D'abord les oiseaux

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Auteur Dialoguiste Écrivain Parolier Scénariste - www.saraafonso.f  [+]

Image de Hiver 2021
1.

— Ils sont tous morts ?
— Oui.
— Tous cette nuit ? Je veux dire, ils sont tous morts en même temps ?
— Apparemment, oui. En tout cas, ce matin, quand Nathan est entré, il les a tous trouvés morts sur le sol.
— Et hier soir ? Quelqu’un les a vus hier soir ?
— Julia : c’est elle qui a fermé. Je l’ai appelée mais elle ne répond pas. J’ai laissé un message. Tu veux aller voir ?
— Tu crois qu’on peut ?
— Pourquoi on pourrait pas ?
— T’as pas pensé que ça pouvait être un virus ?
— Qui tue en une nuit, sans symptômes préalables ? T’as raison, si c’est ce genre de virus, on n’a pas intérêt à y aller ! Et même, on ferait mieux de tout brûler, tu crois pas ? Allez, viens.
Éloïse pousse la porte de l’immense volière : tous les oiseaux, sans exception, sont sur le sol, morts. L’atmosphère humide est étouffante et les cadavres des volatiles contrastent avec la vivacité des fougères arborescentes, des buissons verts et touffus, et des fleurs colorées. Un léger bruit d’eau qui coule et des gazouillis s’ajoutent au réalisme de la forêt recrée en intérieur.
— La bande son se met automatiquement en route à huit heures quarante-cinq, explique Éloïse. Ça fait bizarre de l’entendre en voyant tout ça.
Victor se penche sur le cadavre d’un oiseau noir et blanc au long bec massif orange.
— C’est un toucan, dit Éloïse.
— Qu’est-ce que ça mange ?
— Dans la nature, principalement des fruits, des graines, quelquefois des insectes. Ici, on ne lui donnait pas d’insectes, seulement des fruits et des graines.
— Et les autres oiseaux ? Ils mangeaient quoi ?
— Pareil. C’est une volière tropicale : ici, ce ne sont que des oiseaux d’Amérique du Sud. Ils ont le même régime alimentaire, à peu de choses près.
— Alors, c’est un empoisonnement.
— J’y ai pensé. J’ai prévenu les autorités sanitaires. Ils vont faire des prélèvements, des autopsies… Ils vont faire le nécessaire, quoi. Et si c’est un empoisonnement, il y aura une enquête, forcément.
— Et quand Nathan est entré ce matin, il a fait quelque chose ? Il les a touchés ou autre chose ?
— Je pense qu’il a dû en toucher quelques-uns, peut-être, pour vérifier, tu vois. Enfin, c’est ce que moi j’aurais fait. Et il est venu me voir tout de suite, il n’a même pas rempli les mangeoires, il est venu tout de suite me voir. Tu vois, le seau de graines est resté là.
Victor s’approche du seau : il est à moitié rempli de graines, dans lesquelles un petit moineau fouille de son bec. Le petit opportuniste en trouve une qui lui semble à son goût, la débarrasse de son enveloppe et l’avale. Victor approche doucement la main, mais le moineau n’attend pas de se faire attraper et en quelques battements d’ailes, va se percher sur la branche d’un buisson. Éloïse et Victor le regardent un moment. L’oiseau lustre les plumes de ses ailes du bout de son bec, se nettoie les pattes, regarde tout autour de lui, repère la petite ouverture par laquelle il s’est glissé pour entrer et s’échappe de la volière.
— Donc, ce ne sont pas les graines visiblement, constate Victor.

2.

