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Charlie COSA

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En compétition

Sous ses chaussures craquaient des débris de verre. Autour, une couche de terre friable s’étendait aux quatre coins du bâtiment. Fred ajusta sa veste et épousseta son pantalon. La chute dans la cour lui avait écorché la main droite et sa paume était présentement un mélange de sang séché et de poussière. Malgré des conditions physiques honorables pour un quarantenaire, il peinait à reprendre son souffle. Mais ce n’était pas le sprint nocturne qui avait autant mis son cœur à l’épreuve, non. La peur, ce mécanisme archaïque, l’avait transcendé. À présent, tous ses sens se trouvaient en éveil. Il consulta à nouveau la porte de métal qu’il regrettait d’avoir refermée si brutalement. Ce geste irréfléchi le rendait localisable. Inquiet, il décida de disposer un bidon en obstacle. Mais devant son incapacité à le déplacer, il bloqua la porte sans verrou à l’aide de chevrons de bois.
Il considéra à présent l’endroit. La lumière, certes tamisée, mais régulière, permettait d’analyser toutes les possibilités qui s’offraient à lui. Face à la multiplicité des ouvertures et surtout de l’entrée principale de l’usine dont une porte géante était couchée sur le sol, il réalisa le ridicule et l’inutilité de sa barricade. La forteresse dans laquelle il avait trouvé refuge s’avérait être un formidable gruyère où les courants d’air virevoltaient à leur guise. Il se saisit d’un tuyau de métal qui, comme nombre d’objets et détritus, jonchait l’endroit. Puis il risqua un œil par une fenêtre morcelée. Le vent soufflait dans les arbres, la visibilité demeurait quasi nulle. Par prudence, il décida de s’accroupir. N’ayant pour connaissance de la survie, de la violence ou de la guerre que les jeux vidéo ou la télévision, il détermina néanmoins une stratégie basée sur l’analyse de son environnement.
Des poutres de métal à intervalles réguliers soutenaient la toiture à sheds. Plusieurs portes, des fenêtres, des machines colossales endormies... bon tout cela ne servait à rien. Cette usine devait être désaffectée depuis plusieurs années et probablement le terrain de jeux d’enfants plus ou moins jeunes aux vues du nombre de tags multicolores qui saturait les murs. Un dessin cependant se démarquait dans cet imbroglio de formes complexes et anarchiques. Il représentait une silhouette d’homme dont le contour était bleu. Seul le bras gauche était tracé en rouge. Mais l’attention de Fred se reporta sur cet escalier, en face de lui. Derrière une rambarde, des bureaux étaient perceptibles. Il réfléchit un instant à s’y cacher, mais revint immédiatement sur cette possibilité. « Trop dangereux », jugea-t-il. Le risque d’être piégé à l’étage, sans autre échappatoire que la défenestration, l’incita à maintenir sa position. Il s’adossa dans le coin près de la porte barricadée. Invisible de l’extérieur, inattaquable par l’arrière, il ne lui restait qu’à attendre l’ennemi qui serait nécessairement à découvert. Dès qu’il serait à portée, il pourrait lui défoncer le crâne et enchainer par...
La lumière s’éteignit brusquement.
Il contint un cri. Son courage et son assurance retrouvés s’évanouirent tandis qu’il courait, paniqué dans les ténèbres. Un bruit métallique retentit lorsque sa tête rencontra ce qui devait être un pilier. Couché sur le côté, il gémissait. Ses mains collées contre son front tentaient, par des frottements énergiques, de chasser la douleur qui paradoxalement croissait.
La lumière revint.
