Carbone Saturé

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Je suis auteur et bloggeur sur le site de critique littéraire l'Ogre Littéraire www.logrelitteraire.fr Ma passion : tordre la réalité et introduire un peu de fantaisie et de science-fiction dans  [+]

Image de Été 2020

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Je regardai l’horloge suspendue sur la paroi interne du dôme. BarGvel était en retard, encore. À mes côtés, Rekavi s’ennuyait ferme. Étendu de ses huit tentacules, la mine lasse, il envoyait régulièrement des soupirs télépathiques d’impatience qui me cognaient la cervelle. Il prenait sa mission ici bien trop au sérieux.
Sous ce dôme, je me sentais mal à l’aise. La planète que nous explorions était fantastique de beauté, je ne comprenais pas pourquoi nous devions nous enfermer dans cette demi-sphère aseptisée pour présenter nos résultats à BarGvel. Dehors, le vent fouettait les hautes herbes, poussait les nuages, faisait onduler la surface de l’eau. Dans cette pièce artificielle, tout était froid, immobile, sans vie et sans odeur. Une voûte blanche, un bureau blanc, un sol blanc, des murs… C’était laid, ça puait le rien, et le silence y était sinistre.
Nouveau regard sur l’horloge… BarGvel était à l’image de tous les autres Hermaphrochefs du Conglomérat galactique : des êtres bisexués sans aucun sens des mondanités. Que ce soit leur flanc masculin ou féminin, la ponctualité leur était une notion étrangère et rendre des comptes ne faisait pas partie de leurs mœurs. Et leur position hiérarchique justifiait de ne jamais en ressentir d’inconfort.
Notre vie à nous, êtres sexués, était ainsi : dans le Conglomérat, les humeurs des Hermaphrochefs ne se questionnaient pas. Ils dirigeaient. Nous ne pouvions que courber l’échine et prendre sur nous. Il est ainsi de certaines constructions sociales : impossibles à remettre en cause même si la population les rejette.
Rekavi tournait les pages de son cahier, posé sur le bureau notre salle de réunion, en activant avec frénésie ses frêles tentacules supérieurs. Plongé dans les notes de ses récentes expéditions, il utilisait sa trompe à encre pour y ajouter quelques remarques complémentaires. Pour ma part, j’attendais cette entrevue avec impatience, désireuse de partager mes dernières découvertes.
Mon corps s’allégea l’espace de quelques secondes. Je reconnus les effets d’une technologie anti-gravité : le vaisseau de BarGvel venait d’arriver au-dessus de nous. Confirmation faite lorsque le rugissement des réacteurs se fit entendre au travers des parois du bureau hémisphérique.
En attendant que BarGvel daigne nous rejoindre, je décidai de faire chauffer mon implant mémoriel avec les images de mon exploration de la semaine dernière. Les ruines de l’une des plus grandes villes de la planète. Située sur la côte d’un continent dont les étendues terrestres nord et sud n’étaient reliées que par un mince filet de terre, ce site archéologique exceptionnel rassemblait certaines des plus grandes structures artificielles, dont les façades s’élevaient vers le ciel pour aller lui en gratter le bleu. Des centaines d’années après la disparition soudaine de toute vie animale en surface, les plantes avaient pris possession des murs et recouvraient leurs surfaces transparentes d’une couche opaque. Cette planète était sans doute le site archéologique le plus riche jamais rencontré par le Conglomérat galactique Poulpien.
