Fromage ou pâté ?

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Bonsoir, c’est Blaise, je viens pour la tournée.
— Ah, on se demandait qui était B. Bruno, Bob, Berthe. Mais c’est toi, cela fait longtemps que tu n’es pas venu.
— Oui, je n’avais pas de voiture cet été et ensuite je suis parti.
— Cool, me chambre Laure.
— Allez, nous partons, Cyrille on t’attend.

Elle sort de la cuisine, toute rondelette ; je pensais que c’était un garçon. On se présente en se faisant la bise comme si nous étions de vieilles connaissances. Elle monte à l’arrière du bus et souhaite y rester ; elle a mal aux pieds. Je m’installe à l’avant à côté de Cathy ; qui est la seconde infirmière en psychiatrie. Blonde peroxydée, mince, la soixantaine ; elle fume, mais sa voix est claire, tonique.

Le chauffeur c’est Laure ; elle est atteinte de générosité et vient une fois par semaine s’installer au volant. Sa conduite est douce, le bus brinquebale sur les dos d’âne et dans les virages. La louche et la cuillère s’embrassent en cliquetant. Nous sommes couverts chaudement, dans le Sud, 5°c’est très très froid. Cathy porte 2 paires de chaussettes.
Laure ralenti, le premier arrêt est à cent mètres. Elle repère Casa.

— Oh, il porte un beau pantalon vert.
— On dirait un legging, il est bien moulé dedans, raille Cathy.
— Oh ! filles vous n’êtes pas sympa, reproche Cyrille.
Je descends et j’ouvre les portes du bus. Casa arrive.
— Bonsoir, Casa.
— Bonsoir, il me semble vous avoir déjà vu.
— Oui.
— Vous ne venez pas souvent.
Laure pouffe de rire et me jette un œil désapprobateur.

— Vous n’auriez pas des pantalons, s’enquiert le vieux monsieur ? Du 44 et aussi des chaussettes.
— Non, répond Cyrille, mais viens demain, je pense en avoir.
— D’accord, alors qu’est-ce que vous avez ce soir comme sandwich ?

— Fromage ou pâté, je réponds.
— Fromage, s’il vous plait, je ne mange pas de charcuterie.
— De la soupe ?
— Non pas ce soir, merci.
— Voilà votre dessert, yaourt, gâteau, vous voulez du lait, quelque chose à réchauffer.
— Oui, et un morceau de pain aussi, merci et n’oubliez pas mes pantalons parce que celui-là ; il est beau, mais il se voit trop.

Un autre « accueilli » arrive ; c’est ainsi que les sans-abris sont appelés. Certains ont un toit et le RSA, d’autres n’ont pas de toit, pas de RSA. Accueilli ; ce n’est pas une question d’écriture inclusive qui commence à battre le pavé pour pénétrer dans le vocabulaire français. C’est une question de précision. Ils sont tous accueillis dans les centres pour les nourrir, les soigner pendant la journée.
— Bonsoir, monsieur.
— Bonsoir, fromage ou pâté ?
— Pâté et de la soupe. Elle est à quoi la soupe ?
— Aux légumes, mais il n’y a pas de pâtes dedans ce soir, un peu plus de pomme de terre.
— D’accord, et du sel et du poivre, 2 sachets de chaque.
Laure lui tend une boîte qui ne contient plus de glace depuis longtemps, dedans des petits sachets en papier, le noir pour le poivre, le blanc pour le sel. Le blanc et le noir, tout est une question d’équilibre ; aussi bien pour donner du goût à un plat qu’à la vie. L'amertume aussi fait partie des plats comme de la vie.

Troisième arrêt. Il y en aura 9 au total. Entre les arrêts les silences succèdent aux discussions.
— Vous allez au salon du livre ce weekend ?
— Non, il y a trop de monde.
— Si j’y vais, je vais me ruiner en BD ; j’en ai presque 300, et j’adore ça. Thorgal, Shi... tout ce qui est Fantasy. Une fois que tu mets le doigt dedans. Et puis lorsque je choisis un BD, elle doit être toute neuve, je ne supporte pas qu’elle ait été manipulée avant moi. Je prends un BD au milieu de la pile, je veux entendre le papier craquer. C’est comme les livres, je ne peux pas en lire un s’il est corné. C’est une honte de corner un livre.
— Et toi Cathy tu lis beaucoup ? Tu utilises des liseuses ?
— Non, je n’ai pas d’ordinateur, pas Internet et je n’ai pas de carte bancaire, ma banque me harcèle mais je m’en fous.

— Pâté ou fromage ?
— Soupe ?
Je me souviens de la première fois. On se « forme » sur le terrain, mais personne ne peut nous conseiller sur ce que nous verrons en dehors d’une mise en garde sur le parking des lices. * Je sens dans les commentaires de notre petite communauté une légère mise en garde sur la vigilance de chacun.
Une planche en bois est installée à l’arrière du camion ; je le ressens comme une protection fragile sur le contenu des victuailles. Ainsi, le nom du parking prend tout son sens.

Au début, je ne voyais personne, en novembre la nuit est active à cette heure. Je distingue des mouvements et les premières ombres glissent vers nous ; elles sont de plus en plus nombreuses. Ces ombres sont des hommes et des femmes dont certains ne sont que leur propre ombre.