Victor est en retard. Ses collègues sont déjà dans la salle de réunion, pour préparer le journal de 13 heures. Il colle son oreille à la porte et écoute : s’il entend prononcer son nom, il décide de ne pas entrer. Olivier, le rédacteur en chef de l’édition, parle de la manifestation qui a dégénéré hier après-midi, dans le centre-ville. Victor frappe discrètement, entre et va s’asseoir rapidement. Olivier le regarde passer, tout en continuant d’expliquer le déroulement des événements de la veille. Puis il se tourne vers Victor :
— Il s’est passé un truc au zoo, Vic. T’es au courant ?
— J’en viens.
— Et alors ?
— Les oiseaux de la volière tropicale sont morts cette nuit.
— Tous ?
— Ouais.
— OK. Et sinon, t’en es où avec cette histoire du type qui se croit mort ? T’appelles ça comment déjà ?
— Le syndrome de Cotard.
— Ouais, voilà, ça. T’as fait l’interview ?
— Oui, c’est bon.
— Et c’est monté ?
— Oui, enfin, oui, presque.
— Presque ? Genre : « Presque mais j’aurai fini pour 12 h 45 » ou « Presque mais par contre, je suis vraiment un bon à rien, et je n’ai pas de reportage à te filer Olivier » ?
— Le premier « presque ».
— OK. Alors, va en salle de montage. Et les autres, au boulot ! Rendez-vous ici à 12 h 45.
— Et pour les oiseaux ?
— On s’en fout des oiseaux, Victor. Le syndrome de ton connard, c’est ça qu’il me faut !
« C’est toi le connard », pense Victor en quittant la salle de rédaction.

3.

— Ça existe vraiment ?
— De quoi ?
— Ce qu’ils ont dit dans tes infos, ton reportage. J’ai vu ton nom à la fin, c’est ton reportage avec l’homme qui se croit mort. Ça existe vraiment ou tu l’as inventé, Victor ?
— J’invente pas mes reportages, Annie, bien sûr que ça existe ! Ça s’appelle le syndrome de Cotard.
— Le pauvre type, quand même !
Annie suçote son Petit Beurre qu’elle a trempé dans son thé tiède tandis que Victor examine les deux perruches posées sur la table.
— Elles sont vraiment très froides tes perruches, Annie. T’es sûre qu’elles ne sont pas mortes avant cette nuit ?
— C’est parce que je les mets dans le frigidaire qu’elles sont si froides, pour les conserver.
— Pourquoi tu les mets dans le frigo ? Tu veux les faire empailler ?
— Non, je veux que tu les montres à ta petite amie de la volière.
— Éloïse ? C’est pas ma petite amie.
— Si tu le dis. Montre-lui quand même : peut-être qu’elle sait de quoi elles sont mortes, mes perruches. Elle s’occupe d’oiseaux, elle sait sûrement ce qui peut les tuer.
— Tu sais Annie, elles sont peut-être tout simplement mortes de vieillesse. Ça fait longtemps que tu les as.
— Toutes les deux ? Mortes de vieillesse en même temps ? C’est bizarre, non ?
Victor attrape la petite cage, ouvre la porte et enfonce son index et son pouce dans la mangeoire emplie à ras bord de graines. Il en retire une pincée qu’il dépose dans la paume de sa main.
— C’est des graines toutes simples, spéciales « perruches », précise Annie. C’est tout ce que je leur donnais. Ça et des miettes, des fois. Tu veux le dernier Petit Beurre ?
— Non, vas-y Annie, tu peux le manger.
Une vieille main s’approche de l’assiette, agrippe le biscuit sec et plonge un des coins dans le thé. Victor regarde sa vieille Annie, sa voisine de palier, son amie de toujours, picorer le biscuit. Et il sait que pour la première fois depuis longtemps, Annie ramassera elle-même les miettes de Petit Beurre tombées sur la toile cirée. Dorénavant, il n’y aura plus que la vieille Annie dans le petit appartement ; la vieille Annie et ses innombrables affreuses plantes vertes.

4.

