expliqué que c'est sans doute là que j'aurais le plus de chance d'en trouver, à l'Est, bien plus à l'Est.
Heket ne relança pas et se concentra de nouveau sur sa feuille. Heureusement pour elle, elle allait à l'Ouest par rapport à leur position. Tara ferait donc le chemin seule et la laisserait en paix.
Il était tard et la nuit n'allait pas tarder à tomber. La pluie martelait le sol depuis presque six mois déjà. Les quelques semaines annuelles de sec n'étaient plus qu'un lointain souvenir. De nouveau, et pour longtemps, tout n'était qu'eau, boue et mousse. Mais Heket ne craignait pas l'humidité. Elle venait de l'Est, avait toujours vécu à l'Est et y mourrait sans doute. Elle tolérait la pluie et savait qu'il ne servait à rien de lutter contre l'humidité ambiante. C'était comme cela : tout était toujours mouillé. Toujours. Non, ce qui agaçait Heket c'était le bruit. Le bruit permanent. Le bruit de la pluie sur les toits, sur le sol, sur les gens, sur les objets, dans les flaques, sur la pierre, sur le fer... Ce bruit lui faisait grincer les dents et serrer les poings. Il ne s'arrêtait jamais. Le bruit, c'était le lot de l'Est.
— C'est très curieux comme ville, enchaina Tara sans se rendre compte qu'Heket s'était crispée. Tu y habites depuis longtemps ?
— Depuis toujours. En général, les gens qui naissent à Polis, restent à Polis, fit remarquer Heket.
— C'est vrai qu'on ne vous voit pas souvent à l'extérieur ! fit Tara sur le ton de la plaisanterie. C'est à cause de tous ces murs entre les quartiers... Enfin, les Chapitres, c'est ça ? C'est un nom sympa, mais on ne peut pas dire que ça soit franchement accueillant, ajouta-t-elle en continuant de rire. Je suis arrivée dans le Chapitre Deux, heureusement ! La météo est franchement moins pire qu'ici ! Mais bon... Faut bien prendre des risques pour le boulot ! On m'a dit que si je voulais en trouver des parfaits il fallait au moins que j'aille au Chapitre Trois... Donc me voilà !
Elle sautillait et gesticulait à quelques centimètres d'Heket qui luttait pour ne pas reculer.
— Bien sûr, si je voulais vraiment voir des choses sauvages, j'irais dans le Chapitre Quatre, mais il parait que c'est... Déconseillé, termina-t-elle en baissant la voix. Tu y es déjà allée ?
Ses yeux plissés n'étaient plus que deux fentes pleines de malice et de curiosité.
— Non. Je suis native du Chapitre Trois. De l'Est du Chapitre Trois, précisa Heket. Je n'ai jamais bougé d'ici. Je ne sais pas trop si ce que l'on dit sur Quatre est vrai. Il y a beaucoup de rumeurs, tu sais, mais quand on y regarde de plus près on se rend compte qu'il n'y a pas beaucoup de gens qui ont voyagé dans tout Polis. En étant passée de Deux à Trois, tu en as déjà fait plus que moi, conclut Heket.
Elle hésita un moment puis demanda à son tour :
— C'est comment, Deux ? Tu étais dans l'Est, aussi ?
— Je suis arrivée dans le Sud, détailla Tara, visiblement ravie d'obtenir enfin du répondant. Il y faisait chaud, mais c'était tenable ! La ville est magnifique à cet endroit-là ! Il y a de grandes maisons avec des jardins en terrasse... Il n'y a pas beaucoup de végétation, mais crois-moi, ça vaut le coup ! Ensuite, je suis passée dans l'Est pour prendre le train et atterrir ici. Comment vous-dites ? De 2 – Est à 3 – Est ?
— De Est-2 à Est-3, rectifia Heket. De l'Est du chapitre Deux à l'Est du chapitre Trois, en somme.
— C'est impressionnant à quel point le temps peut-être changeant d'une région à l'autre ! Oh, bien-sûr, il pleuvait aussi en Est-2, mais ça n'avait rien à voir avec ça, s'insurgea-t-elle en désignant la coulée de boue. Vous n'avez vraiment pas de chance d'habiter ici ! Pourquoi tu n'irais pas en Est-2 ou 1 pour te mettre un peu au sec ? ça ne te gêne pas, toute cette pluie ?
— On s'y fait, répondit Heket en évitant la question.
— Moi, je ne pourrais jamais vivre avec autant d'eau autour de moi, se lamenta Tara.
