Gèorh le dernier néanderthalien

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Ecrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. Kafka ! A  [+]

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Un nouvel éclair déchira l’horizon, loin à l’est, la foudre frappa deux fois de suite le sommet d’une colline qui surplombait l’immense plaine. Une énorme goutte glacée le frappa au front, et des millions de ses sœurs s’abattirent bientôt à sa suite sur le sol desséché par l’été. Gèorh ne ralentit pas, mais leva son visage vers le ciel comme pour remercier un dieu de miséricorde.

Il fuyait ainsi depuis déjà plusieurs mois. Il fuyait la troupe de chasseurs des Têtes-Rondes. Rien ne semblait capable de les dissuader de mettre à exécution leur idée fixe et homicide. Il n’aurait su dire quand et comment tout cela avait commencé. Les Têtes-Rondes avaient longtemps cohabité avec son peuple, et la mémoire rebondissante ne donnait aucune explication à ce qui avait fait, de lui et de ses ancêtres, des bêtes à abattre.
Il se lèverait comme chaque jour dès l’aube et se lancerait dans une longue course, parfaitement rythmée et régulière, qu’il maintiendrait une bonne partie de la journée. Au zénith, il se consacrerait à la recherche de nourriture. Il mangerait quelques plantes et, s’il avait de la chance, quelques fruits. Après quoi, il se reposerait un peu et reprendrait sa route. Il filait ainsi, dans une course paradoxale, à l’opposé de son destin. Il allait droit vers une mort qui pourtant était derrière lui et le poursuivait. Plus tard, quand le soleil se coucherait enfin, il se mettrait en quête d’un repas plus substantiel.
Manger : il n’était pas encore l’heure, et il avait déjà faim. Il fit un léger détour et arracha quelques feuilles d’un arbuste qu’il se mit à mâcher consciencieusement. Gèorh savait tout des plantes, des fruits et de leurs effets revigorants, il savait tout ce que la mémoire rebondissante avait amassé dans sa course au fil de centaines de siècles. Il stoppa de nouveau sa course, ramassa une pierre et l’observa tout en reprenant son petit trot. Elle avait une belle arête tranchante. Elle semblait parfaite pour un lièvre ou un lapin ; il décida de la garder et la mit dans son sac. Ce soir, si la chance lui souriait, il mangerait de la viande.
La chance, pourtant, n’avait rien à voir avec tout ça, la pierre filerait vers son but et ferait son office ; il ne ratait presque jamais son coup.

Les Têtes-Rondes avaient surgi du sud-est il y avait des milliers de lunes de cela. On les avait accueillis aimablement et, depuis quarante mille saisons, déjà, les deux peuples cohabitaient.
Les glaces reculaient vers le nord, et le petit peuple remontait à leur suite. Les mammouths laineux fuyaient la chaleur qui, lentement mais sûrement, semblait décidée à envahir le monde. Ses ancêtres avaient longtemps suivi les grandes bêtes et les troupeaux de rennes. La nature avait façonné leurs corps trapus pour affronter un hiver éternel. Mais les Têtes-Rondes les chassaient maintenant toujours plus loin vers le sud, loin des rennes et des mammouths, loin de tout ce qui avait fait leur vie pendant cent cinquante mille ans. La chaleur les abrutissait, et leur vigueur, sous son joug, s’évaporait comme l’eau des lacs.
Gèorh craignait lui aussi les chaudes journées de ce monde changeant. Les Têtes-Rondes, eux, s’installaient partout et semblaient s’adapter à toutes les circonstances et à tous les climats.
Les grands chamans de cette lointaine époque où les deux tribus des hommes s’étaient rencontrées s’étaient concertés et avaient décidé de rajouter la race de ces étrangers, si semblables à eux, à la liste des grands tabous. De ce jour, aucun membre du petit peuple ne devrait lever la main sur eux ni manger leur chair.

Le soleil, enfin, bascula vers l’horizon. Gèorh ralentit son allure et suspendit son sac à la branche d’un arbre tordu qu’il reconnaîtrait aisément. Il prit sa lance, plusieurs de ses pierres, et se mit en chasse.
La chance lui sourit, et il trouva de la viande, un lièvre jeune et gras. Il s’installa dans un profond renfoncement où il pourrait faire du feu à l’abri entre de hauts monticules faits d’une marne grise et aride. L’orage, maintenant loin au sud, n’avait pas atteint cet endroit. Gèorh alla récupérer son sac et en sortit son bâton et sa pierre à feu. Il ramassa de l’herbe bien sèche, des brindilles, du tout petit bois et quelques morceaux plus gros. Il dépouilla sa victime et en dévora crus le cœur et les abats, puis il fit un petit feu sur les braises duquel il déposa sa prise. Il mangea lentement ; il ne lui restait plus que ce seul plaisir.
Il attendit patiemment que la nuit fût suffisamment installée pour gravir la plus haute des collines qui le cernaient. Il plongea ses yeux dans l’amas des étoiles et s’y noya un long moment avant de revenir sur terre et de chercher, au loin, le foyer des Têtes-Rondes. Il mit du temps à le repérer : ils avaient encore perdu du terrain sur lui, mais s’étaient quand même déplacés dans sa direction ; la traque continuait. Une autre lueur brillait au sud-est, et il devrait infléchir sa route pour s’en tenir loin. La prolifération des Têtes-Rondes semblait bien exponentielle et incontrôlable.
Quelle étrange tribu que celle de ces hommes grands et lisses venus de l’est ! À en croire les mémoires des ancêtres qui vivaient en lui, les grands hommes ne dédaignaient pas se tuer les uns les autres et, parfois même, à s’entre-dévorer. C’est un peuple au cerveau vierge et aveugle, un peuple sans tabous, qui allait maintenant dominer ce monde.