Il demeura aveuglé un instant puis s’assit tout en continuant de masser son front lancinant. Après plusieurs tamponnages de ses doigts, il fut soulagé de ne constater aucun nouveau saignement. Un tintement régulier lui parvenait à présent aux oreilles. Il crut une seconde à un dysfonctionnement de son ouïe, mais le bruit perdurait. Fred se redressa et épousseta à nouveau son pantalon ; une énorme machine industrielle était dressée devant lui. Par précaution, il ramassa son arme de circonstance et longea le colosse de métal. Il stoppa net son avancée. Le glas se rapprochait. Une ombre apparut sur le sol terreux. « Encore elle », songea Fred en trébuchant dans un mouvement de terreur. Assis sur son séant, il repensa à cette silhouette qui l’avait attaqué, manquant de peu de le frapper à la tête. Quelques minutes auparavant, elle l’avait surpris dans cet étrange préfabriqué qui jouxtait le bâtiment actuel. Pourquoi était-il là d’ailleurs ? Il ne s’en souvenait pas. Mais toujours est-il que l’ombre avançait à présent vers lui et dévoilait enfin son visage. Ou plutôt son masque. Un sourire triste ornait le faciès synthétique. De sa main, il cognait régulièrement le rebord métallique de la machine de sa feuille de boucher tel un diapason. Fred continuait à fuir à la manière d’une araignée, mais l’homme poursuivait son irrésistible progression. Soudain, ce dernier feignit une accélération en piétinant le sol ce qui provoqua une terreur indicible chez Fred qui eut pour heureuse conséquence de redresser son corps. Il se précipita dans l’escalier industriel qui menait à l’étage. Il regretta immédiatement ce choix, le condamnant à l’impasse. Alors qu’il claquait la porte à l’encadrement dénué de vitre, il entendit les pieds lourds de son ennemi gravir une à une les marches. Bourré d’adrénaline, Fred repoussa un massif bureau de bois contre la porte. Il ajouta à cela l’écroulement d’une armoire dont le fracas accentua son angoisse. Face à sa barricade, il tenait fermement son sceptre de métal prêt à... il verrait bien ce qui en ressortirait. Les bruits de pas s’arrêtèrent et de longues secondes s’écoulèrent.
Le masque apparut brusquement par l’encadrement. Il observa Fred puis faufila subtilement sa tête pour constater l’ampleur du barrage de fortune. À nouveau, l’homme disparut.
Fred en profita pour ouvrir la porte qui se trouvait à l’origine derrière le bureau : des toilettes, sans issue. Il remonta la ficelle des stores et découvrit une nuit insondable. Malgré cela, il enjamba la fenêtre. Il ne se situait qu’au premier étage. Il s’apprêta à sauter au moment où le sol s’éloigna brusquement. Il semblait descendre à une vitesse folle... ou alors c’était le bâtiment qui s’élevait. Fred perdit l’équilibre et crut un instant basculer dans le vide. La frayeur le délesta de son tuyau de métal, il s’accrocha au rebord de la fenêtre. Après plusieurs tractions pathétiques, il réussit à arrimer un de ses bras, puis l’autre et enfin se laissa choir sur le parquet du bureau. Les jambes tremblantes, il se releva puis se pencha avec une prudence démesurée par la fenêtre. Le sol était remonté à sa hauteur initiale. En détresse complète, il cria à l’aide. Seul le silence lui répondit. Il distinguait de vagues formes qui devaient être des arbres. Il ne reconnaissait pas l’endroit, il n’arrivait pas à s’orienter. Un bruit d’écoulement le fit sortir de son incompréhension géographique. L’homme masqué était réapparu et déversait un liquide par l’encadrement.
Cette odeur. C’était cette odeur, sans équivoque, que diffusait l’essence qui réalimenta l’adrénaline de Fred. Il repoussa l’armoire dans un nouveau fracas. Mais alors qu’il empoignait le lourd bureau, une lueur se révéla. Celle du briquet que tenait l’homme au masque. Fred hurla au fou de retenir sa folie. Mais une tempête de feu se répandit dans la pièce. La chaleur et la lumière refluèrent les ténèbres tandis que Fred écartait l’ultime obstacle qui devait le protéger. Il ouvrit la porte et reçut un coup de pied dans le thorax. Il ne resta pas longtemps au sol, motivé par les flammes qui léchaient ses vêtements. Il se donna quelques tapes sur les bras pour éteindre les flammèches naissantes, mais ce fut une autre tape qui l’envoya au tapis. Sa tête rencontra lourdement le parquet. Malgré l’ambiance dantesque, Fred peinait à revenir à lui. Il aperçut un regard triste l’observer.
