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Départementale 47

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Michel Ezan

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Il n’y a vraiment pas grand-chose à voir à Saint-André. Certains vous indiqueront sans aucun doute le temple hindou à Petit Bazar, ou encore celui de Colosse. D’autres vous parleront de la Maison Valliamé, superbe villa de style créole construite en 1925, qui sert aujourd’hui de local à l’Office du tourisme de la ville. Mais si vous avez un peu de temps devant vous, suivez mon conseil : faites un petit détour du côté de Champ Borne. Vous emprunterez alors la départementale 47.
La vieille départementale 47 conduit à l’étang Cambuston, au Parc du Colosse et à Champ-Borne. Outre quelques habitations, vous trouverez sur votre itinéraire des champs de canne à sucre ainsi que le temple hindou à Colosse (connu aussi pour ses marches sur le feu le premier janvier). Puis, soudain, la route longera la mer. Ici pas de sable blanc, mais un rivage bordé de galets charriés inlassablement par l’océan.
Arrêtez-vous juste avant d’arriver aux ruines d’une église (détruite par un cyclone, paraît-il), parmi la rangée de vacoas qui surplombent le littoral. En marchant à travers ce rideau verdoyant, vous trouverez alors une toute petite stèle discrète.
Le curieux édifice comprend des restes d’une croix rongée par le sel et un parterre bordé de petites pierres blanches. Cela ressemble, à s’y méprendre, à une tombe. Mais vous n’y trouverez aucune inscription, aucun nom. Et aussi curieux que cela puisse paraître, le parterre est toujours bien entretenu et on y trouve toute une variété de fleurs aussi belles les unes que les autres. Elles s’épanouissent, toutes jolies, dans un tout petit fond d’eau croupie.
Ce n’est pas très « touristique » me direz-vous... Qu’a-t-on à apprendre sur un parterre fleuri ? Et qui plus est un simulacre de tombe ? Détrompez-vous ! Cela vaut le détour. Prenez votre temps et attendez patiemment le vieil homme qui entretient jour après jour ce petit jardin des souvenirs. En l’attendant, admirez l’océan. C’est très reposant de voir les vagues déchirer la côte et polir les galets dans une longue traînée d’écumes blanches. De plus, entre juin et septembre, vous aurez peut-être la chance de voir les baleines se donner en spectacle.
Et à coup sûr, vers 10 heures, le vieil homme arrivera.
Il arrivera, la tête baissée, semblant perdu dans ses pensées. D’un pas lent et sûr, il avancera et vous le reconnaîtrez avec sa chemise blanche toute propre, ainsi que son pantalon gris bien repassé avec ses plis. A la main, il aura un cabas en paille de vacoas. A l’intérieur, ses outils pour jardiner, une bouteille d’eau et un sandwich qu’il aura préparé le matin même.
Les plis sur son front vous indiqueront sa maturité et ses grands yeux bleus laisseront peut-être entrevoir ce qu’il a pu endurer. Quoiqu’il en soit, je suis certain que ses cheveux blancs vous inciteront au respect.
Il prendra le temps de déposer son cabas, de sortir sa bouteille d’eau et de vous fixer intensément avant de vous serrer la main.
Et lorsqu’il sourira, alors vous vous tairez et vous l’écouterez.
Il vous parlera peut-être de lui, Maxime Claret, instituteur à la retraite. Mais il vous parlera surtout de Louise, sa fille. Son unique enfant. Elle avait quinze ans et pour ainsi dire toute la vie devant elle. Ils habitaient la maison juste en face du littoral.
Elle aimait venir avec lui en contrebas, pour amasser du bois mort et des pierres toutes lisses. Charge à lui, par la suite, d’en faire des objets comme des abat-jours, des cendriers ou de simples presse-papiers. Il ne lui avait jamais avoué que quelquefois tout ce fatras finissait à la poubelle. Il ne voulait pas la décevoir. Il prenait à cœur de satisfaire ses moindres « caprices » pour qu’elle puisse panser tranquillement sa blessure : la mort de sa mère. Louise avait dix ans lorsque sa mère est partie, emportée par un mélanome. Il n’avait jamais vu quelqu’un souffrir autant.
Il avait aidé Louise à surmonter sa peine et à se montrer digne du cadeau que Dieu leur avait fait. « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie » s’amusait-il à lui rappeler. L’amour et le temps sont un baume pour le cœur. C’était, du moins, ce qu’il croyait.
Le drame est arrivé un matin de février 1991. Toute la Réunion était en effervescence et suivait avec intérêt les événements liés à l’arrêt de télé Freedom. Ils appelaient ça la « manif » des casseroles. Les manifestants étaient invités à se munir de casseroles et de quoi faire un boucan d’enfer. Mais la manifestation avait fini par se transformer en émeute.
Pour vous, vous qui venez probablement de « métropole », cette rébellion n’avait probablement aucun sens : des gens qui manifestaient pour maintenir l’activité d’une chaîne de télévision qui émettait sans l’autorisation du CSA. Mais pour bon nombre de Réunionnais, cela faisait écho à toute leur Histoire. Jusqu’en 1981, il leur était interdit d’affirmer leur identité culturelle, voire de s’exprimer : le créole était considéré comme un « patois » et il ne fallait surtout pas « parler mal » à l’école. Le maloya (musique traditionnelle aujourd’hui reconnue comme patrimoine mondial de l’UNESCO) était également interdit. Cette pression coloniale n’avait produit que des générations de « muselés » et radio Freedom avait réussi là où un bon nombre d’hommes politiques avaient échoué : donner la parole aux Réunionnais.
Et ce matin de février 1991, Louise n’avait pas voulu déranger son père, les oreilles scotchées à la radio, le cœur battant et se posant des questions sur la tournure des événements du Chaudron. Louise prit son petit sac et se dirigea vers le bord de la mer.
Qui aurait pu imaginer qu’un jeune homme roulerait à plus de 100 km/h sur cette départementale 47 ? Le choc fut d’une extrême violence. Louise fut tuée sur le coup. Elle n’a pas souffert.
A ce stade, notre homme reprendra son souffle. Il vous dira peut-être que le soleil lui brûle les yeux. Et puis, après une bonne gorgée d’eau, il reprendra son histoire.
Il vous racontera comment il s’approcha de la scène du drame. Tout alla vite, très vite, dans sa tête lorsqu’il vit le sac de Louise. Un mélange de peur et d’effroi. Il faisait chaud et pourtant il avait froid. Il se souvient de s’être allongé près du petit corps sans vie et de n’avoir pas pu retenir ce cri atroce venant du plus profond de ses entrailles.
Une fleur grandit alors dans son esprit : la vengeance. Une fleur noire avec des épines toutes acérées. Le jeune conducteur avait écopé d’une peine de quatre mois de prison ferme. C’était un fils de bonne famille, il n’était pas ivre, il n’avait été qu’imprudent. Quatre mois. C’est tout ce que valait la mort de sa fille.
Il attendit durant des mois, patiemment, se nourrissant de cette haine. Il en était arrivé à espionner inlassablement les moindres faits et gestes du jeune homme et de ses parents. Il cherchait la bonne occasion, la seule occasion d’exterminer cette pourriture qui avait ôté la vie à Louise. Étaient-ils au courant que Maxime les surveillait ? Il n’en savait rien. Quoiqu’il en soit, ils ont fini par partir.
Cela n’a pas été facile pour Maxime de se remettre de cette terrible tragédie. Sa souffrance finit par envahir tout son corps et, au fil des années, son état de santé s’était considérablement dégradé. J’aurais voulu vous raconter qu’il a fini par envoyer ce petit imprudent en enfer, mais ce serait vous mentir.
Au bord de la départementale 47, il érigea cette petite stèle et ce jardin des souvenirs. Il venait tous les jours pour l’entretenir car c’était sa façon à lui de ne pas oublier Louise. Sur ce lieu de passage, il pouvait s’exprimer sur ce qu’il avait vécu. La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie. Parfois c’est une succession de tragédies, disait-il, mais que pouvons-nous y faire ? Regarder sans cesse en arrière ou avancer et se mettre à construire ?
L’histoire s’arrête ici. Je vous avais prévenu. Il n’y a décidément pas grand-chose à voir à Saint-André. Comme toutes les routes, la départementale 47 vous conduit soit vers le passé, soit vers l’avenir. A vous de choisir.
Avant de repartir, il vous dira, je l’espère, ce qu’il attend des générations futures : qu’elles s’épanouissent toutes jolies malgré ce petit fond d’eau croupie.