Repu et rassuré, il regagna son bivouac, se confectionna une couche rudimentaire et s’allongea sur le dos. Il régula sa respiration et, comme chaque soir, s’immergea dans la mémoire ancienne. Voilà cent vingt mille années que la mémoire rebondissante courait de génération en génération dans la fibre du petit peuple. Gèorh, d’une certaine façon, avait cet âge, même si son corps lui-même n’avait traversé qu’une centaine de saisons. Les Têtes-Rondes naissaient sans passé ni souvenirs, chacun de leurs membres devait tout réapprendre.
Gèorh revécut le tout premier meurtre, quelque dix mille années plus tôt. Presque toute une tribu du petit peuple exterminée par les Têtes-Rondes, qui convoitaient leur grotte sacrée pour y pratiquer leur propre culte. Des siècles durant, il en alla ainsi, le massacre ne cessa jamais. Les Têtes-Rondes, protégées par les lois du grand tabou, s’en prirent au petit peuple chaque fois que ces derniers se trouvaient en travers de leurs désirs, en matière d’habitat ou de territoire de chasse. Les étrangers prospéraient et s’implantaient partout tandis que le petit peuple fuyait, disparaissait, et s’éteignait.
Gèorh sentit son cœur se serrer ; ses yeux coulaient de chagrin, et ce chagrin lui envoya l’image d’Eyiana. Elle était sa femme, sa vie, et portait en elle une autre vie. Ils avaient surgi dans la nuit et tué sous ses yeux toute sa famille et toute sa maigre tribu. Il se demandait chaque jour pourquoi il avait fui et refusé pour lui ce même sort et cette délivrance. En vérité, il ne voulait pas que la mémoire rebondissante qui courrait de génération en génération dans l’esprit de son peuple s’achevât sous les coups des assassins d’Eyiana. Il finirait un jour par croiser un lion des cavernes ou des loups affamés et s’offrirait à eux.

Quelques nuages s’effilochaient dans la nuit en s’accrochant aux étoiles comme à des ronces. Gèorh s’endormit en regardant le superbe ciel nocturne qui, depuis le début de sa fuite, était le toit de sa maison. Il s’endormit tranquillement et ne tarda pas à retrouver son Eyiana dans le monde d’à côté, comme son peuple appelait les rêves. Il sentit sous sa main son ventre rond d’une nouvelle vie, but son sourire et plongea dans son odeur enivrante. Elle était si belle, si délicate, si habile à soigner les meurtrissures des chasseurs de la tribu.
Lorsque les bruits du massacre l’avaient réveillé, il avait d’abord vu des ombres qui s’agitaient non loin, puis il avait entendu les hurlements des victimes et ceux des voix si étranges des Têtes-Rondes. Gèorh avait réagi immédiatement et s’était précipité vers les cris. Il le savait, elle avait répondu à son instinct, elle était la guérisseuse du groupe et aucune force au monde n’aurait pu l’empêcher de se précipiter vers un cri de douleur.
Gèorh poussa un cri dans son sommeil, il revivait cette même scène chaque nuit. Son Eyiana se précipitant devant le javelot du guerrier des Têtes–Rondes, et ce dernier l’empalant puis la repoussant du pied pour dégager son arme afin de s’en prendre à une nouvelle victime. Il avait perdu le souvenir du début de sa fuite ; il était tout simplement devenu cette fuite, il tenait sa mort au bout de cette course folle comme on tient la mâchoire d’un loup à bout de bras.

Il le savait, il était le tout dernier de sa race. Le petit peuple et les milliers d’informations de la mémoire rebondissante disparaîtraient bientôt au bout de sa propre route, de sa propre vie. Les Têtes-Rondes ne le lâcheraient jamais, et c’était bien ainsi, car avant de s’enfuir, il avait trahi les anciens chamans et brisé le grand tabou.
Il avait tué le grand guerrier des Têtes-Rondes d’un seul coup d’une lourde pierre. L’homme qui venait de tuer son Eyiana la suivit dans l’autre monde. Gèorh s’était enfui, mais au fond il était déjà mort. Les grands chamans ne l’accueilleraient pas sur l’autre rive. Il était le premier, et serait le dernier, des assassins du petit peuple.

Une demi-lune plus tard, le pied droit de Gèorh se tordit dans un trou de la piste et se mit à enfler. Dès cet instant, le feu des poursuivants se rapprocha de jour en jour…

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