Heket fronça les sourcils :
— Tu as dit que tu voulais continuer vers l'Est... Il faut que tu saches ça sera pire, prévint-elle. À la limite du Quatre il parait qu'il y a des ouragans terribles et des tempêtes en permanence. Pourquoi tu irais là-bas si tu n'aimes pas la pluie ?
— Parce que je suis chasseuse d'orage, annonça Tara avec beaucoup de fierté.
Elle semblait attendre quelque chose qu'Heket ne lui donna pas et son visage s'affaissa un peu en constatant que la jeune femme se contentait de cligner les yeux en signe d'incompréhension.
— Vous n'avez pas de chasseurs d'orages à Polis ? s'étonna Tara. C'est pourtant le métier le plus en vogue de ces dernières années... Même s'il n'est accessible qu'à une certaine élite, fit-elle en clignant son œil marron.
— Je ne crois pas, répondit Heket avec lenteur. Ou alors... Je n'en connais pas.
— Quel dommage, répondit Tara d'un ton désolé. Ce n'est pas grave ! Je serai la première que tu rencontres, alors ! C'est encore mieux.
— Et ça consiste en quoi, exactement, chasseur d'orage ? fit Heket d'un ton perplexe.
— Je vais dans des régions reculées du monde pour capturer les orages les plus puissants qui existent et les emprisonner dans des cages. Ensuite, je les rapporte chez moi et je les vends à des compagnies d'électricité qui payent très cher pour avoir de quoi faire tourner leurs centrales. Elles payent vraiment très cher, insista-t-elle. C'est un peu dangereux, mais ça vaut le coup ! Il parait que c'est à Polis que l'on trouve les orages les plus violents, mais aucun chasseur n'est assez courageux pour venir les chercher. Mais moi, moi, je n'ai peur de rien. J'irai en Quatre s'il le faut et je capturerai une tornade que je vendrai des millions ou des milliards. J'ai beaucoup d'ambition, précisa-t-elle devant l'air éberlué d'Heket.
— J'espère qu'il ne t'arrivera rien, lui assura l'Estienne en pinçant les lèvres. Je ne pense pas que j'aurais très envie de me rendre en Quatre, même si je le pouvais. Quatre... Ils souffrent des pires météos. Je ne sais pas comment vivent les gens là-bas.
— Il parait que dans le 4 – Nord il fait si froid que tes yeux peuvent geler, assura Tara d'un air grave. C'est ce qu'on raconte partout !
— Nord-4, reprit Heket. C'est d'abord la région puis le nombre.
Tara balaya sa correction d'un geste indifférent de la main et s'ébroua comme un chien qui venait de sortir de l'eau. Heket nota qu'elle n'avait pas vraiment une tenue adaptée aux circonstances. En Est-3, tout était imperméable et imperméabilisé. Les vêtements étaient conçus spécialement pour résister à l'eau et à l'humidité et tout était en plastique ou en fer. De mémoire de femme, Heket n'avait jamais touché de papier, de vrai papier. Les feuilles étaient des feuilles de plastique, étanches et résistantes, sur lesquelles était apposée une encre spéciale. Aucun livre, aucun parchemin, aucune fibre ne résisterait à l'humidité mordante de l'Est-3. Tara, avec son manteau en laine et ses bottes en caoutchouc, ressemblait à Ouestienne qui se serait perdue dans un marécage.
— Tu ne peux pas y aller comme ça, s'entendit dire Heket sans s'en rendre compte.
Elle se mordit la lèvre pour s'obliger à se taire, mais il était trop tard : Tara dardait sur elle ses yeux dépareillés.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Si tu vas jusqu'à la bordure 3-4 avec ces chaussures et ce... manteau... Ta peau sera toute fripée avant même d'avoir pu voir un orage. Sans compter que tu risques bien de t'enfoncer dans une tourbière et de ne jamais en ressortir... Ce n'est pas prudent, résuma Heket. Tu devrais aller t'acheter du matériel avant de partir. Enfin, ce n'est que mon avis.
Elle se rembrunit et enfonça son visage dans l'écharpe en fibre de plastique qui cachait son cou.
— C'est vrai que par rapport à toi je ne suis pas très couverte, lui fit remarquer Tara. Sacré équipement que tu as là ! Ce sont des gants en latex ? fit-elle avec curiosité.
Heket dégagea sa main avant que l'étrangère ne la lui prenne et marmonna :
— Oui.