Éloïse passe machinalement son index dans les plumes de la perruche bleue. Le corps du volatile est tout dur et tout froid.
— Elle est super froide, s’étonne Éloïse.
— Annie les met dans son frigo en attendant, explique Victor.
— En attendant quoi ? Y’aura pas d’enquête. Y’a pas de budget de prévu pour les autopsies d’oiseaux.
— C’est ce que t’ont dit les flics ?
— Ouais.
Victor attrape délicatement l’index d’Éloïse pour lui faire arrêter ses caresses. Il referme la boîte à chaussures dans laquelle les deux perruches reposent sur le dos.
— Mais alors, du coup, tu sauras jamais ce qu’il s’est passé dans ta volière ? demande Victor.
— Ben non.
— Mais y’a quand même une enquête, non ?
— Non. Enfin, pas du côté de la police. Par contre, y’en aura sûrement une du côté de l’assurance. C’est con parce que je commence à soupçonner des gens maintenant.
— Qui ?
— N’importe qui : le jeune qui bosse chez nous depuis une semaine, le type qui nous vend les graines, n’importe qui ! Même Julia, c’est pour dire !
— Ah oui, effectivement, c’est con.
Éloïse sourit, regarde Victor dans les yeux puis se met franchement à rire.
— En tout cas, c’est pas aussi con que ton reportage de la dernière fois, avec ton type qui se croit mort !
— Y a rien de con là-dedans, ça existe vraiment : ça s’appelle le syndrome de Cotard.
— Mouais.
— Tu me crois pas ? Je te le présente quand tu veux, mon type !
Cette fois, c’est Éloïse qui accroche de son index, un doigt de Victor.
— Moi, c’est Annie que j’aimerais que tu me présentes Victor, histoire qu’on officialise tout ça. En plus, je suis sûre qu’elle se doute d’un truc, tu crois pas ?
— Je sais pas. Et je lui dis quoi ?
— Ben, qu’on se bécote de temps en temps dans mon bureau, que la première fois, c’était après un de tes reportages sur mes oiseaux, qu’on se voit de plus en plus régulièrement…
— Non, je voulais dire : pour ses perruches, je lui dis quoi ?
— Ben j’en sais rien Victor. Vraiment, j’en sais rien du tout.
— Tu crois que tes oiseaux et ses perruches, c’est la même chose ?
— Pourquoi voudrais-tu que ce soit la même chose ?
— Ben, des oiseaux qui meurent la même nuit, quand même, c’est bizarre, non ?
— Orson Welles et Yul Brynner sont morts le même jour.
— Non, mais je sais pas moi, je cherche, hein ! T’as pas envie de savoir ce qui est arrivé à tes oiseaux ?
— Mais bien sûr que si, Victor ! Mais s’il y a une enquête de l’assurance, ce ne sera pas pour trouver une cause mais juste un fautif, tu vois ? On n’en saura sûrement pas plus : je pense que l’assurance va nous rembourser les oiseaux et puis c’est tout.
— Rembourser les oiseaux ? Et les perruches d’Annie ?
— Mon assurance ne va pas lui rembourser ses perruches, Victor !
— C’est pas ce que je dis ! C’était pas que des perruches pour elle, tu sais.
— Je sais. En attendant, elle va pas pouvoir les garder longtemps dans son frigo, va falloir que vous en fassiez quelque chose.

5.

Annie pose sur le dessous de plat, une vieille cocotte en fonte qui semble avoir été fabriquée le jour de la naissance de son arrière-grand-mère paternelle. Elle en soulève le couvercle et les verres de ses lunettes se couvrent instantanément de buée. Elle lève vers le jeune couple, un visage souriant sans yeux :
— Vous allez voir, c’est délicieux ! C’est ma mère qui les cuisinait comme ça et je trouve que c’est moins sec ! Par contre, y’a pas grand-chose à manger sur ces bestioles !
Elle dépose dans l’assiette d’Éloïse un morceau ragoutant et dégoulinant de sauce, directement sur la purée maison. La sauce dévale un flanc de la petite colline de pommes de terre écrasées, mixées, lactées, beurrées, crémées et légèrement muscadées, et tourne autour. Éloïse suit du regard le cercle de liquide brun se dessiner sur les bords de l’assiette.
— C’est une caille. J’espère que vous mangez quand même des oiseaux ? s’inquiète Annie.
— Oui, oui, bien sûr. J’adore même, répond Éloïse en lui souriant.
— Tant mieux. Bon appétit alors.
— En parlant d’oiseaux, dit Victor, t’as fait quoi de tes perruches Annie ?
— Monsieur Da Silva, le mari de la concierge, me les a enterrées hier soir, au fond du parc.
— La copro a bien voulu ?
— J’ai pas demandé à la copro, juste à madame Da Silva. Et son mari, vu qu’il est marbrier, il a même mis une plaque.
— Une plaque ? Mais y’a écrit quoi dessus ? s’étonne Victor.
— « À notre papy Marcel » : c’est un invendu. Monsieur Da Silva me l’a donnée. J’allais pas non plus faire graver une plaque pour mes perruches, ça coûte cher quand même de faire graver une plaque.
— Comment il peut y avoir un invendu de plaque funéraire ? demande Éloïse, amusée malgré elle.
— Ben peut-être que cette année, le papy Marcel a finalement décidé de se faire vacciner contre la grippe, répond Victor. Mais pourquoi monsieur Da Silva, il ne garde pas la plaque : y’aura encore sûrement un papy Marcel qui va mourir, il pourrait la revendre, non ?
— Y a la photo du papy Marcel qui est aussi gravée dessus, répond Annie.
Éloïse sourit discrètement.
— Et puis la plaque, c’est aussi pour Faro.
— C’est qui Faro ? demande Victor.
— Faro, c’était le chat des Da Silva. Il est enterré avec mes perruches. C’est bizarre quand même parce qu’il est mort la même nuit que mes perruches. Et que vos oiseaux, mademoiselle.
— Mais pas le même jour qu’Orson Welles et Yul Brynner, renchérit Victor.
Éloïse éclate franchement de rire.