L’homme masqué, en combinaison rouge, posa un pied dominateur sur la poitrine de sa victime et d’un geste net et vif, lui trancha le bras gauche.
Fred se réveilla en sursaut.
Sa femme se trouvait assise à ses côtés. Vêtue d’une nuisette noire, elle consultait son mari, à la fois dubitative et effrayée.
— Ça va, chéri ? Tu criais.
Il ne répondit pas. Bien qu’il ne constatât que les objets familiers de sa chambre, il peinait à retrouver ses esprits. Un lien indicible le retenait dans le monde de son cauchemar. La voix de sa conjointe paraissait lointaine et semblait ricocher sur son crâne. Soudain, il attrapa son bras gauche, le caressa. Il réalisa avec soulagement que son membre tatoué d’un signe tribal était encore solidement arrimé. Un sale rêve. Voilà la conclusion rassurante qui permit à Fred, par un geste plus ou moins équivoque, de stopper les questions de sa femme qui lui parvenaient en rafale.
La douche ne réussit pas à effacer cette curieuse odyssée nocturne et les fourmillements ressentis au réveil, à l’intérieur de son bras gauche, ne cessaient de croitre. Dès sa prise de poste au service comptabilité de son entreprise de transport, la désagréable sensation se transforma en douleur et progressait au rythme des antalgiques dont la quantité absorbée dépassait nettement le seuil autorisé.
La journée se solda par une improductivité consternante alliée à une humeur biaisée par un tourment ininterrompu, que sa collègue de bureau avait pu amèrement constater lors des rares tentatives d’échanges auxquelles elle s’était risquée. Le martèlement insupportable interne de son membre n’encouragea pas Fred à se confier à sa femme : elle reçut des foudres équivalentes l’incitant à rejoindre sa chambre plus tôt qu’à l’accoutumée.
Ne parvenant à s’abrutir suffisamment avec la télévision, il décida de noyer sa souffrance dans le whisky, méthode somme toute glorifiée par le cinéma. Elle n’apporta en fin de compte qu’un écœurement malvenu.
C’est au cœur de la nuit que Fred réussit à s’endormir.
À son réveil, la douleur avait disparu. Son bras gauche aussi. Horrifié, il découvrit celui de sa chemise nouée juste à la base de l’épaule. Il poussa un cri de terreur et la panique s’accrut lorsqu’il constata qu’il ne se trouvait plus dans son salon. La pièce ressemblait à un bureau médical. Le carrelage tapissait l’ensemble des murs sans fenêtres. Devant lui, son double. Il s’approcha du miroir soutenu par une ficelle au-dessus de l’évier. Il déboutonna de sa main libre et hésitante sa chemise. Agacé par sa lenteur, il tira le tout d’un coup sec. Face à son reflet, il balbutia de pathétiques onomatopées avant de vomir dans le lavabo. Revenu à lui, il constata l’amputation de son bras sans pour autant ressentir de douleur. Du bout des doigts, il effleura le moignon, ne réussissant à croire ce qu’il voyait, touchait.
En homme rationnel, son cerveau se mit en branle. Il élabora mille théories logiques et parvint à un raisonnement acceptable. Il devait subir le contrecoup du bilan comptable de cette fin d’année. Et puis il avait été confronté à pas mal de changements dans sa boite et d’autres étaient à venir. Sans oublier sa femme, qu’il qualifiait intérieurement de colocataire... ajoutant à cela la fatigue ! La douleur de son bras ? Une mauvaise position nocturne accentuée par un stress somatique.
