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Faits divers

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Sandra Mézière

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LAURÉAT
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

L'auteure nous propose une histoire follement romanesque – et c'est assumé ! – portée par une écriture de qualité et une construction bien ...

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Les flots impétueux se fracassaient contre le navire Le Shakespeare qui s’éloignait du port du Havre. Vaincus. Alors, plus vigoureuses encore, les vagues, d’une sensuelle violence, revenaient à la charge. 

— C’est beau, hein ! s’exclama Jeanine, au comble du bonheur devant ce spectacle dont elle ne percevait pas la poésie rageuse qui fascinait et effrayait Charles, comme prémonitoire d’un indicible drame.

Charles se concentra alors sur ce que reflétait le hublot de leur cabine : Jeanine, et lui à ses côtés. Atones. Enfermés dans ce cercle tandis que cette mer déchaînée, débordant de vie, semblait trahir ses pensées tumultueuses, battant la chamade de l’autre côté de la vitre, comme son cœur qui se déchirait à chaque nouvelle vague qui le séparait un peu plus de son rendez-vous annuel. 

Sans histoire. Voilà sans doute comment la rubrique préférée de Jeanine, celle des faits divers, les aurait qualifiés s’ils y avaient figuré, songeait Charles. Un couple sans histoire. 

— Regarde, on voit même Deauville, s’extasia Jeanine sans savoir que le simple énoncé de ce nom broyait l’âme de son époux.

Qui aurait pu imaginer que de telles pensées s’agitaient dans le crâne du petit employé de banque, parfait époux et père de famille ? Son épouse, évidemment tout aussi parfaite, lui avait offert cette croisière pour sa retraite. Personne n’aurait soupçonné que la vie de cet homme sans histoire ne tenait justement qu’à cela : une histoire. Une histoire née un 7 juin 1998 lors du congrès annuel de sa banque à Deauville. Il y était pourtant allé en rechignant, à ce congrès. En ce temps-là, seule la routine rassurait vraiment Charles, le rêveur contrarié. Ce 7 juin, l’air printanier exhalait les ardeurs de l’enfance, réveillait les désirs enfouis, incitait à rattraper le temps perdu et à courir après l’impossible. Une sorte de mélancolie joyeuse auréolait les célèbres planches, et les parasols multicolores exaltaient les rêves bigarrés. En attendant le début du congrès, Charles était allé s’attabler sur le front de mer, vêtu de son costume neuf acheté par Jeanine pour l’occasion : un peu trop grand, un peu trop gris, un costume à son image, s’était-il dit. Attendri, il regardait deux enfants jouer devant lui. Ils se promettaient un amour éternel en dessinant leurs prénoms sur le sable, dans deux cœurs entrelacés.
— Il n’y a bien que les enfants pour y croire, avait prononcé une voix mutine à la table voisine.

C’était d’abord ce qu’il avait perçu, le caractère malicieux de cette voix.
— Vous n’y croyez pas, vous ? avait-il répondu tout en observant son interlocutrice à la dérobée.

La douce brise de juin s’engouffrait dans ses longs cheveux bruns. Quelques rides d’expression semblaient témoigner d’une souffrance insondable qu’un irrésistible sourire s’évertuait à masquer.
— J’aurais aimé, se contenta-t-elle de répondre.
— Quel âge avez-vous pour être si fataliste ? Oh, pardon, je suis très maladroit, se reprit-il. Je voulais simplement dire que vous semblez bien trop jeune pour ne déjà plus y croire...
Elle devait avoir environ quarante ans, comme lui, s’était-il dit. Il se souvint alors brusquement de l’amertume qu’il avait éprouvée un peu plus tôt dans la journée : en se regardant dans le miroir de sa chambre d’hôtel, vêtu de son nouveau costume, pour la première fois de sa vie, il s’était trouvé séduisant. La concomitance de ces deux pensées l’avait conduit à rougir.
— Ne rougissez pas ainsi. Les hommes sont souvent maladroits mais, contrairement à vous, ils n’ont que rarement l’élégance de le remarquer. Je me suis mal exprimée, j’aurais plutôt dû dire : j’aimerais y croire.
— Je pourrais vous y aider, avait-il répondu tout en se disant que, finalement, elle n’était pas belle. Mieux que cela, elle était intensément vivante.
— Comment vous appelez-vous ? reprit-elle, feignant de n’avoir rien entendu.
— Charles, répondit-il simplement.
— Charles… C’est romanesque et noble comme prénom.
Voilà qu’en l’espace de quelques secondes, lui, le petit employé de banque, avait été promu élégant, noble et romanesque. À cet instant, il pouvait être tel qu’il se rêvait.
— L’existence peut l’être. Il suffit de le vouloir, déclama le Charles romanesque.
Était-ce la beauté saisissante des lieux, l’instant suspendu, les prémices du printemps, le charme ineffable de cette voix ? Un élan fougueux le poussait vers cette femme comme si sa dernière opportunité de vivre en dépendait. Sa dernière chance d’être enfin lui-même.
— Ainsi, je pourrais vouloir tomber amoureux de vous. Follement. Là. D’un coup. Je pourrais vous promettre de vous retrouver ici, une fois par an, à cette même date, quoi qu’il arrive, lui déclama-t-il, comme si tout cela n’était pas réel, comme si tout cela était sans conséquences.
— Méfiez-vous, Charles ! Je pourrais bien accepter votre proposition et succomber, au simple énoncé de cette phrase, répondit-elle, armée de son désarmant sourire malicieux.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il à son tour.
— Ariane.
— Pourquoi, Ariane, ne pourrions-nous avoir des rêves d’enfants déraisonnables ? Devenir ceux que nous aurions voulu être ?
Et elle avait accepté de jouer le jeu de ce pari fou, enfantin, dérisoire et essentiel. La promesse de se retrouver une fois par an à ce même endroit. De vivre ce moment intensément. De ne pas penser ni à l’avant ni à l’après, bref, de retrouver l’insouciance de l’enfance. Dans ses yeux, une fois par an, il existait. Il ne vivait que de cette attente. Plus rien ne l’affectait réellement : ce secret, l’espoir de ces retrouvailles, lui permettait de maintenir les drames à distance, lui donnait la force de feindre les joies quotidiennes. Jusqu’à ce jour, jamais il n’avait manqué leur rendez-vous. Ses deux heures de bonheur pur. Pendant dix-neuf ans.