La porte de notre salle de réunion improvisée s’ouvrit et je vis la carcasse gluante de BarGvel s’engouffrer. J’enfilai mon tentacule dans mon orifice auditif pour désactiver l’appareil mémoriel, le temps que l’Hermaphrochef s’assoie. Rekavi, au garde-à-vous, tendit en l’air six de ses huit appendices gluants, en marque de respect. Pour ma part, je laissais les révérences aux passionnés de la hiérarchie. Je savais de source sûre que les Hermaphrochefs tenaient ces démonstrations de soumission en horreur.
Les dix yeux humides du flanc latéral masculin de BarGvel tranchaient avec le regard dur de son côté féminin. Une nette ligne droite noire les séparait, partant du haut de son cerveau, puis coulant le long de son crâne, de son bec, avant de se perdre dans sa forêt de tentacules. Iel avait la mine des mauvais jours : les nouvelles n’étaient pas bonnes. Le Conglomérat galactique exerçait une pression financière croissante sur notre expédition. Des résultats probants et rapides se faisaient attendre. Nous devions comprendre comment la vie animale de cette planète avait disparu pour en tirer les leçons adéquates. Apprendre des échecs des autres, pour sauver notre espèce…
Lorsque BarGvel s’étala, ses tentacules coulant sous et sur le bureau, ses vingt yeux aux abois, iel s’éclaircit le cornet acoustique puis prit la parole :
— Rekavi, mon cher, Demida, ma chère, j’espère que vous avez de meilleures nouvelles que lors de notre dernière entrevue. J’ai discuté avec lela Poulpe en charge des opérations scientifiques, ils sont à deux doigts de nous couper les vivres.
Satisfaite de mes récentes découvertes, je sentis sous ma peau une poussée incontrôlée de gélatine.
— Allons à l’essentiel, continua BarGvel. La prière d’aujourd’hui sera courte et franche.
Un silence, puis :
— Noble Pieuvre astrale, mère de tous les Poulpes du Conglomérat galactique, notre prière, d’entendre, nous t’implorons. Notre destin, de protéger, nous te supplions. Au travers de cette mission, c’est la vie de milliards de Poulpes et Calamars qui te sont remis entre les tentacules. Que ton encre sacrée imprime les murs de nos esprits de ses sages conseils, que tes ondes psychiques baignent nos âmes pour nous guider vers la vérité. Que la graisse de Loupiotte te bénisse. Octomen.
— Octomen, répondîmes Rekavi et moi-même en chœur.
— Bien, reprit BarGvel. Rekavi, comme le veut la tradition, commencez. Nous nous tournerons ensuite vers notre chère Demida.
Le côté masculin de BarGvel grimaça, son côté féminin affichait une mine inquiète. Iel craignait que nous n’ayons rien découvert de significatif lors des derniers jours. Les êtres simples, comme Rekavi et moi, étions nés sexués, d’un seul et unique genre. Cela condamnait d’emblée notre accession aux plus hautes responsabilités, réservées aux Poulpes bisexués. Certes, les Hermaphrochefs ne s’exprimaient que d’une voix, mais il était possible de saisir les non-dits en scrutant les expressions de chacun de leurs côtés masculins et féminins.
— La graisse de Loupiotte vous bénit, BarGvel, reprit Rekavi. J’ai des informations intéressantes depuis notre dernière entrevue. J’ai concentré mes recherches sur un assemblage artificiel… J’ai son nom ici. Je l’ai passé au déphaseur alpha, puis j’ai utilisé la clé de cryptage à douze inconnues avant d’utiliser la transcription zourtax qui…
— Venez-en aux faits, s’impatienta BarGvel.
— Je veux simplement insister sur le fait que j’ai respecté les règles en vigueur en termes de traduction de dialecte extra…
— Les faits, Rekavi ! Nom d’une huître !