Il devait dormir en ce moment même sur son canapé, il en était certain. À la manière d’une incantation, il sollicita son réveil. Mais force était de constater qu’il ne parvenait à sortir de cette « semi-conscience » et que son membre demeurait toujours absent. C’est lors de cette observation que quelque chose lui apparut dans le miroir. Doucement, il se retourna et un frissonnement lui parcourut l’échine. Sur le mur nu, derrière, se dessinait une forme familière. Elle représentait, à l’instar de celle de l’usine, une silhouette masculine au contour bleu. Mais cette fois-ci, c’est la jambe droite qui était tracée en rouge et non plus le bras gauche. Il se sentit défaillir, mais se rattrapa à l’évier souillé. Il palpa le membre désigné par le mur qu’il n’espérait pas prophétique. Persuadé de rencontrer à nouveau le psychopathe, il entreprit d’ouvrir chaque tiroir et armoire : tout était verrouillé. Il considéra alors son environnement, mais ne trouva rien de contondant ou tranchant. La main vide, il se résolut à quitter ce lieu stérile. Un long et large couloir se dévoila, révélé par de timides néons. Deux fauteuils roulants d’un autre âge stationnaient. Le mur de droite s’avérait être en réalité une grande baie vitrée qui, une fois plus, ne cédait au regard que des ténèbres insondables. De l’autre côté, des portes à hublots à intervalles réguliers. Fred s’approcha de la première, mais l’obscurité à l’intérieur était telle qu’il demeurait impossible d’en mesurer la profondeur. La seconde pièce, elle, laissait percevoir une forme blanche. Ses yeux s’habituaient à la pénombre, il était convaincu que celle-ci était une personne recroquevillée. Il en eut la confirmation quand elle se déploya. Un visage se colla au hublot. C’était une femme aux longs cheveux bruns qui, tout en lui adressant un regard plaintif, lui parla. Mais l’épaisseur de la vitre ne laissait filtrer aucun son et Fred tapota sur l’une de ses oreilles pour exprimer son incapacité à entendre. Elle se tut un instant puis désigna de l’index la trappe à plateau au centre de la porte. Fred déverrouilla celle-ci et elle l’invita à attraper quelque chose. Il approcha pour recueillir ce qu’il ne voyait pas. Mais lorsqu’il fut à portée, elle réussit à saisir son poignet pour l’attirer dans l’interstice. Le visage de la femme était empli de folie et ses cris déments se mélangeaient à ceux, horrifiés, de Fred. Elle frappa énergiquement au hublot de sa main libre, ce qui accentua l’effroi de l’instant. Après une lutte qui parut une éternité pour Fred, il parvint à se dégager, non sans basculer en arrière. Assis sur le carrelage, il observa l’aliénée qui, agenouillée devant la fente, poursuivait sa terreur vocale. Prudent, Fred referma la trappe et les cris disparurent.
Horrifié, il mit plusieurs minutes à reprendre son exploration. L’expérience traumatisante de la seconde porte l’invita à certaines réserves lorsque l’homme nu, enrobé et velu, de la chambre suivante s’approcha du hublot. De son visage moustachu, il adressa à Fred des grimaces enfantines, mais qui en ce lieu devenaient glaçantes.
Les autres pièces n’apportèrent rien, si ce n’est l’accroissement du malaise de l’explorateur de l’inconnu. Lorsqu’il repoussa les doubles portes battantes qui concluaient le couloir, il découvrit une vaste salle dont les tables et bancs scellés décoraient ce qui devait être un réfectoire. Au fond de ce lieu en désordre, couverts, plateaux et nourriture avariée semblaient être les témoins d’un départ précipité des occupants.
Une personne était assise sur un fauteuil roulant. Tournée face au mur, Fred ne la distinguait qu’approximativement. Mais oui, il en était sûr, c’était un homme.
La double-porte franchie se referma brusquement. Dans cette continuité, des haut-parleurs disséminés dans toute la pièce se mirent à cracher. Fred reconnut sans peine Lettre à Élise, mais ce n’était pas la version originale. Le son était semblable à celui d’une boite à musique. Le curieux opéra se poursuivait et l’homme à la chaise se releva. Ce fut avec effroi, mais sans surprise, que Fred identifia son bourreau de la veille. Similairement vêtu, similairement masqué.
Il avançait lentement en direction de Fred, se délectant des prémices du combat à venir. « Le désir fait monter le plaisir », pensait Fred en effectuant quelques pas de crabe vers les tables encombrées. Sans lâcher son adversaire du regard, il chercha à tâtons une arme qui pourrait rivaliser avec la feuille de boucher de son ennemi qui tranchait l’air tel un métronome.
Fred saisit sa chance. Une fourchette. Instrument dérisoire s’il en était, mais un geste bien placé dans la carotide... Il avait vu ça un jour. Au cinéma, pas au bureau. Lettre à Élise continuait sa partition.