6.

Victor se trouve une place entre deux coussins en crochet sur le canapé de tissu aux motifs floraux. Madame Da Silva lui présente une assiette au milieu de laquelle s’étale une pâtisserie ronde couverte d’un flan aux œufs.
Victor remercie madame Da Silva d’un sourire et pose l’assiette sur ses genoux, tandis que monsieur Da Silva lui tend un petit verre rempli à ras bord :
— C’est du Porto, lui dit-il. On l’a ramené du Portugal, l’été dernier.
— Merci, répond Victor. Et merci aussi pour la plaque, pour les oiseaux d’Annie.
— C’est rien, c’est rien. Et puis, ça a fait plaisir à votre maman.
— Annie n’est pas ma mère. On est juste des amis, c’est tout.
— Tu vois bien Pedro, fait remarquer madame Da Silva à son mari, je te l’avais dit : c’est pas son fils, sinon, il habiterait chez elle, pas en face !
Victor sourit, goûte le Porto de l’été dernier, et cherche du regard une place sur la table de salon encombrée où poser son verre.
— C’est mon mari, dit madame Da Silva en remarquant l’embarras de Victor. Il fait la collection de fougères. Vous verriez, il en met partout ! On en a même une petite dans les toilettes !
— C’est ma passion, s’excuse monsieur Da Silva.
— Une jolie passion, le rassure Victor.
Monsieur Da Silva se lève, s’empare de la fougère posée sur le petit tabouret en Formica installé près du canapé, et part dans la cuisine avec sa plante. Victor pose alors son verre et son assiette sur le tabouret vide.
— Madame Da Silva, dit-il en se penchant vers la concierge assise en face de lui dans un fauteuil bas, Annie m’a appris pour votre chat.
— La pauvre bête, se lamente-t-elle. Il est mort la même nuit que ses perruches. Moi j’ai trouvé ça bizarre, mais mon mari, il dit que ça devait arriver, parce que Faro, c’était un chat qui aimait bien chasser. Il nous ramenait toujours des souris. Mon mari dit qu’il est mort parce que peut-être qu’il a mangé une souris qui avait une maladie.
— Et vous, madame Da Silva, excusez-moi de vous le demander, mais vous l’avez vu mourir votre chat ? demande Victor.
— Non, non. C’est mon mari, en se levant le matin, qui a trouvé Faro mort.
— Et il l’a trouvé où ?
— Juste là, sur le canapé, où vous êtes. Mon mari m’a appelé pour que je vienne voir : ça m’a fait bizarre de voir mon Faro mort dans le salon, au milieu de toutes les fougères de mon mari.

7.