— Pardon. La traduction la plus proche est : Toulouse. J’ai passé ma dernière expédition dans la ville que les quadripodes dominants de cette planète appelaient Toulouse. J’y ai eu, en premier lieu, une confirmation : ils mangeaient bel et bien nos cousins.
Lors de la grande panspermie poulpienne, lorsque notre planète géante avait été frappée d’innombrables météorites, nombre de nos ancêtres avaient été éjectés sous forme larvaire dans l’espace. Malgré nous, nous avions déjà conquis de nouvelles planètes.
— Ce fut une recherche difficile à supporter, continua Rekavi. Aux alentours de cette ville, ils consommaient nombre de nos semblables. J’en ai eu des haut-le-cœur. En décryptant les livres listant leur nourriture de choix, j’ai vu des poulpes au chorizo, des seiches grillées, des calamars panés, des…
— Arrête, Rekavi, c’est répugnant, le coupai-je.
— Et encore, Demida, tu n’as pas eu à lire toutes les cartes…
— Ce sont des fumiers ! interrompit BarGvel. Selon les lois en vigueur dans le Conglomérat, ceci est un génocide. Si ces humains étaient encore vivants, je me serais moi-même chargé de leur sort. Manger des poulpes… Barbares !
— Autre point, Grand BarGvel. J’ai découvert que certains de nos ancêtres étaient utilisés à des fins de cobaye, pour de terribles expériences.
J’hésitais à me boucher les branchies. J’en avais ma claque d’entendre les démonstrations de cruauté de ces êtres. À quoi bon s’infliger pareille torture ? Ressasser les sévices infligés à nos plus lointains parents, livrés en pâture à la cruauté interstellaire.
— Durant leurs dernières années de vie, ils ont utilisé un poulpe nommé par leurs soins « Paul », pour prédire les résultats de l’un de leurs fameux… Attendez, j’ai oublié le nom. Sports ! Voilà ! La Coupe d’Europe et la Coupe du Monde de football, pour être précis. Ils utilisaient ses capacités cognitives quantiques lui servant à ressentir l’avenir pour lui faire prédire les résultats de ce sport sans tentacule ni ventouse.
— Ce Paul le Poulpe. Ils lui ont fait du mal ? s’enquit BarGvel.
— Une sordide histoire de nourriture enfermée dans des boîtes aux noms des différentes équipes de football… Je préfère ne pas aller plus loin.
BarGvel leva un tentacule en l’air et nous somma de nous arrêter.
— Rendons hommage à ce frère, dit-iel. Paul le Poulpe… Que ton corps retrouve la Pieuvre, que ta gélatine nourrisse les coraux des plaines du Bulbubad. Octomen.
— Octomen.
— Octomen.
Rekavi fit tourner ses tentacules en l’air pour applaudir l’initiative de BarGvel. Une nouvelle démonstration d’adoration que l’Hermaphrochef accueillit en s’écrasant l’un de ses appendices sur les yeux de son côté féminin, dépité. Son côté masculin intima du regard Rekavi de continuer.
— La graisse de Loupiotte…
— Cesse avec ta graisse de Loupiotte ! Elle ne va pas financer nos travaux !
BarGvel était agacé. De l’encre coulait en un mince filet de ses yeux, ce qui déstabilisa Rekavi. Ce dernier avait du mal à gérer les excès de colère de l’Hermaphrochef. Il reprit en tremblant :
— J’ai d’autres éléments, Grand BarGvel. Si les informations sur leur Internet ont disparu…
— Internet ? coupa l’Hermaphrochef.
— Vous savez, le réseau électrique qu’ils utilisaient pour se documenter, parler, ou regarder les terribles vidéos de Paul le Poulpe.
— Oui ! Cette disparition est dommageable, cela aurait pu être une source d’information glorieuse.
— C’est certain. En revanche, en entrant dans les habitations de la ville de Toulouse, j’ai découvert des imprimés très bien conservés.
— Intéressant.