Fred accrocha du pied une desserte errante et se la rapprocha pareil à un barrage. L’homme masqué poursuivait son avancée. Lorsque Fred estima la distance suffisante, il projeta le meuble roulant vers l’individu qui, effectuant une esquive, fut obligé d’ouvrir sa garde. Fred se rua sur lui et lui logea la fourchette dans le cou.
La tête légèrement inclinée vers l’arrière à cause du coup, il observa un temps d’immobilité qui permit à Fred d’entrevoir l’espoir d’une victoire. Mais le blessé retira sèchement la fourchette et la laissa tomber au sol. Couvert par la musique, elle ne fit aucun tintement. Reculant dans un piétinement, Fred balançait tout ce qui se trouvait à sa portée face à l’homme qui reprenait sa sinistre marche. Mais rien ne l’arrêtait. Fred se rua alors sur toutes les sorties, mais aucune ne répondit à son appel. Dans un dernier espoir, il se saisit d’un extincteur. Il grimpa sur une petite étagère le long d’un mur, le seul disposant de fenêtres en son sommet. Il frappa, frappa et frappa encore, mais son bélier rebondissait systématiquement. La paroi n’était pas dure, non, mais elle semblait absorber le choc. Malgré cela, il continua d’ardeur.
Un éclair atteignit sa jambe droite. Puis un second. Fred réalisa que ce n’était pas la colère du ciel qui s’acharnait sur lui, mais celle de la feuille de boucher et de son maître. Il échappa l’extincteur au moment où sa jambe fût sectionnée.
Fred se réveilla en sursaut.
La perplexité et l’inquiétude de sa compagne avaient évolué. Elle s’évertuait depuis plusieurs minutes à arracher à Morphée son... celui qui habitait avec elle, mais sans résultat. Pourtant il avait ouvert les yeux et cessé ses cris sans qu’elle n’en comprenne le lien de cause à effet.
À nouveau, Fred ressentit cette difficulté à revenir à la réalité. Après avoir rejoint la salle de bain, il absorba un antalgique pour contrer cette douleur au bras gauche qui, plus que jamais, le faisait souffrir. Les minutes passaient devant le regard de sa femme qui, à maintes reprises, lui proposa de voir un médecin. Il refusa sans véritables arguments, répondant par grognements. Mais lorsqu’il sentit une brûlure lointaine, mais réelle, naitre également dans sa jambe droite, il fut pris par l’angoisse.
Après plusieurs examens approfondis d’un praticien empathique des urgences, le verdict tomba. La radio, le scanner et l’IRM ne révélèrent absolument rien.
Fred ressortit avec une ordonnance d’antidépresseurs, un arrêt de travail de trois semaines et... la peur. Le médecin avait questionné sa femme sur son passé psychiatrique. Mais Fred ne possédait aucune véritable part d’ombre, à l’exception de celle des dernières nuits. Il n’avait rien osé divulguer à sa compagne ni au corps médical de ses démembrements nocturnes. Il craignait une analyse hâtive de son état mental et l’éventualité d’un internement.
Ses cauchemars étaient dus à ses douleurs et elles allaient disparaître. Oui forcément.
Deux jours plus tard, Fred n’avait toujours pas dormi. Non par manque d’envie, mais cela supposait de retomber sur l’autre boucher avec son masque ! Fred s’y refusait, bien qu’il savait l’endormissement inéluctable. C’était, paradoxalement, ses douleurs qui le maintenaient éveillé. Un nouveau médecin vint au chevet du mal-portant. Il ne constata aucun symptôme d’une quelconque maladie. Tous les voyants se trouvaient au vert, à l’exception de son comportement qui devenait de plus en plus incontrôlable. Il remercia sa compagne dans un langage peu châtié et se retrouva seul dans le salon, à nouveau. À plusieurs reprises, il molesta son bras gauche et sa jambe droite pour guérir le mal par le mal. Mais celui-ci augmentait insidieusement et sournoisement. Fred mélangea antidépresseurs et antalgiques puis, comme un lion en cage, il effectua les cent pas pour ne pas s’endormir. Ne pas s’endormir.
