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Fromage ou pâté ?

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Phil Siro

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Bonsoir, c’est Blaise, je viens pour la tournée.
— Ah, on se demandait qui était B. Bruno, Bob, Berthe. Mais c’est toi, cela fait longtemps que tu n’es pas venu.
— Oui, je n’avais pas de voiture cet été et ensuite je suis parti.
— Cool, me chambre Laure.
— Allez, nous partons, Cyrille on t’attend.

Elle sort de la cuisine, toute rondelette ; je pensais que c’était un garçon. On se présente en se faisant la bise comme si nous étions de vieilles connaissances. Elle monte à l’arrière du bus et souhaite y rester ; elle a mal aux pieds. Je m’installe à l’avant à côté de Cathy ; qui est la seconde infirmière en psychiatrie. Blonde peroxydée, mince, la soixantaine ; elle fume, mais sa voix est claire, tonique.

Le chauffeur c’est Laure ; elle est atteinte de générosité et vient une fois par semaine s’installer au volant. Sa conduite est douce, le bus brinquebale sur les dos d’âne et dans les virages. La louche et la cuillère s’embrassent en cliquetant. Nous sommes couverts chaudement, dans le Sud, 5°c’est très très froid. Cathy porte 2 paires de chaussettes.
Laure ralenti, le premier arrêt est à cent mètres. Elle repère Casa.

— Oh, il porte un beau pantalon vert.
— On dirait un legging, il est bien moulé dedans, raille Cathy.
— Oh ! filles vous n’êtes pas sympa, reproche Cyrille.
Je descends et j’ouvre les portes du bus. Casa arrive.
— Bonsoir, Casa.
— Bonsoir, il me semble vous avoir déjà vu.
— Oui.
— Vous ne venez pas souvent.
Laure pouffe de rire et me jette un œil désapprobateur.

— Vous n’auriez pas des pantalons, s’enquiert le vieux monsieur ? Du 44 et aussi des chaussettes.
— Non, répond Cyrille, mais viens demain, je pense en avoir.
— D’accord, alors qu’est-ce que vous avez ce soir comme sandwich ?

— Fromage ou pâté, je réponds.
— Fromage, s’il vous plait, je ne mange pas de charcuterie.
— De la soupe ?
— Non pas ce soir, merci.
— Voilà votre dessert, yaourt, gâteau, vous voulez du lait, quelque chose à réchauffer.
— Oui, et un morceau de pain aussi, merci et n’oubliez pas mes pantalons parce que celui-là ; il est beau, mais il se voit trop.

Un autre « accueilli » arrive ; c’est ainsi que les sans-abris sont appelés. Certains ont un toit et le RSA, d’autres n’ont pas de toit, pas de RSA. Accueilli ; ce n’est pas une question d’écriture inclusive qui commence à battre le pavé pour pénétrer dans le vocabulaire français. C’est une question de précision. Ils sont tous accueillis dans les centres pour les nourrir, les soigner pendant la journée.
— Bonsoir, monsieur.
— Bonsoir, fromage ou pâté ?
— Pâté et de la soupe. Elle est à quoi la soupe ?
— Aux légumes, mais il n’y a pas de pâtes dedans ce soir, un peu plus de pomme de terre.
— D’accord, et du sel et du poivre, 2 sachets de chaque.
Laure lui tend une boîte qui ne contient plus de glace depuis longtemps, dedans des petits sachets en papier, le noir pour le poivre, le blanc pour le sel. Le blanc et le noir, tout est une question d’équilibre ; aussi bien pour donner du goût à un plat qu’à la vie. L'amertume aussi fait partie des plats comme de la vie.

Troisième arrêt. Il y en aura 9 au total. Entre les arrêts les silences succèdent aux discussions.
— Vous allez au salon du livre ce weekend ?
— Non, il y a trop de monde.
— Si j’y vais, je vais me ruiner en BD ; j’en ai presque 300, et j’adore ça. Thorgal, Shi... tout ce qui est Fantasy. Une fois que tu mets le doigt dedans. Et puis lorsque je choisis un BD, elle doit être toute neuve, je ne supporte pas qu’elle ait été manipulée avant moi. Je prends un BD au milieu de la pile, je veux entendre le papier craquer. C’est comme les livres, je ne peux pas en lire un s’il est corné. C’est une honte de corner un livre.
— Et toi Cathy tu lis beaucoup ? Tu utilises des liseuses ?
— Non, je n’ai pas d’ordinateur, pas Internet et je n’ai pas de carte bancaire, ma banque me harcèle mais je m’en fous.