Mais ce soir nous sommes une « micro communauté », solidaire et missionnée. Nous sommes en charge d’une Mission d’un seul Devoir ; réconforter, respecter, servir sans ostentation, aider, tendre un bol de soupe avec bienveillance, jauger sans juger, s’ouvrir, sourire, redevenir Humain.
Les premières ombres remplissent toujours de blanc la première nuit sous votre toit, de votre première ronde de nuit

Blèzou, (c’est le surnom que me donne Laure), tu peux servir la soupe à ce monsieur qui s'impatiente.
— Fromage ou pâté ?
Le roumain grogne, racle sa gorge, claque violemment le sac en plastique dans lequel il récolte ce qui lui est donné et qui deviendra ses victuailles. Je le sers et il gueule, car on vient de donner le dernier paquet de café. Il gueule toujours quand il n’a pas eu ce qu’un autre a obtenu. Son fils intervient, ils se disputent et finissent par se battre.

Nous poursuivons notre route, au prochain arrêt se trouve Brigitte. Elle est énorme et vit dans la rue depuis longtemps. Elle était secrétaire de direction, elle a une diction parfaite, vous perce du regard en une fraction de seconde. Elle fourre son sandwich, ses gâteaux, son dessert dans de vastes poches, prend son bol de soupe, plonge sa serre noire de crasse pour saisir quelques sachets de sel. Elle retourne sur son banc de pierre.

— Ah non je ne peux pas le servir c’est au dessus de mes forces ; il pue trop, je t’en prie Blèzou, sert-le.
Tout de guingois, arrive le grand François. Cinq mètres nous séparent et une légère brise m’avertit de son odeur. Il sent fort, un mélange de terre détrempée de sueur, de cacao, de poussière. Ses cheveux sont raides, il tend sa pogne aux griffes noires. Elles pourraient lacérer n’importe quelle chaire.
— Bonsoir François, la forme ?
— Oui, encore la forme, tant que je marche. Il est tout proche, et son odeur de terre nous embaume. Il demande un bol de soupe, fourre son dessert dans son sac et repart comme il est arrivé ; en marchant de travers.
Avant de repartir, nous observons Brigitte à travers le pare brise ; elle parle et rit toute seule. Elle converse avec un fantôme, une personne imaginaire, quelqu’un ne nous ne pouvons pas voir.

— Comment font-ils pour se laver ?
— Ils ne se lavent pas ?
— Et pour déféquer ?
— Défé quoi ? s’enquit Laure.
— Couler un bronze, poser une pêche, si tu préfères.
— Elle se mord les lèvres et se concentre sur sa conduite.
Cyrille, l’autre infirmière psychiatre répond.
— Ils le font entre les voitures, dans les jardins, les buissons ou sur eux souvent. Lorsque l'on doit les soigner, les médecins ne veulent pas les examiner et on doit les laver. Ils ont d’épaisses croutes de merde dans le froc, les chaussettes collent à la peau. Leur système dermique est très fragile, et il faut les nettoyer doucement. Une douche complète ou un bain peuvent les tuer.
Laure se trompe de chemin et doit faire marche arrière.

— Tu connais Diogène ?
— Le cynique ?
— Non, le vieil édenté qui parle doucement et qui demande toujours les mêmes choses dans le même ordre.
— Oui, près du port. Eh bien, justement on arrive.
— Je descends et le salue.
— Bonsoir, Diogène.
— Bonjour, Monsieur.
— Fromage ou pâté. La litanie de la ronde de nuit.
Je lui serre la main et me retourne pour lui tendre un sandwich au fromage , et je vois Cyrille, hilare. Je discute avec lui et je remonte dans le bus.

— Il ne s’appelle pas Diogène mais Pilou, on l’appelle Diogène, car il en a le syndrome, il est atteint de syllogomanie. Il cumule tout ce qu’il récupère. Il demande tous les jours des petites cuillères en plastique. Elles sont toutes suspendues à un fil chez lui qui fait le tour de ses murs. Tous les accueillis sont psychologiquement très affaiblis par un événement qui les précipite dans la rue. La rue fait son job ; elle les fracasse. Il faut trois ans pour se remettre de 3 mois dans la rue.

La dernière étape est à cinq minutes de trajet. Mon corps avance et mon esprit vagabonde. J’imagine une aberration ; les 13 millions de bénévoles décident en même temps d'arrêter net leur mission. Que se passerait-il au bout de quelques jours ? Une ville prend un autre visage la nuit, dessiné par des centaines de visages aux âmes en errance. Le jour, je les croise ; ils déambulent, regardent les autres qui déjeunent au soleil sur une terrasse. Au bout de deux jours, affamés ils attaqueraient les gens attablés. Dans le futur, je vois un métro rempli de plusieurs centaines de bénévoles, des policiers armés et des arrêts ; Châtelet les Halles, la Défense, Saint-Germain-en-Laye... pour distribuer de la nourriture à plus 20 millions de personnes.

La fatigue de la journée pose son châle épais sur nos épaules. La parole fait place au chuintement des pneus sur le goudron qui n’a pas connu la pluie depuis des mois. Laure fait craquer une vitesse, elle est vidée. Mon âme n’est pas plus légère, mais je dois avouer qu’un infime changement a modifié mon comportement. Je suis plus ouvert, tolérant, patient. La fonction fait l’organe. L’âme est-elle un organe ?

Je suis retourné chez moi, ce soir il n’y a personne à la maison. J’ai ouvert mon Frigidaire, j’avais le choix entre des lasagnes, une soupe à l’oignon, une compote faite maison, du Conté, des clémentines. J’ai opté pour la soupe, avec un verre du Beaujolais. Je n’ai pas pris de fromage.

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*Étymol. et Hist. 1. a) ca 1150 « barrière, palissade. »

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