Il se réveilla. Il gisait sur le dos. De ses yeux embués, le plafond apparaissait lointain. Il tourna la tête. Tout son environnement était composé de rouille. Il comprit alors qu’il se trouvait au fond d’une cuve métallique dont le temps avait généré cette couleur rougeâtre.
Il s’assit et constata sans surprise, tout comme son bras gauche, l’absence de sa jambe droite. Mais la douleur avait disparu et il éprouva presque un soulagement. La mémoire de ce tourment était telle qu’il appréciait ce moment de répit. Sans surprise, également, il retrouva face à lui une représentation sur papier d’une silhouette d’homme tout de bleu tracé à l’exception, cette fois-ci, de sa jambe gauche et de son bras droit. Au-dessus de lui, enfin, pendait une longue corde nouée à intervalles réguliers. Il observa les parois sans prise du container cylindrique, puis le sommet. Celui-ci se concluait par un couvercle vitré avec en son centre une trappe. La corde permettait d’y accéder et Fred commença son ascension. Par une gymnastique qui consistait à enrouler la corde entre sa jambe, son tronc et son bras, il réussit à s’élever. Cependant, il chut à mi-parcours. La douleur et la difficulté de l’effort lui suggérèrent de préférer l’attente. Car il ne faisait nul doute qu’une fois arrivé au sommet, Il serait là. Alors Fred décida de conserver sa position jusqu’à ce que l’autre se montre. Mais un ruissèlement l’incita à changer de tactique. Par de petites trappes situées sur le pourtour du cylindre s’échappait un liquide. Le débit faible se transforma soudainement en torrent. L’eau ayant recouvert en quelques secondes ses pieds, Fred recommença son ascension avec la peur et la colère comme énergisant. Il se hissait plus vite qu’il ne l’aurait espéré, mais une nouvelle chute lui fit perdre son avance sur l’élément. Il constata que l’eau lui arrivait à présent à la poitrine. Il hésita un instant à se laisser porter par elle jusqu’au sommet, et préféra la solution manuelle. L’inaction accentuait sa peur et surtout, il appréhendait la résistance de l’ouverture de la trappe.
Effectivement, lorsqu’il accéda, après un effort considérable, au couvercle de plexiglas, il réalisa que sa position scabreuse l’empêchait de procéder à sa guise. Il réussit cependant à déverrouiller le clapet de la poignée avec les dents. Il lui suffisait de soulever le couvercle tandis que l’eau lui léchait déjà les pieds. À bout de forces, il peinait à rejeter la trappe qui se refermait implacablement dès qu’il parvenait à l’entrouvrir. Mais Fred s’accrochait et il continuait du sommet de son crâne à entretenir l’espoir.
L’eau venait de terminer son ascension. C’était un cauchemar, mais il demeurait convaincu qu’il allait mourir. Peut-être allait-il, dans l’autre monde, être victime d’un arrêt cardiaque causé par une tachycardie extrême ? Les matins précédents, son cœur battait à tout rompre et il lui avait fallu plusieurs minutes pour retrouver une pulsation normale.
Lorsque Fred s’apprêta à lâcher la corde et à sombrer dans les bas-fonds de cette cuve, la trappe s’ouvrit automatiquement. Il put enfin expulser l’air de ses poumons et, dans un dernier effort, se hisser sur la vitre. La terreur d’avoir frôlé une mort qu’il savait, au final, contrôlée par un sadique le fit pleurer. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait.
Après avoir repris ses esprits, il se résigna à accepter l’unique choix qui s’offrait à lui. Le tuyau d’un mètre de diamètre encastré dans le mur représentait la seule possibilité de sortir de cette salle noyée dont l’écoulement semblait s’être arrêté.