— Pâté ou fromage ?
— Soupe ?
Je me souviens de la première fois. On se « forme » sur le terrain, mais personne ne peut nous conseiller sur ce que nous verrons en dehors d’une mise en garde sur le parking des lices. * Je sens dans les commentaires de notre petite communauté une légère mise en garde sur la vigilance de chacun.
Une planche en bois est installée à l’arrière du camion ; je le ressens comme une protection fragile sur le contenu des victuailles. Ainsi, le nom du parking prend tout son sens.

Au début, je ne voyais personne, en novembre la nuit est active à cette heure. Je distingue des mouvements et les premières ombres glissent vers nous ; elles sont de plus en plus nombreuses. Ces ombres sont des hommes et des femmes dont certains ne sont que leur propre ombre.

Mais ce soir nous sommes une « micro communauté », solidaire et missionnée. Nous sommes en charge d’une Mission d’un seul Devoir ; réconforter, respecter, servir sans ostentation, aider, tendre un bol de soupe avec bienveillance, jauger sans juger, s’ouvrir, sourire, redevenir Humain.
Les premières ombres remplissent toujours de blanc la première nuit sous votre toit, de votre première ronde de nuit

Blèzou, (c’est le surnom que me donne Laure), tu peux servir la soupe à ce monsieur qui s'impatiente.
— Fromage ou pâté ?
Le roumain grogne, racle sa gorge, claque violemment le sac en plastique dans lequel il récolte ce qui lui est donné et qui deviendra ses victuailles. Je le sers et il gueule, car on vient de donner le dernier paquet de café. Il gueule toujours quand il n’a pas eu ce qu’un autre a obtenu. Son fils intervient, ils se disputent et finissent par se battre.

Nous poursuivons notre route, au prochain arrêt se trouve Brigitte. Elle est énorme et vit dans la rue depuis longtemps. Elle était secrétaire de direction, elle a une diction parfaite, vous perce du regard en une fraction de seconde. Elle fourre son sandwich, ses gâteaux, son dessert dans de vastes poches, prend son bol de soupe, plonge sa serre noire de crasse pour saisir quelques sachets de sel. Elle retourne sur son banc de pierre.

— Ah non je ne peux pas le servir c’est au dessus de mes forces ; il pue trop, je t’en prie Blèzou, sert-le.
Tout de guingois, arrive le grand François. Cinq mètres nous séparent et une légère brise m’avertit de son odeur. Il sent fort, un mélange de terre détrempée de sueur, de cacao, de poussière. Ses cheveux sont raides, il tend sa pogne aux griffes noires. Elles pourraient lacérer n’importe quelle chaire.
— Bonsoir François, la forme ?
— Oui, encore la forme, tant que je marche. Il est tout proche, et son odeur de terre nous embaume. Il demande un bol de soupe, fourre son dessert dans son sac et repart comme il est arrivé ; en marchant de travers.
Avant de repartir, nous observons Brigitte à travers le pare brise ; elle parle et rit toute seule. Elle converse avec un fantôme, une personne imaginaire, quelqu’un ne nous ne pouvons pas voir.

— Comment font-ils pour se laver ?
— Ils ne se lavent pas ?
— Et pour déféquer ?
— Défé quoi ? s’enquit Laure.
— Couler un bronze, poser une pêche, si tu préfères.
— Elle se mord les lèvres et se concentre sur sa conduite.
Cyrille, l’autre infirmière psychiatre répond.
— Ils le font entre les voitures, dans les jardins, les buissons ou sur eux souvent. Lorsque l'on doit les soigner, les médecins ne veulent pas les examiner et on doit les laver. Ils ont d’épaisses croutes de merde dans le froc, les chaussettes collent à la peau. Leur système dermique est très fragile, et il faut les nettoyer doucement. Une douche complète ou un bain peuvent les tuer.
Laure se trompe de chemin et doit faire marche arrière.