Par chance, le congrès avait toujours lieu à Deauville. Par chance, Jeanine était persuadée que cette ville était trop guindée pour elle. Chaque année, c’était le même rituel. À peine arrivé, il mettait le costume neuf que Jeanine lui achetait pour l’occasion. Puis il rejoignait Ariane sur les planches, se retenant de courir à perdre haleine. Il l’apercevait, toujours assise à la même table, comme si elle l’avait attendu, immobile face à la mer. Il s’asseyait à côté d’elle et, égoïste et soulagé, remarquait que le temps n’avait toujours pas de prise sur elle. Les premières minutes, ils restaient muets. Il était trop ému pour oser lui parler. Ensuite, ils reprenaient la conversation là où ils l’avaient laissée. Ils ne parlaient jamais de leurs vies respectives, mais ils évoquaient toujours leurs rêves, leurs élans, leurs désirs et chaque mot échangé lui semblait receler plus d’ardeur que la plus passionnée des étreintes. Pour elle, ces rendez-vous n’avaient sans doute pas cette importance cruciale, vitale. Sans doute aurait-elle ri de savoir que sa vie en dépendait, qu’il aurait été terrassé de chagrin si elle n’avait été là. Sans doute aurait-elle ri de savoir que son cœur tressautait, son âme d’enfant revivait au moment où leurs regards se croisaient quand, parfois, sa main simplement effleurait la sienne. Il ne connaissait rien de sa vie mais tout de son être profond, et ces instants de conversations animées et de silences bavards semblaient contenir plus de vérité que l’entièreté de son existence.

— À quoi penses-tu, Charles ? Cela ne te ressemble pas de rêvasser. C’est la retraite qui te perturbe ? le réveilla Jeanine.
Deauville n’était plus qu’un point imperceptible à l’horizon. C’était trop tard. Il avait été velléitaire. Il ne la méritait pas. À quoi tenait l’existence... S’il n’avait pas erré à la fête communale, un jour d’ennui, quarante ans plus tôt, Jeanine ne l’aurait pas invité à danser. Sans doute la chaleur suintante de cette journée d’été avait-elle brouillé ses sens et ses pensées juvéniles. Et lui, qui ne rêvait alors que de passion ardente et d’aventures trépidantes, s’était enchaîné à la petite mercière. Par facilité. Par lâcheté aussi. Les enfants étaient nés. Sans Ariane, cette vie nonchalante aurait à jamais englouti celui qu’il rêvait d’être quand, enfant, lecteur d’Ernest Hemingway et de Jules Vernes, il s’imaginait en aventurier de la vie et de l’amour. En être vivant et non en marionnette consentante et docile du destin.

Le reste de la croisière se déroula dans une tranquillité accablante. Feindre l’enthousiasme à chaque escale, complimenter Jeanine, sourire poliment, protester mollement quand elle lui reprochait son manque d’imagination, ça il savait faire. Chaque journée commençait par le même rituel : elle lui lisait sa rubrique préférée sur son smartphone. Celle des faits divers. Il l’écoutait distraitement, tout en s’appliquant à paraître captivé. Ce matin-là, le 8 juin, le nom de Deauville attira son attention. 
— Écoute ça, mon Charlie. Une femme retrouvée noyée au large de Deauville. Sur le sable, elle a écrit : « Je t’aurai attendu toute une vie ». 
— Ils disent autre chose ? demanda Charles d’une voix éteinte, après un long silence.
— Il s’agit d’une femme qui habitait là-bas, soixante ans environ. Faut être cruche pour attendre toute une vie. C’est pas en se tuant qu’il va revenir ! Je te le dis, je t’aime mon Charlie, mais je ne t’aurais pas attendu toute ma vie. On est des pragmatiques, nous, pas vrai ? Ah, si, ils disent aussi que le message était signé d’une initiale, un A ou un B, ils ne savent pas trop. T’es pâle mon Charlie ! Tu devrais aller un peu sur le pont, prendre l’air.