— Ces imprimés, que les quadripodes appelaient journaux, s’arrêtent tous autour de la même date. Fin mars 2020 de leur calendrier… Il s’est passé quelque chose de soudain, c’est certain. Cela confirme notre théorie selon laquelle la disparition a été immédiate, presque instantanée. Difficile de dire si toutes les autres espèces animales sont mortes en même temps, ou après.
BarGvel sortit de sous un tentacule une horloge qu’iel dévisagea avidement : le Conglomérat attendait probablement un statut rapide sur nos dernières recherches. Sa montre tirant son énergie de la gravité, il dut procéder à quelques réglages rapides pour l’adapter à l’attraction gravitationnelle locale. Puis, il tourna les yeux de ses deux côtés sexués avant de reprendre :
— D’autres éléments intéressants dans ces journaux ? Une sorte d’indication, un prélude explicite à la fin de leur monde ?
— Eh bien… Les journaux tournent tous autour de la fin du monde. Les quadripodes avaient une conscience aiguë de leur imminente déchéance. Réchauffement climatique, pollution, maladies, plastique omniprésent et ingérable… Chaque couverture de journal est liée à ces préoccupations.
— Qu’en disent-ils ?
— Il y a deux types de réactions. La première, les gens s’intiment mutuellement d’agir contre la catastrophe qui se dresse devant eux, mais personne ne fait rien.
BarGvel soupira, éjecta de l’encre de sa trompe crânienne et couvrit le plafond de taches noires.
— Un grand classique, lâcha l’Hermaphrochef. Cela ne vous rappelle rien ?
Il pensait au Conglomérat dont la situation faisait écho de manière effroyable à celle des humains.
— La deuxième réaction est plus surprenante.
BarGvel battait l’air de ses tentacules. Il s’impatientait.
— Ils faisaient des blagues.
— Des blagues ?
— Des blagues.
— Je ne comprends pas.
— Voyez ! déclara Rekavi en brandissant un journal humain.
Je connaissais assez la culture humaine pour comprendre ce que j’avais devant les yeux. Un homme, assis dans une bouée, dans une piscine de fortune issue d’un trou dans du béton ravagé par une explosion. Autour de lui, des cadavres d’animaux, des herbes qui grimpaient sur des immeubles… Le quadripode semblait apprécier la scène, un verre à la main, détendu.
— Que dit le titre ? demandais-je.
— Tout simplement : Comment bien vivre sa fin du monde.
— Ces gens étaient fous…
— Je n’ai trouvé aucune trace d’agent altérant les capacités cognitives dans les résidus de squelettes retrouvés.
BarGvel s’entoura la tête de ses tentacules, désireux de se presser le cerveau pour en faire sortir une nouvelle idée, une nouvelle piste.
— Cela ne nous donne toujours pas d’indices sur la cause de la disparition des espèces vivantes de cette planète. Dois-je rappeler, dit BarGvel, que c’est notre objectif ? Comprendre comment cette civilisation s’est écroulée aussi brutalement, sans aucune trace de catastrophe planétaire ? D’autant plus que cela ne concerne pas que ces humains, mais bien la quasi-totalité des espèces animales !
— J’ai découvert la cause, BarGvel…
J’avais réfléchi à la manière d’amener la lumière sur moi, mais je m’étais finalement exprimée d’instinct. BarGvel se tourna vers moi, les yeux de son côté féminin avides d’en savoir plus. Je voyais son côté masculin exprimer de sérieuses réserves.
— Ne vous moquez pas de mes branchies, Demida. Je vous préviens, je suis au bord de l’implosion nerveuse. Croyez-moi, vous ne voulez pas me voir en pleine crise d’expulsion de sucs gastriques.
— Avant de vous présenter mes conclusions, dis-je, je voudrais faire une télépathoconférence avec Dukduk21, notre intelligence artificielle en charge des analyses géologiques. Elle attend mon ordre pour se connecter.