— Tu connais Diogène ?
— Le cynique ?
— Non, le vieil édenté qui parle doucement et qui demande toujours les mêmes choses dans le même ordre.
— Oui, près du port. Eh bien, justement on arrive.
— Je descends et le salue.
— Bonsoir, Diogène.
— Bonjour, Monsieur.
— Fromage ou pâté. La litanie de la ronde de nuit.
Je lui serre la main et me retourne pour lui tendre un sandwich au fromage , et je vois Cyrille, hilare. Je discute avec lui et je remonte dans le bus.

— Il ne s’appelle pas Diogène mais Pilou, on l’appelle Diogène, car il en a le syndrome, il est atteint de syllogomanie. Il cumule tout ce qu’il récupère. Il demande tous les jours des petites cuillères en plastique. Elles sont toutes suspendues à un fil chez lui qui fait le tour de ses murs. Tous les accueillis sont psychologiquement très affaiblis par un événement qui les précipite dans la rue. La rue fait son job ; elle les fracasse. Il faut trois ans pour se remettre de 3 mois dans la rue.

La dernière étape est à cinq minutes de trajet. Mon corps avance et mon esprit vagabonde. J’imagine une aberration ; les 13 millions de bénévoles décident en même temps d'arrêter net leur mission. Que se passerait-il au bout de quelques jours ? Une ville prend un autre visage la nuit, dessiné par des centaines de visages aux âmes en errance. Le jour, je les croise ; ils déambulent, regardent les autres qui déjeunent au soleil sur une terrasse. Au bout de deux jours, affamés ils attaqueraient les gens attablés. Dans le futur, je vois un métro rempli de plusieurs centaines de bénévoles, des policiers armés et des arrêts ; Châtelet les Halles, la Défense, Saint-Germain-en-Laye... pour distribuer de la nourriture à plus 20 millions de personnes.

La fatigue de la journée pose son châle épais sur nos épaules. La parole fait place au chuintement des pneus sur le goudron qui n’a pas connu la pluie depuis des mois. Laure fait craquer une vitesse, elle est vidée. Mon âme n’est pas plus légère, mais je dois avouer qu’un infime changement a modifié mon comportement. Je suis plus ouvert, tolérant, patient. La fonction fait l’organe. L’âme est-elle un organe ?

Je suis retourné chez moi, ce soir il n’y a personne à la maison. J’ai ouvert mon Frigidaire, j’avais le choix entre des lasagnes, une soupe à l’oignon, une compote faite maison, du Conté, des clémentines. J’ai opté pour la soupe, avec un verre du Beaujolais. Je n’ai pas pris de fromage.

___

*Étymol. et Hist. 1. a) ca 1150 « barrière, palissade. »

PRIX

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Jacques Le Strat · il y a
Je crois que Orphée n'a rien compris....sans doute parle t'elle sans savoir, juge t'elle pour sa bonne conscience........sans doute n'e t'elle rien compris à la rue et aux bénévoles........ah la bienveillance quel fourre tout..........
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Maryannick Cadoret · il y a
Ce récit a l'apparence (seulement en apparence) d'une banalité extrême! Je crois que c'est voulu; et c'est ce que j'ai apprécié. Le texye change quand la fatigue commence à se faire sentir!... Les mots deviennent différents. Mais notre regard celui de la population dite "normale", ne finit-elle pas par banaliser ces "ombres" du soir?? Je fais du Samu social et j'ai bien compris l'auteur de ces lignes. Merci à lui.
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Phil Siro · il y a
Ce sujet brulant, de société ne peut pas provoquer de l'indifférence . je vous remercie pour votre commentaire , et ce que vous avez pu deviner entre ces lignes.
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Orphée · il y a
je vais essayer de rester bienveillante absolument bienveillante...lecture et relecture m'amènent à réagir à votre texte....votre regard sur les bénévoles et accueillis m'ont fortement choquée forcément ....je les connais....si vous vous étiez donné la peine de vous approcher des uns et des autres vous auriez réalisé que vos constatations étaient fausses
que B. n'a pas de griffes crasseuses
vous lui auriez seulement parlé vous auriez découvert son amour de la lecture et des grands auteurs....et réalisé qu'un livre à la place du sandwich aurait fait merveille....vous n'avez pas ouvert vos yeux ou votre coeur....sinon vous auriez compris que le style " garçon " d'une bénévole était sûrement voulu....oui pas de minijupe ou talons aiguilles...vos visions sur la rue et ses acteurs me semblent dénuées d'empathie et ça me peine....
faire la maraude ce n'est pas seulement une bonne action, c'est un partage complet...les sandwichs ne sont que prétexte à cette magnifique aventure humaine.....mais il me semble que vous n'étiez pas prêt...
quel dommage.....
quel dommage pour vous.....