Ce 9 juin, Ariane attendait, encore, malgré tout. Elle avait passé sa vie à attendre. À attendre un homme pour qui elle n’était sans doute qu’une distraction annuelle, la petite dose d’adrénaline d’une vie morne et rangée ou, pire encore, un simple rendez-vous devenu routinier et peut-être même fastidieux. Son regard distrait, éperdu de tristesse, tomba sur le journal abandonné à la table d’à côté. La table qu’il aurait dû occuper. Le quotidien était ouvert à la page des faits divers. La rédaction présentait ses excuses pour une erreur de localité dans un article de la veille. Une femme avait été retrouvée morte noyée à Trouville, et non à Deauville, comme annoncé par erreur. Au-dessous, une autre nouvelle et une photo attirèrent l’attention d’Ariane. La photo était celle d’un homme prénommé Charles, soixante ans, jeune retraité, mort en tombant du pont d’un bateau de croisière. Le journaliste expliquait ainsi qu’il n’y avait aucun doute sur le caractère accidentel du décès car Charles et sa femme Jeanine formaient un couple sans histoire. Il précisait qu’elle lui avait d’ailleurs offert cette croisière pour célébrer son nouveau statut de retraité et concluait son article en soulignant l’ironie tragique du nom du paquebot : Le Shakespeare.

Le soleil irradiait, sans doute. Ariane ne ressentait plus rien, sinon le vide abyssal de son existence passée et à venir, construite sur une illusion. Une illusion à jamais engloutie. Elle se leva. Elle avança vers la mer tel un automate. Elle bouscula des enfants qui jouaient sur le sable, réminiscence des innocents coupables qui avaient provoqué sa rencontre avec Charles, ultime perfidie railleuse du destin. Et elle courut vers les flots colériques. Elle allait le retrouver, cette fois pour l’éternité.

PRIX

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Yllen · il y a
J'ai lu cette nouvelle il y a maintenant 3 mois et régulièrement j'y repense. Bravo pour magnifique texte !
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup. C'est un très beau compliment… j'aime savoir que les personnages continuent à exister après la lecture.:)
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Cudillero · il y a
Très beau, bravo !
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup !
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Mzellen · il y a
Whaou !! Bravo pour ce texte très bien emmené et très touchant !
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup pour ce très sympathique commentaire !
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Utilisateur désactivé · il y a
Beau et triste....on ❤️.
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Anne Marie Menras · il y a
Une jolie romance bien écrite. Un prix bien mérité.
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup !
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Nelson Monge · il y a
Fraîcheur et nostalgie... Beau cocktail.
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Sandra Mézière · il y a
Merci !
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Dimaria Gbénou · il y a
Bravo pour cette distinction. J'ai également lu votre texte " les magiciens " en compétition. J'aime.
Si cela vous dit, je suis en finale avec "ACHOU l'amour empoisonné ".
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/achou-lamour-empoisonne

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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup Dimaria !
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Laurent Martin · il y a
roooh, c'est beau mais c'est triste :)
il parait que les histoires d'amour finissent mal mais bon, un peu de positif ne serait pas de refus :D
heureusement, vous avez une écriture fluide, intelligemment construite et avec des images très nettes, bravo!

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir mon œuvre en lice pour le TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson
Merci d'avance pour votre lecture!

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Sandra Mézière · il y a
Tristesse assumée pour cette histoire. D'autres publiées ici sont plus joyeuses. Merci pour les compliments ! :)
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Laurent Martin · il y a
Au passage, si la curiosité vous en dit, je vous invite à venir decouvrir mon oeuvre en lice pour le TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson

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Laurent Martin · il y a
oui, je passerai voir vos autres oeuvres de temps à autre, faut pas tout consommer en une seule fois :)
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MCTLH · il y a
“Pour le grand prix du court“, ce que vous nous donnez à lire revêt des accents
d' éternité... ces amours ne deviennent réelles qu' au moment de leur fin inéluctable, un enlacement dans la mort

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Sandra Mézière · il y a
Je suis actuellement en lice pour "La Matinale en cavale". N'hésitez pas à commenter mon texte "Les Magiciens" et éventuellement à voter pour celui-ci si vous l'aimez : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-magiciens ! Bonne lecture !
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