PRIX

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Chorouk Naim · il y a
Joli texte.
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Isabelle Lambin · il y a
La haine, le pire des poisons, à l'origine de biens de maux du monde
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RAC · il y a
Plus on avance dans ce village où il n'y a rien à voir et plus on découvre quantité de choses à explorer ! de belles images mêlées de sentiments très purs. Bravo !
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Adjibaba · il y a
Très belle production construite avec élégance. Mais j'ai particulièrement apprécié le fond c'est une histoire émouvante,triste aussi mais qui referme pas mal d'enseignements.
J'ai beaucoup aimé très sincèrement et je m'abonne pour mon plus grand plaisir.
Une petite invitation à soutenir mon oeuvre en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Dimaria Gbénou · il y a
Il y a une belle construction littéraire. J'exprime mon admiration pour la finesse doublée de la delicatesse rendant cette oeuvre aussi remarquable que remarquée. Je like et m'abonne pour ne rien rater. Une visite sur ma page pour lire et possiblement soutenir mes deux textes en compétition me fera plaisir. " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Jean Calbrix · il y a
Un très joli texte très poétique qui nous fait découvrir un petit coin de la Réunion, et la vie meurtrie d'un vieil homme. On en ressort le larme à l'cœur et le cœur serré. Bravo, Michel ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur le destin tragique d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Bernard Bobin · il y a
Un peu inégale mais sensible
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Brennou · il y a
Émouvant et maîtrisé. C'est beau !
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