— Allez-y.
Nous déclenchâmes tous les trois notre appendice à rayonnement Krakenfrost pour recevoir la connexion de Dukduk21 qui attendait sur le vaisseau en orbite autour de la planète. Le corps métallique de l’intelligence artificielle se matérialisa dans notre esprit. À présent, tout était comme si elle se trouvait avec nous dans la salle de réunion. J’engageai le dialogue avec elle selon le protocole standard de son modèle.
— Dukduk, dis-je.
— Duk, répondit l’intelligence en sollicitant l’intrication quantique créée entre son cerveau liquide et nos implants.
— Duk, déclara Rekavi.
Via cette commande vocale, il acceptait lui aussi de prendre part au dialogue.
— Duk, continua BarGvel.
— Duk, conclus-je.
— Grande Demida, je suis à votre disposition.
Les tentacules de l’intelligence flottaient autour d’elle dans un balai d’ondulations. Son corps était en orbite autour de la planète, en apesanteur. Ici, sa projection évoluait dans un aquarium invisible posé sur la table. Sa peau métallique polie, finement ciselée au niveau des articulations, brillait sous la lumière crue.
Je me raclai le cornet acoustique :
— Une idée m’a frappée, je l’ai poussée jusqu’au bout. Vérifier les couches sédimentaires des roches à la recherche d’un indice…
— Continuez, valida BarGvel.
— Je n’ai rien trouvé de probant, hormis des preuves de la disparition soudaine d’une espèce appelée par les quadripodes, Dinosaures. Ils avaient vu juste, leur hypothèse de la grande météorite était bonne.
— Les bougres avaient leurs bizarreries, mais ils étaient forts, reconnaissons-le… déclara BarGvel le bec retroussé.
— La graisse de Loupiotte vous…
Rekavi s’arrêta net, paralysé par le foudroyant regard masculin de l’Hermaphrochef.
— Cette piste m’a conduite à une autre, repris-je. Pourquoi ne pas chercher du côté des végétaux ? Ils sont toujours là, eux !
BarGvel se plongea dans ses pensées. À travers sa peau translucide, je voyais l’encre bouillir sous la chaleur… Son cerveau fonctionnait à plein régime.
— Somptueux ! Bravo, Demida !
Le regard de Rekavi s’assombrit. S’il comptait sur une promotion, c’était raté. Je continuai :
— J’ai donc fait une coupe contra-parallèle iso-sectionnée dont le résidu est une tranche conique concentrique d’assise génératrice libéro-ligneuse.
— Vous avez coupé un tronc d’arbre, en somme, résuma BarGvel.
— C’est ça. Et j’ai utilisé le protocole Octopulpo dans sa version la plus récente, avec l’aide de Dukduk21, pour en lire les anneaux de croissance. Soit dit en passant, je vous ferai remarquer que les humains, espèce pourtant développée, n’ont pas réussi à comprendre le langage de communication des arbres. Pourtant, il suffit d’enregistrer et de démoduler le bruit lorsque le vent en fait bouger les feuilles. Ou encore d’en ausculter les anneaux de croissance lorsqu’un arbre meurt… Les quadripodes préféraient en faire des meubles. Dommage, cela aurait pu les sauver.
— Mystérieux, quand on y pense, coupa BarGvel. Ils ne se sont jamais posé la question : pourquoi est-ce que les arbres font un boucan pareil quand il y a du vent ? Eh bien, ils parlent, bande de moules ! Écoutez-les ! Continuez, Demida.
— Dukduk21, allez-y.
— Voilà l’histoire racontée, dans la période qui nous intéresse, par les arbres dont nous avons inspecté la section, reprit la voix métallique de l’intelligence.
Le poulpe artificiel se concentra et diffusa un texte dont les lettres flottèrent dans la salle de réunion.