— Victor, lance la secrétaire de l’accueil en le voyant sortir de l’ascenseur, j’ai un type pour toi au téléphone. C’est encore au sujet de ton dernier reportage, celui sur les oiseaux morts du zoo. Je te le transfère ?
— Oui, vas-y : sur mon poste, je vais dans mon bureau.
Victor appuie sur le bouton vert clignotant du téléphone :
— Oui, allô ?
— Victor, dit la voix faible et reconnaissable que seul un homme qui se pense mort peut avoir, il n’y a pas que les oiseaux de la volière de votre reportage qui sont morts cette nuit-là.
— Je sais, répond Victor, il y a aussi les perruches d’une amie et le chat de ma concierge.
— Il y a eu d’autres oiseaux, reprend la voix de l’homme au téléphone. J’étais dans la forêt cette nuit-là, j’y ai vu la mort, Victor.
— D’après le reportage que j’ai fait sur vous il y a quelques jours, il me semble que vous avez déjà vu la mort, non ? ironise Victor.
— Je ne vous parle pas de la mienne, Victor. Cette nuit-là fut la première, une nouvelle nuit viendra, puis d’autres suivront régulièrement, périodiquement, cycliquement.
— OK. Donc, vous m’appelez pour me dire que vous avez vu des oiseaux morts dans la forêt. Quel scoop !
— Je n’ai pas vu d’oiseaux morts, Victor, j’ai vu des oiseaux mourir cette nuit-là.
— La nuit où les oiseaux de la volière tropicale sont morts, c’est ça ? demande Victor soudain intéressé.
— Oui, Victor.
— Et vous savez combien d’oiseaux sont morts dans la forêt cette nuit-là ?
— Tous ceux qui s’y trouvaient à ce moment-là, Victor.
Victor cale le combiné du téléphone entre son oreille et son épaule, ouvre un tiroir et en sort un crayon de papier et un petit calepin noir. Il griffonne rapidement sur une page vierge : « Oiseaux de la forêt morts : personne au courant ? Pompiers ? Police ? Mairie ? ».
— Et qu’avez-vous fait ? demande Victor.
— Je n’ai rien pu faire. Je me suis évanoui. En me réveillant, avec les premières lueurs du jour, les cadavres des oiseaux avaient disparu. Je ne suis pas le seul au courant visiblement.
— Vous avez dit « une nouvelle nuit viendra » ; c’est-à-dire ?
— Que ça va recommencer, Victor. Le cycle est enclenché. Et je sais quand arrivera la prochaine nuit. Je connais la mort, Victor, je sais comment elle fonctionne.
— Et c’est quand, d’après vous, la prochaine nuit ?
— Demain.
— Vous m’emmèneriez dans cette forêt ?

8.