Fred se glissa dans l’ouverture et commença à ramper en direction de la lumière qui, à son grand soulagement, paraissait proche. Il avança précautionneusement dans la pénombre humide s’apprêtant à tout instant à voir surgir l’homme au masque. Mais c’est un simple clic qui le fit sursauter. Un subtil bruit de moteur résonna. Fred crût tout d’abord à une hallucination, mais il réalisa, bien trop tard à son goût, que le diamètre du boyau était en train de rétrécir. La compréhension qu’il allait finir en bouillie le força à accélérer l’allure. Arrivé au bout de son tunnel, il aperçut une poignée encastrée dans le mur. Il plongea pour l’agripper et, à la force de son bras valide, parvint à s’extraire du tuyau qui se referma. Simultanément, il reçut un coup de chaussures au visage le faisant presque perdre connaissance. Il vit seulement l’homme au masque triste lever son arme et accomplir son étrange et sordide besogne.
C’est en début d’après-midi que les ambulanciers déposèrent Fred en hôpital psychiatrique. Quelques heures plus tôt, il avait saccagé son appartement. Sa femme avait tout de même réussi à l’enfermer dans la chambre dont la porte s’avéra être un solide rempart face à son mari survolté. Le médecin de famille avait préconisé l’intervention des forces de police puis imposa l’hospitalisation d’office à Sainte Irène de la Joie, établissement spécialisé dans les maladies mentales. Avant d’être ensuqué de force, Fred hurla ses multiples douleurs provenant de ses quatre membres. Il décrivait cela comme « un feu de l’intérieur ».
Attaché au brancard, il percevait les voix d’inconnus, « certainement le personnel soignant », se disait-il. Il crut reconnaitre également celle de sa femme, mais des sanglots concluaient chaque fin de phrase. Malgré son état de somnolence, « le feu » rongeait toujours ses bras et ses jambes. Cette combustion interne ne semblait vouloir diminuer, bien au contraire.
Une ombre s’approcha de lui. Un homme à lunettes aux cheveux rares l’observa, sourire empathique aux lèvres. D’une voix infantilisante, il posa plusieurs questions à son patient qui décrivit dans des gémissements pathétiques, ses douleurs et sa peur. Le médecin le rassura et tandis qu’il dégageait de sa seringue une bulle d’air, il promit à Fred un sommeil profond et réparateur. À ces mots, Fred hurla son désaccord. Il ne voulait plus dormir, car l’homme au masque le tuerait. Mais l’aiguille s’enfonça à l’intérieur de son bras. Fred se débattit quelques secondes encore, mais les sangles le contenant riaient de ce pathétique effort.
Les sangles étaient toujours là, mais placées différemment.
À nouveau la douleur avait disparu. À nouveau ses membres avaient disparu. Couché sur le dos, deux sangles barraient son tronc, une plus petite barrait son front. Fred esquissa un bref mouvement de tête en direction de l’intense lumière ronde au plafond, mais il ne put que constater son solide harnachement. Et puis, à quoi bon ?
Un crissement régulier attira son attention. Contre l’un des murs de brique, de dos, l’homme au masque et sa sempiternelle combinaison rouge effectuaient un mouvement incompréhensible. Face à lui se tenait une autre personne... non, un mannequin sans tête !
L’individu se retourna et s’écarta de son œuvre. Il venait de coudre des membres humains à son tronc de plastique. Fred poussa un cri lorsqu’il reconnut son bras tatoué. Malgré cela, l’homme au masque arborait toujours son visage triste. Dans la pénombre, Fred distingua enfin un gigantesque aquarium rempli d’un liquide verdâtre. À l’intérieur, trois hommes nus au buste artificiel semblaient l’appeler. De subtiles bulles s’échappaient de leurs bouches et les coups qu’ils portaient sur la vitre demeuraient aussi désespérés que leur regard l’était. Le bourreau sortit de sa poche un papier qu’il déplia pour l’afficher devant le visage terrorisé de sa future victime. Le fameux dessin représentant une silhouette tracée de bleu... à l’exception de la tête, rouge. Il rangea son plan puis se saisit de sa feuille de boucher tandis que sa victime hurlait des supplications. L’homme posa délicatement sa lame sur le cou de Fred et la releva plusieurs fois afin d’évaluer la distance. Après une dernière adjuration de sa victime, il procéda d’un geste vif à la décapitation.
L’incendie dura moins d’une minute.