— Je vais écouter tes conseils, répondit Tara sans se départir de sa bonne humeur, mais à une condition !
Heket anticipa la suite de sa phrase et réprima un soupir tandis que l'autre concluait :
— Que tu m'accompagnes !

***

Il n'y avait qu'un seul grand quartier dans l'Est-3 : le quartier des Douves. Heket marchait devant en espérant vaguement que Tara la suivait. Le ciel de la ville était strié par les aqueducs, tuyaux, canalisations qui charriaient l'eau hors de la ville.
— Où est envoyée toute l'eau que vous évacuez ? demanda-t-elle d'une voix haletante à Heket qui ne prit pas la peine de ralentir pour la ménager.
— À Sud-3 et Sud-2, répondit évasivement Heket en évitant de peu une famille qui se pressait sous les trombes d'eau.
À quoi bon courir ? De toute façon, il pleuvait et il pleuvrait encore et encore, jusqu'à la fin des temps. Il n'y avait aucun moyen d'éviter la pluie et hâter le pas ne résoudrait rien.
— Ils n'ont pas d'eau, dans le Sud ? s'étonna Tara. Pourtant, quand j'étais à 2 – Sud...
— Sud-2.
— ... Oui, enfin, quand j'y étais, il y avait des vignes en terrasse et du maïs partout ! On ne peut pas dire qu'ils avaient l'air de manquer d'eau.
— Parce que justement on leur en donne. Sud-2 ne sont pas les plus à plaindre, murmura Heket pour elle-même plus que pour Tara.
— Ah bon ? Tu veux dire que Sud-3 est pire que Sud-2 ?
Heket fit volteface si brusquement que Tara manqua de lui rentrer dedans.
— Tu n'as pas compris ou quoi ? siffla Heket en baissant la voix. C'est le principe. J'ai connu un type de Sud-3 qui n'avait jamais vu de pluie, ou de même de lac, ou même de mare. Il connaissait juste l'eau de l'Est, celle qu'on leur vend. Qu'on leur vend cher. Je suis même sûre qu'une bouteille d'eau en Sud-3 vaut plus cher qu'un de tes orages... Et en Sud-4 ? Aucune compagnie d'eau veut y aller tellement il fait chaud là-bas... On a aucune idée de comment les gens de là-bas vivent sans eau et, en fait, on sait même pas si y a des gens là-bas. On ne peut pas vivre sans eau. Ni dedans, d'ailleurs.
Elle reprit son chemin sans se soucier de la mine éberluée de Tara. « C'est le problème avec les étrangers », pensa Heket. « Ils débarquent à Polis en pensant trouver la ville qu'on vend au monde entier... Celle où la météo change d'une rue à l'autre... Ou tu passes du soleil sec à la brise marine de l'Ouest en trois maisons... Mais ça... À part dans le 1... ça n'existe pas. »
Alors qu'elle ruminait, Tara lui agrippa le bras si violemment qu'elle sentit son cœur rater un battement.
— Quoi ? sursauta Heket en se tournant vers la voyageuse.
— Là-bas, murmura Tara d'une voix frissonnante. Je l'ai vu !
— De quoi tu parles ? s'affola Heket.
— Une grenouille, souffla Tara. Une grenouille... Énorme ! Il y avait quelqu'un qui... Il y avait quelqu'un dessus !
Le rire de sa compagne perça le bruit de la pluie et Tara regarda Heket hoqueter pendant quelques secondes avant de s'insurger :
— Tu ne me crois pas ? Je l'ai pourtant vu comme je te vois ! Elle était énorme ! Plus grosse que toi !
— Tu n'as jamais vu de Beelzebufo avant ? s'enquit Heket entre deux hoquets.
— De Belzebu... Quoi ? Non ! Elle faisait au moins deux mètres de haut !
— Tu m'as flanqué la frousse ! s'exclama Heket en lui donnant une grande tape dans le dos. J'ai cru que t'avais vu un Deino en liberté ! Depuis les crues du mois dernier il parait qu'y en a quelques-uns qui se baladent en ville en espérant pouvoir se faire des jolis pique-niques.
— Je ne comprends pas, déclara simplement Tara. Je n'ai jamais vu de grenouille aussi grosse de ma vie.
— De crapaud, corrigea Heket. Les grenouilles ne sont pas aussi dociles. C'est un moyen de transport un peu désuet, mais il est toujours utilisé par celles et ceux qui n'ont pas les moyens de se payer une voiture amphibie.