Nous
Arbres ancrés dans la Terre, plusieurs fois centenaires,
Chérissons les humains pour cette copieuse offrande.
Nous aimons ce carbone, cette douce odeur dans l’air,
Quel délice fabuleux, cette fin de siècle est grande.

Nous
Autrefois affamés et jamais rassasiés,
Le carbone est aujourd’hui produit sans arrêt.
Sans jamais s’arrêter, ils nous gavent désormais,
Ces foutus humains commencent à nous les briser.

Nous
Nous avons tout donné pour les en avertir.
Il est aujourd’hui temps, de grandes mesures s’imposent.
Ensemble comme un seul arbre, cessons de nous nourrir
Battons les producteurs du carbone qui nous sclérosent.

BarGvel et Rekavi restèrent cornet acoustique bée.
— Impossible… finit par lâcher BarGvel. De tous mes voyages, de toutes les planètes que j’ai visitées, je n’ai jamais connu d’arbres vindicatifs.
— Pourtant… Les dates concordent. Ma conclusion est la suivante. À force d’asphyxier la planète, les quadripodes ont mis de travers les arbres : ils en avaient plein les tentacules de tout ce dioxyde de carbone rejeté dans l’atmosphère. Les végétaux ont fait une grève de la faim… L’analyse détaillée des anneaux de croissance montre que tous les arbres de la planète ont arrêté de manger le carbone dans l’atmosphère, d’un coup. Conséquences immédiates, les humains et les animaux sont morts, asphyxiés par le manque d’oxygène, soudainement, en quelques jours.
— Les humains fonçaient droit vers la fin de leur monde… ponctua BarGvel.
— Et leur monde a soudain eu une réaction. Contre eux.
BarGvel s’allongea de tous ses tentacules. Son corps se relâchait après des mois de stress et d’angoisse. Il avait ses réponses. Elles lui convenaient.
— Rekavi, Demida, merci pour vos contributions dans ce grand projet ! Nous avons des résultats à proposer à nos investisseurs. Nos carrières sont sans doute sauvées, et tout cela en apportant une bonne nouvelle ! Ce qui est arrivé aux humains ne s’applique pas à nous, nous entretenons des relations plus que cordiales avec nos arbres, et ce, sur toutes nos planètes. Même si notre civilisation se développe à un rythme effrayant, de ce côté, nous sommes en sécurité ! Dukduk21, je vous en prie, préparez le moteur anti-gravité ! Nous partons d’ici quelques heures pour la capitale du Conglomérat.
— Monsieur, je… Il ne fonctionne plus, répondit Dukduk21. Les moteurs anti-grav’ ont tous des problèmes de fonctionnement ces derniers temps.
— Encore en panne ? Je ne comprends pas, nous les utilisons depuis des années, pourquoi, soudain, semble-t-il nous échapper ? m’inquiétai-je.
— Demida, peu m’importe ! Rien ne pourra entamer mon bonheur aujourd’hui !

*

« Entité universelle Gravitas
Troisième Rel du Calendrier Caléïdoscopien (an 2604 après J.C. du calendrier grégorien, au cas où un terrien lirait ce texte) »
Les fluctuations quantiques réveillèrent la sage Gravitas qui pionçait à l’ancien emplacement du Big Bang, au centre de l’Univers. Un coin confortable où les forces naturelles s’équilibraient. Elle s’y sentait en paix.
— Merde ! s’énerva-t-elle. Encore ! C’est quoi cette fois-ci ?
Gravitas avait vécu ses premiers instants de conscience après l’explosion primordiale. Sa vie était intimement liée à l’existence même de la matière. Avant le Big Bang, il n’y avait rien. Après, le rien s’était déséquilibré et divisé en deux parties qui se compensaient. Le vide d’un côté, la matière de l’autre. De chacun de ces deux pôles, il en était ressorti une force naturelle gouvernée par une entité universelle.
La sage Gravitas était la gravité, cette force capable d’attirer les planètes les unes contre les autres, de courber l’espace-temps et de trouer la structure même de l’Univers lorsqu’elle formait un trou noir.
Son opposée, la sage Sombre, était l’antimatière, une puissance énergétique capable de convertir le vide en énergie, d’engluer les mouvements gravitationnels dans une mélasse qui assurait la cohésion des galaxies.
Gravitas et Sombre avaient l’une comme l’autre des caractères bien trempés, et elles détestaient par-dessus tout être réveillées par un déséquilibre provoqué par les parasites qui vivaient dans la structure fine de l’Univers. En tant qu’entités universelles, les efforts incommensurables pour fonctionner devaient être compensés par de longues périodes de repos.
Se faire réveiller au beau milieu de sa sieste n’avait pas mis Gravitas dans les meilleures dispositions. Elle sentit une nouvelle onde gravitationnelle lui rentrer dans le lard. Elle reconnaissait les fluctuations de son arrière-petit-fils à la génération dix puissance douze. Une fraction de gravité qui avait pris son indépendance depuis un bon moment dans un coin reculé de l’Univers.
— Mémé Gravitas, c’est moi.
— Je sais.
— Ils t’ont réveillée ?
— Qui c’était ? Encore ces foutus Poulpes ?
— Oui. Ils continuent d’utiliser leurs technologies anti-gravité. C’est de plus en plus fréquent. Je suis inquiet, Mémé. Ils semblent la généraliser.
— Ces espèces intelligentes m’agacent. Si ces foutus Poulpes continuent d’utiliser leurs technologies et de nous bouffer comme ça… Je vais m’occuper d’eux. J’ai envie de dormir, bordel !

FIN

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