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Jacques Le Strat · il y a
e crois que Orphée n'a rien compris....sans doute parle t'elle sans savoir, juge t'elle pour sa bonne conscience........sans doute n'e t'elle rien compris à la rue et aux bénévoles........ah la bienveillance quel fourre tout..........
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Orphée · il y a
je suis tous les jours dans la rue et bénévole
et je ne juge jamais encore moins pour avoir bonne conscience!!!
je ne parle jamais sans savoir si je m'exprime sur ce texte c'est par que cette maraude je la fais et je connais chacun depuis des années....et j'ai le coeur brisé d'une telle description qui manque cruellement de bienveillance....mais ce n'est qu'une fiction n'est ce pas!!!

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Phil Siro · il y a
Je perçois une peine que j'ai provoqué sans le vouloir et j'en suis navré. Cette nouvelle est une fiction, et la fiction dépasse la réalité. J'ai choisi de traiter ce sujet par un certain angle ; celui de la dureté des mots pour passer un message. Cette nouvelle comporte plusieurs strates, humaine, économique, politique, peur en moi. Le bus de nuit a un rythme assez rapide et le temps manque pour parler plus longuement avec les accueillis , et les femmes sont plus en confiance entre elles, et c'est plus difficile de parler avec une femme dans la galère et un homme bénévole, car la confiance entre une femme et un homme n'existe pas. L'empathie existe dans ce texte mais probablement estompée par la causticité qui comme une armure protège aussi des peurs profondes. Orphée, après une tournée , une fois dans mon lit je ne trouve jamais Morphée. Bien à vous.
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Orphée · il y a
définition d'une fiction....imaginaire, irréel ....vous avez repris chaque prénom et endroit.....aucune fiction que des blessures pour celles qui se sont reconnues immédiatement..votre vision des femmes......mais vous avez raison, un homme qui regarde comme vous le faites doit rester le sandwich à la main! c'est mieux...de plus ne confondez pas Morphée et Orphée, pour un littéraire ce n'est guère sérieux!
oui vous nous avez tous et toutes blessés, par votre retour du bus de nuit si médiocre. la confiance entre un homme et une femme n'existe pas? tout un programme....je vous laisse à vos jugements et certitudes, je retourne auprès mes princes et mes princesses de la rue....

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Phil Siro · il y a
Nous sommes sur Short Edition ,sur un site d'écriture communautaire et non pour régler des comptes (contes). Je vais prendre contact avec vous et une discussion sera plus productive. Quand à Orhée et Morphée c'était une boutade sonore, mais vous avez du mal à m'entendre. Restons en là!
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Orphée · il y a
vous avez raison
désolée j'ai toujours du mal à exprimer les choses sans y mêler le passionnel
les grands auteurs ont souvent été des incompris de leur vivant
à bientôt

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Sarah · il y a
bravo Phil, une écriture au grand coeur
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Kestubois Doudoudidonc · il y a
Accueillis, désormais ce mot n'aura plus le même sens. Merci et bravo
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Sas Vialaudis · il y a
Bravo, continuez !
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Eric Danglot · il y a
Une expérience certainement vécue. ..décrite en mots simples mais terriblement efficaces.Certains passages font froid dans le dos...".les centaines de visages aux âmes en errance."....Il faudrait certainement plus de personnes atteintes de générosité comme c est si joliment écrit. Continuez à écrire !!
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Nadia Alami Chauvey · il y a
Un joli texte qui ne peut laisser insensible...une écriture « efficace »...bravo!
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Laetitia Roux · il y a
Très beau texte qui donne une vie à tous ces bénévoles et ces accueillis
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Frédéric Jan · il y a
Une autre vision d'une ville la nuit, très touchant! bravo!
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