— Comme des... des espèces de chevaux, en fait ? tenta Tara.
— De quoi ?
Heket haussa les épaules pour lui faire comprendre qu'elle ne voyait pas de quoi elle parlait et Tara sembla sur le point de dire quelque chose avant de raviser. Elles reprirent leur chemin en silence puis Heket indiqua :
— On est presque arrivées.
— Qu'est-ce que c'est, un Deino ? demanda Tara du bout des lèvres.
— Un deinosuchus. Il vaut peut-être mieux que tu ne le saches pas. Nous y sommes !
La devanture de la boutique indiquait « Impair et Pair : tout contre la pluie à petits prix ! ».
— Ce n'est pas de l'excellente qualité, mais comme tu n'es que de passage... ça suffira pour ton expédition, assura Heket. Ce n'est pas comme si tu allais vivre avec. Je vais devoir te laisser là, ajouta-t-elle ensuite.
— Ah bon ?
— Il faut que je rentre chez moi et il est déjà tard. Si je rate le dernier train, je serai coincée aux Douves, expliqua Heket avec patience.
— Tu n'habites pas dans ce quartier ? s'étonna Tara. Je croyais qu'il n'y en avait qu'un.
— Je suis en périphérie, précisa la jeune femme.
— Je sais que tu as déjà beaucoup fait pour moi, mais ça t'embêterait de m'héberger ? Au moins pour cette nuit ? fit soudain Tara d'un ton suppliant. Je viendrai faire mes courses demain avant de partir. Je ne te dérangerai pas, je le ju-re. S'il te plait... Il est déjà tard et je n'ai pas envie de dormir dans une gare que je ne connais pas.
Heket aurait voulu trouver la force de dire non, mais balbutia :
— O-oui, si tu veux.

***

Heket habitait une maison sur pilotis à la lisière des Douves. Sa maison donnait sur une plaine détrempée par la pluie dans laquelle pataugeaient des vaches d'une taille tout à fait impressionnante. Tara commenta avec beaucoup d'enthousiasme le design de l'escalier en pierre, pourtant rendu dangereux par le polissage des marches et l'érosion de ses fondations.
— Ma maison est trop vieille pour avoir des escaliers en plastique, objecta Heket en voyant Tara passer un doigt rapide et enthousiaste sur la pierre lisse de la rampe. J'espère qu'il ne finira pas par s'effondrer... Pour le moment personne n'est tombé... Essaye de ne pas être la première.
La maison était composée d'une pièce unique dans laquelle Tara trouva tout à la fois de quoi dormir, manger et se vêtir, mais aussi une importante collection de livres en plastique, soigneusement rangés près du feu qui crépitait dans la pièce.
— Enfin un endroit sec ! soupira l'étrangère en se laissant tomber dans un sofa tissu synthétique.
Heket hésita un moment puis enleva finalement ses gants. Tara mis exactement une vingtaine de secondes avant de s'exclamer :
— Tes mains !
Heket leva la paume de sa main vers l'âtre et la lumière du feu filtra à travers la membrane qui palmait ses doigts.
— Nous ne sommes pas beaucoup à avoir gardé nos corps d'avant, murmura-t-elle. Autant d'eau... Tout le temps... C'est normal. Il parait que certains dans le Nord et dans le Sud ont développé des pilosités très importantes au niveau des cils et des sourcils... pour protéger leurs yeux du sable et de la neige, je veux dire. Qui sait ? Peut-être que les gens de l'Ouest finiront par avoir des ailes.
Elle tenta un rire, mais Tara ne la suivit pas. Elle fixait toujours ses mains palmées.
— C'est in-incroyable, bégaya-t-elle d'une voix lointaine. Tu dois nager à une vitesse incroyable, en déduisit-elle avec un hochement de tête approbateur.
— Je n'ai jamais vraiment essayé, avoua Heket en étendant son linge trempé au-dessus de la cheminée. Il n'est pas vraiment recommandé de se baigner dans les marécages ou les terrains spongieux... Les services de la ville font ce qu'ils peuvent pour nous protéger, mais personne n'a jamais réussi à éradiquer entièrement les colonies de sangsues qui habitent dans les herbes. En fait, à part les Douves, aucun endroit n'est très recommandable par ici. Nous sommes trop à l'Est. Tout est trop... Mouillé.
— C'est fascinant, souffla Tara.