Les pompiers, qui arrivèrent en nombre à Sainte Irène de la Joie, crurent d’abord à un canular lorsqu’ils pénétrèrent dans cette chambre standard. Aucune fumée ni trace de suie n’étaient observables et la température de la pièce était normale.
Les témoins de la scène décrivirent un brasier qui s’était éteint aussi rapidement qu’il s’était déclaré.
Les combattants du feu découvrirent cependant, sur le lit intact, des cendres dont la disposition représentait un visage souriant.

PRIX

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En compétition

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CLASSEMENT Nouvelles

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Chantal Sourire · il y a
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François B. · il y a
Récit prenant et angoissant
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Charlie COSA · il y a
Merci François
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Felix CULPA · il y a
Un récit d'une grande maîtrise, un suspense qui se distille mot après mot. Le basculement entre un monde et un autre, entre la folie et la raison, et le phénomène de combustion spontanée, qu'il fallait vraiment connaître. Vous devez certainement vous intéresser à la parapsychologie pour connaitre les phénomènes des membres fantômes et de combustion spontanée. Quinze minutes d'une histoire parfaitement intrigante et maîtrisée. Vous avez mes 5 voix ainsi que mon respect pour la qualité de votre travail et votre merveilleuse inspiration, ainsi que toute mon admiration, Charlie.
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Charlie COSA · il y a
Merci beaucoup Felix, vraiment.
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Virgo34 · il y a
Un thriller au suspense bien mené.
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Charlie COSA · il y a
Merci Virgo !
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Ode Colin · il y a
très bien écrit et un bon moment à vous lire, mes votes !
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Charlie COSA · il y a
Merci Ode !
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Ginette Vijaya · il y a
Une très longue et hallucinante noyade dans les aspérités de l'esprit . Quand le cerveau humain dévie de sa trajectoire , il n'y a plus de remèdes ... et la médecine cherche toujours comment soigner ces étranges malades .
L’écriture montre à quel point ces malades sont brillants dans l' interprétation de leurs pensées.

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Charlie COSA · il y a
Merci (et bravo pour l'analyse)
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Nelson Monge · il y a
Une descente aux enfers parfaitement mise en lecture grâce la richesse de l'écriture. Mes votes ! Si les thrillers (moins sombres) vous intéressent, peut-être aimerez-vous jeter un œil sur mes "métaux brûlants" au coeur du Nevada des années 1950 ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/métaux-brûlants

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour ce thriler dont l'ambiance fantastique ne cesse de nous fasciner, Charlie ! Mes voix !
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Frédéric Bernard · il y a
Comment ne pas s'identifier à un personnage portant le même prénom que soi^^ ? C'est vrai que ce qui lui arrive est atroce mais on se laisse prendre facilement à la narration, à ce cycle particulier entre les phases de sommeil et d'éveil, entre les cauchemars et le rêve.

Ce texte revisite de façon très originale la figure du croque-mitaine façon Freddie Krueger (je me suis demandé s'il n'y avait pas un clin d'oeil dans le nom du personnage) pour l'associer au phénomène incroyable et pourtant bien réel de la combustion spontanée. Les cas sont très rares mais existent et je me rappelle avoir lu un article sur le sujet qui associait ces cas à des personnes souffrant de dépression ou de solitude. Ici, cela correspond assez : Fred se coupe peu à peu du monde réel, hanté par ses nuits épouvantables, ce sommeil perturbé pèse sur son moral et il est seul pour faire face à ce qui lui arrive.

La fin propose une explication vraiment très angoissante à ce phénomène, en en faisant l'ultime marche d'une descente aux enfers. Bravo !

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Charlie COSA · il y a
Merci beaucoup ! (Et bien vu pour Krueger 😉)
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Doria Lescure · il y a
Il est pas mal du tout ce récit dense et progressif qui nous fait passer du cauchemar à la réalité, par le mécanisme de la folie dans laquelle le personnage sombre petit à petit. L'ambiance fantastique est marquée par la réminiscence de l'homme masqué, et l'ensemble se tient, même si on comprend assez vite que le personnage va mal finir. Pour ce très bon moment de lecture, voici mes voix.
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Charlie COSA · il y a
Merci, c'est gentil à vous
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