— Très bonne idée le café, Annie, remercie Victor en soufflant sur le dessus de sa tasse.
— Quand tu m’as dit qu’on allait sûrement passer une bonne partie de la nuit en forêt, j’ai pas hésité : deux Thermos de café bien chaud et deux paquets de Petit Beurre !
— Très bonne idée aussi les Petits Beurres, renchérit monsieur Da Silva.
— C’est vrai ! Je sais pas vous mais moi, je commençais à avoir un petit creux, avoue Éloïse.
Annie, Victor, monsieur et madame Da Silva acquiescent en silence.
Les arbres hauts sous lesquels le petit groupe s’est arrêté laissent passer une partie de la lumière blanche de la pleine lune. Chacun d’entre eux distingue parfaitement le visage des autres. Ils marchent depuis presque une heure maintenant et quand Annie a annoncé qu’elle avait apporté du café, tous ont avoué qu’une halte serait la bienvenue.
— Tu crois qu’on en a encore pour longtemps à marcher, Victor ? demande Annie.
— Si je calcule d’après le plan, on en a encore pour un bon quart d’heure, je pense.
— Et tu crois qu’on va reconnaître l’endroit ? On est quand même en pleine forêt.
— Il m’a dit qu’il nous attendra et qu’on le verra.
Les dernières gouttes de café bues et les dernières miettes de biscuits picorées, le groupe reprend sa marche nocturne en silence.
Au bout de treize minutes exactement, il atteint une petite clairière. Là, la lumière de la lune n’est pas freinée par les branches des arbres et l’endroit est presque éclairé comme en plein jour.
— Par ici Victor ! En face de vous !
Victor plisse les yeux pour voir, de l’autre côté de la clairière, l’homme qui leur a donné rendez-vous. Le groupe traverse la petite étendue d’herbe tendre pour le rejoindre sous un frêne.
— Vous ne m’aviez pas dit hier que vous viendriez avec tout ce monde, s’étonne l’homme.
— Vous ne m’avez pas dit de venir seul, lui répond Victor. Et maintenant ?
— Maintenant, on attend.
Madame Da Silva se rapproche un peu plus de son mari et lui attrape un pan de son gilet du bout des doigts.
— Ça va pas être dangereux ? demande-t-elle.
C’est le hululement d’un hibou proche qui lui répond. Puis un second d’un autre plus lointain. Puis un troisième, plus fort que les deux premiers, si fort que le groupe a l’impression que l’oiseau est parmi eux.
— Ça commence, dit l’homme.
Victor prend la main d’Éloïse pour la conduire près d’Annie. Monsieur Da Silva sert un peu plus sa femme dans ses bras.
— Qu’est-ce qu’on doit regarder ? demande Victor.
— La clairière, répond l’homme.
La lune éclaire toujours pleinement le lieu et Victor peut distinguer çà et là, des tas de terre fraîchement retournée par les taupes. Rien ne bouge dans la clairière. Victor se tourne vers l’homme ; il n’a pas le regard dirigé vers le sol lui, mais vers la cime des arbres de l’autre côté de la clairière. Victor regarde alors dans la même direction et bien qu’il n’y ait pas un seul souffle de vent, il voit parfaitement les branches se balancer. Elles bougent toutes régulièrement, à la même vitesse et dans un même mouvement. Hêtres, frênes, chênes : tous les arbres balancent leurs branches en rythme et bientôt le bruissement des feuilles devient un vacarme insupportable.
Victor plaque ses mains sur ses oreilles.
— Vous savez ce qu’il se passe ? hurle-t-il en direction de l’homme.
— Ça recommence, Victor, lui crie-t-il pour toute réponse.
Éloïse pousse un cri : le cadavre d’une chouette hulotte vient d’atterrir à ses pieds, bientôt suivi d’une dizaine d’autres. Le petit groupe se recule un peu plus dans la forêt tandis que le sol de la clairière commence à se couvrir de cadavres de volatiles.
Trois jeunes chevreuils affolés passant près des Da Silva manquent de les renverser. Ils traversent la clairière, piétinant les oiseaux morts, et avant d’atteindre les arbres, le plus petit des trois s’affale, bientôt suivi des deux autres.
— C’est plus fort que la dernière fois, annonce l’homme.
Victor se retourne et le voit sortir un masque à gaz de son sac de sport.
— Qu’est-ce que vous foutez avec ça ? demande Victor.
— Cette fois, c’est différent. C’est plus fort.
— Comment ça, plus fort ?
Victor n’entend pas la réponse de l’homme. Il se sent soudain pris d’un violent vertige. Il passe sa main sur son front douloureux, et sent lui venir la nausée. Il lance un bras vers le tronc d’un arbre pour s’y appuyer, mais sa main glisse et il se retrouve à genoux dans un tas de feuilles mortes. Sa tête devenue lourde entraîne tout le haut de son corps vers l’avant. Victor bascule et se retrouve à plat ventre sur la terre fraîche et humide.
Il se retourne péniblement, et redresse la tête pour apercevoir Éloïse et Annie allongées inconscientes sur le sol, l’une à côté de l’autre. Il n’a pas la force de tourner la tête de l’autre côté pour essayer de voir où se trouvent les Da Silva.
L’homme se penche sur lui.
— C’est très fort, cette fois-ci Victor, lui crie-t-il à travers son masque. Les arbres ont enfin décidé de s’attaquer à leurs vrais ennemis !
— Les arbres ? parvient à articuler Victor.
— Oui, Victor. Les arbres. Et les arbustes. Et les plantes. Et les fleurs. Tous les végétaux ! Ils se vengent, Victor. Ils ont décidé de nous tuer !
— Comment ? murmure Victor.
— Le CO2, Victor. Ils nous intoxiquent avec leur CO2 comme nous les intoxiquons avec le nôtre, celui de nos voitures, celui de nos usines. Ils veulent notre mort comme nous voulons la leur. Et ils sont plus forts cette fois-ci.
L’homme se lève, ramasse son sac et en sort un autre masque à gaz. Il revient près de Victor, lui soulève la tête d’une main et lui pose le masque sur le visage.
— Avant tout, il faut qu’on essaie de sauver d’abord les oiseaux.
Il se redresse, attrape son sac de sport vide, et regarde les autres membres du groupe couchés sur le sol.
— Mais vous ne m’aviez pas dit hier que vous viendriez avec tout ce monde.
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