Heket l'ignora et décida de suivre son quotidien. Après avoir installé ses vêtements et ceux de Tara sur le séchoir géant qui traversait la pièce de bout en bout elle s'attaqua à la préparation du repas. Il ne lui restait plus grand-chose à manger, à part quelques rations de riz et d'ipomoea.
— Nous ne ferons pas un grand festin, signala-t-elle en installant la bassine d'eau sur le feu.
Tara ne répondit pas et Heket vit qu'elle était absorbée dans un livre qu'elle venait de ramasser. Elle regardait un plan de Polis avec beaucoup de concentration et Heket nota que c'était la première fois depuis leur rencontre qu'elle se taisait complètement – et durablement. Au bout d'un long moment à examiner la carte de la ville, elle releva la tête et demanda :
— Comment font les gens des Chapitres 3 et 4 pour vivre ? Je veux dire, quels métiers sont possibles dans de telles conditions de vie ?
— Je ne sais pas pour les autres, mais pour nous, ce qui est sûr, assura Heket, c'est que sans les compagnies de vente d'eau, nous serions tous au chômage. Moi, par exemple, je suis dans le tuyau et... Dans le domaine du tuyau, précisa-t-elle en voyant Tara pencher la tête sur le côté. Je répare et je fabrique des tuyaux. C'est mon métier. Drainer l'eau, c'est la vie, récita-t-elle en versant une bonne dose de riz dans la marmite frémissante. On a pas vraiment envie de finir comme Atalata, si tu vois ce que je veux dire.
— Le quartier qui a disparu sous les eaux, se souvint Tara. Oui, j'avais lu quelque chose à propos de ça dans le journal... Je n'avais pas fait le rapprochement. C'était dans le 3 – Est ?
— Est-3. Oui, mais plus au Nord par rapport à nous, précisa Heket. Entre le froid et l'eau... Ce jour-là, il avait neigé toute la nuit, beaucoup plus que d'habitude. Le froid a fait exploser les tuyaux sous la ville – elle secoua la tête d'un air sombre. Ils n'avaient plus aucun moyen de tout écoper et les égouts étaient déjà submergés. Quelques heures plus tard, l'eau était absolument partout et la boue a emporté tout ce qui se trouvait sur son passage. Pas drôle comme histoire. Nous, aux Douves, on essaye de faire de notre mieux pour que l'eau soit toujours en mouvement. C'est le meilleur moyen d'éviter les inondations. Drainer l'eau, c'est la vie, répéta-t-elle de nouveau.
— Pourquoi tu ne vas pas dans une autre région ? demanda de nouveau Tara. Pourquoi pas à l'Ouest ? Tu ne voudrais vivre au milieu des landes avant de te transformer en champignon ?
— À l'Ouest ?
Heket lui adressa un regard plein de surprise et répondit :
— Je ne crois pas que l'Ouest-3 de Polis ait des choses à nous envier. Il parait qu'il y a tellement de vent que les gens de là-bas ne dépassent pas le mètre soixante.
— Alors en Deux ou en Un ! Pourquoi tu n'irais pas construire des tuyaux là-bas ? insista Tara. Tout ce que j'entends sur les Trois et Quatre est effroyable. Je ne comprends pas que vous puissiez rester ici.
De nouveau, Heket ne répondit pas et se contenta de servir une assiette d'ipomoea en salade à Tara qui reluqua la plante avec beaucoup d'appétit.
— Alors, demanda Heket en machant la plante, comment on devient chasseur d'orage ? J'imagine que c'est très long comme formation.
— Pas vraiment non. Il suffit de savoir faire ses preuves sur le terrain, au bon moment. Je me suis distinguée en attrapant toute seule une foudre de niveau quatre. Pour une débutante, c'était très impressionnant. Bien sûr, les ouragans et les tornades que vous avez à l'Est, c'est autre chose à côté. Je repasserai te voir, quand j'aurai mon orage dans sa cage.
« Si tu te fais pas bouffer par un Deino en route... » pensa Heket en lui faisant un sourire poli. Pousser vers l'Est était une idée déjà étrange et mortelle pour un ou une Estienne, mais alors pour une étrangère... Heket ne donnait pas trois jours à Tara avant de se noyer, de se faire dévorer ou d'attraper des mycoses parasites dans les hautes herbes. La mère de Heket était morte de ces champignons. Elle l'avait attrapé à la rizière, pendant les semaines de soleil. Le champignon avait dévoré son corps et n'avait laissé que des os. Heket se souvenait encore des filaments verdâtres qui plongeaient sous sa peau.
— Je crois que je vais me reposer avant le grand départ, annonça Tara après avoir avalé son bol de riz. Je te remercie pour ton hospitalité, Aitekke.
— Heket. Je t'en prie. J'espère que tu trouveras à l'Est ce dont tu as besoin pour faire fortune.
— Personne encore n'est allé aussi loin dans Polis, fit Tara d'un air rêveur. Je serai la plus intrépide des chasseurs d'orage... Tu entendras parler de moi dans les journaux, ça, c'est sûr !
— Je n'en doute pas, fit Heket d'un air morose.
Elle laissa Tara se pelotonner devant le feu et attendit qu'elle s'endorme pour décider d'aller elle-même se coucher. Elle jeta un œil à la vitre de la maison. L'averse avait laissé place à une pluie régulière. « Au moins, il y a moins de bruit », pensa Heket. Elle rejoignit la couchette qu'elle occupait d'habitude et s'allongea pour écouter la lande détrempée. Le chant nocturne des grenouilles et des crapauds résonnait dans l'obscurité. Plus tard, néanmoins, il fut brisé par le bruissement d'aile d'un échassier qui profitait de la nuit pour chasser. Heket écouta, bercée par ces bruits familiers. Les ailes des grues géantes assommèrent l'air de toute leur envergure et elle entendit une lutte brève entre un batracien et son prédateur. Un croassement perça l'air avant qu'un grand battement ne l'emporte.
Heket n'avait jamais pensé à fuir l'Est-3. Elle ne le pouvait pas. Elle était l'anti-Tara, l'anti-voyageuse. Les quartiers aux climats plus favorables étaient bien trop chers pour elle, elle qui n'était que fabricante de tuyaux. Seuls ceux qui réussissaient, les patrons des compagnies d'eau, les vendeurs de liquide, pouvaient espérer un jour acquérir une propriété dans l'Est-2. Heket se demanda à quoi pouvait bien ressembler l'Est-1. Là-bas, tombait sans doute une pluie fine, inaudible, presque intangible... Elle imagina ses cheveux noirs parsemés de gouttelettes de pluie. Elle qui n'avait connu que les averses et les trombes ne rêvait ni de sec ni de soleil, mais juste de... alors qu'elle sombrait dans le sommeil, la pluie reprit de plus belle, et le battement sourd contre son toit, ses carreaux reprit. Elle sentait l'eau ruisseler sous sa maison et emporter avec elle la pierre de son escalier.
« Drainer l'eau, c'est la vie » pensa-t-elle avant de s'endormir.
Quand elle se réveilla, le lendemain, Tara avait disparu sans laisser de traces de son passage. Son voyage avait recommencé, sous la pluie.
Malgré elle, Heket guetta les journaux, les nouvelles et les ragots, dans les jours et les semaines qui suivirent. Le nom de Tara ne fut jamais mentionné ni dans l'histoire, ni dans l'Est, ni même dans Polis, mais Heket garda au fond d'elle la conviction que la voyageuse avait triomphé du temps lui-même.
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Un petit mot pour l'auteur ? 138 commentaires

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Marianne Ajac  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci beaucoup pour toutes vos lectures ! Je suis très contente que ce texte vous ait plu ! Merci pour vos nombreux retours et partages ✨
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Octavie La Nuit · il y a
Bravo ! J’ai adoré, je suis complètement rentrée dans l’histoire et je me suis promenée, toute trempée, avec tes personnages. J’ai envie de manger un bol de riz au chaud maintenant !
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Marianne Ajac · il y a
Merci beaucoup ! ✨
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JHC · il y a
Félicitations :)
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Marianne Ajac · il y a
Merci beaucoup !
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P.E. Cayral · il y a
Tara partie vers l'eau-delà ?! Bravo !
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Marianne Ajac · il y a
héhé ;)
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Bravo !
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Marianne Ajac · il y a
Merci beaucoup !
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Joëlle Brethes · il y a
Avec un peu de retard : félicitations :)
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Marianne Ajac · il y a
Merci !
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Keith Simmonds · il y a
Bravo, Marianne !
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Alice Merveille · il y a
Félicitations Marianne !
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Marianne Ajac · il y a
Merci ! 🎉
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Viviane Fournier · il y a
Bravo à vous, Marianne !
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Marianne Ajac · il y a
Merci beaucoup !!
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Eva Dayer · il y a
Félicitations à ce texte surprenant !
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Marianne Ajac · il y a
Merci beaucoup !

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