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LAURÉAT
Sélection Public

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Aïe. Adossé à la camionnette d'un forain, Paul grimaça. À quelques mètres de lui, un petit garçon venait de réaliser un splendide vol plané. Cet été, à Londres, il aurait certainement obtenu 10 sur 10 à l'épreuve de plongeon des Jeux Olympiques. Mais on était au mois de novembre, dans une allée bétonnée de la fête foraine de Mions et le genou du gamin était en sang.

Après avoir hésité quelques instants et avoir remarqué qu'aucun adulte n'arrivait à la rescousse du petit blessé qui s'était remis debout tant bien que mal, il s'approcha de lui doucement.

— Comment tu t'appelles, petit ? Fit-il en s'accroupissant pour être à sa hauteur.
— Martin... Murmura l'enfant en hoquetant.
— Et bien Martin, tu as fait un bien beau plongeon !
— Ça... ça pique...
— Fais-moi voir ton genou... Ah ben oui, tu t'es joliment abimé ! Viens par là, je dois avoir de quoi te nettoyer ça, lui sourit Paul en l'entraînant par la main sur le bord de l'allée. Tout en fouillant dans son sac à la recherche d'un mouchoir et d'une bouteille d'eau, il lui demanda quel âge il avait.
— Cinq ans.
— Et tu es tout seul ? Où sont tes parents ?
Les yeux toujours humides, Martin haussa les épaules. Pas de parents aux alentours. Il avait dû s'égarer. Certainement des jeunes gens partis faire des manèges interdits aux moins d'un mètre quarante qui se rappelleraient plus tard qu'ils avaient un enfant.
— Est-ce que ça te dirait de boire un petit quelque chose pour te remettre ? Un verre de grenadine par exemple ? Et après, on va aller trouver tes parents, ils ne doivent pas être loin. »
Encore secoué par sa chute, l'enfant hocha la tête et l'homme l'emmena s'asseoir à la terrasse du café le plus proche. Attablés face à face, ils avaient l'air de sortir entre père et fils. Alors que le petit séchait peu à peu ses larmes, Paul commanda une grenadine et un coca light que le serveur débordé mit un peu de temps à leur apporter.
— Si tu vois ta maman ou ton papa, n'hésite pas à me prévenir. Demanda finalement Paul après quelques minutes de silence.
— D'accord.
— Tu aimes bien la fête foraine ?
— Oui.
— Quelles sont les activités que tu préfères ?
— Je sais pas... Hésita l'enfant.
— Attraper des peluches ?
— Non, pas trop. C'est trop dur, je gagne jamais.
— Tirer à la carabine alors.
— Bof.
— Est-ce que tu aimes les poissons rouges ? tenta Paul.
— Oui ! S'exclama l'enfant, une étincelle éclairant soudain son visage. Mais maman ne veut pas que j'en ai un...
— ... Est-ce que tu voudrais aller les voir quand même ? On cherchera en même temps tes parents.
Martin, le sourire revenu, hocha la tête et ne se fit pas prier pour suivre Paul quand ce dernier lui tendit la main après avoir déposé un billet dans la coupelle qui contenait l'addition. Il y avait un aquarium rempli de poissons multicolores dans le fond du stand de pêche aux canards, à une centaine de mètres du bar où ils s'étaient installés. C'est là que l'homme accompagna l'enfant qui regarda avec envie les nageurs écaillés.
— Lequel tu préfères ? Murmura Paul, amusé par l'enthousiasme de son petit compagnon.
— Celui là, là... celui qui bouge vite. Tu vois ?
— Lequel ? Le rouge ou le bleu ?
— Non, non. Le noir et jaune, là ! S'exclama Martin en pointant du doigt un poisson bariolés.
— Ils sont mignons, hein, petit ! Sourit le forain qui tenait le stand, avant de s'adresser à Paul. C'est cinq euros la partie : votre enfant attrape dix canards et c'est gagné !
— Dix canards ? S'étonna l'enfant. Trop facile ! Je peux essayer ? Je peux ? S'il te plaît !
— Et bien... Tu es sûr que ta maman sera d'accord si tu lui rapportes un poisson ?
— Oui, oui. Ça ira. S'il te plaît ! Je veux essayer !
— Et bien c'est d'accord. Une canne à pêche pour le petit, s'il vous plaît ! Fit Paul amusé, en fouillant son sac à la recherche de son porte-monnaie.
Si l'exercice avait paru facile à l'enfant au premier abord, il lui fallut plusieurs minutes pour parvenir à attraper l'ensemble des canards nécessaires à recevoir son précieux prix.
— Neuf... et dix ! Commenta Gérard, le forain. Bravo ! Nous avons un vainqueur !
— Tu as vu, tu as vu ? J'ai réussi !
— Tu es trop fort, Martin. Tu veux toujours le poisson jaune et noir ou préfères-tu un de ces jouets ?
— J'aime bien cette peluche... murmura l'enthousiaste gagnant en désignant un énorme éléphant.
— Tu es sûr ? Il est rose, c'est pour les filles... Hésita Paul en coup d'oeil à la taille impressionnante – envahissante – de la peluche.
— Tu as raison. Je vais prendre le poisson, je crois...
Pas très pratique non plus, anticipa l'homme alors que le forain tendait une canne à pêche à un autre enfant, juste à côté d'eux.
— C'est ton dernier mot ? Ce petit cheval est très bien aussi...
— C'est vrai qu'il est joli.
— Qu'est-ce que notre gagnant va prendre finalement ? Il s'est décidé ?
— Ce sera le cheval en plastique, là, juste derrière vous. Sa mère préférera certainement ça à un vrai poisson... » Répondit finalement Paul au forain qui lui répondit avec un sourire compréhensif en se retournant pour attraper le prix.

C'est sûr, cette maman serait plus contente de voir arriver chez elle une figurine en plastique de dix centimètres de haut plutôt qu'un poisson ou un éléphant géant. Il y aura toujours une place pour lui dans le coffre à jouets certainement débordant de ce gamin gâté, songea Gérard alors que le père et l'enfant se dirigeaient désormais vers le parking. Il leur adressa un petit signe de la main et reporta son attention vers ses clients. Ils étaient désormais cinq à attendre leur tour en chahutant, sans aucun adulte à l'horizon.

***

— Gérard ? Appela Hachim du stand de tir à la carabine, alors qu'il était en train de ranger ses cannes à pêche, sa journée terminée.
— Oui ?
— Tu as entendu ? Les flics sont ici. Apparemment un gamin a disparu dans l'après-midi.
— Et merde... marmonna le forain en songeant aux cinq enfants qu'ils avaient vu débouler à son stand en fin d'après-midi. En fermant le coffre de sa camionnette, il espéra qu'il ne leur était rien arrivé.

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Arlo · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Cléobreheret · il y a
Bravo, +1! J'aime beaucoup le style d'écriture. Je vous invite aussi à aller lire ma nouvelle pour le concours la matinale des lycéens: http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/murphy-et-moi. Merci! :-)
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Yannick Devin · il y a
+1... et en échange, vous écrivez un scénario que illustrerai en BD ;)
(http://short-edition.com/oeuvre/strips/dommages-collateraux-2)

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Cajocle · il y a
Je ne le sentais pas ce Paul.
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
une autre perspective sur un drame trop fréquent... regards croisés et parfum de mystère, ce texte, c'est tout bon pour moi !
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Danaë · il y a
Je n'ai pas compris qui est Gérard...?
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
Gérard, c'est le forain du stand aux canards
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Liloub · il y a
Je comprends que ce texte ait gagné ! J'adore; quel était le thème de 2012 ?
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Karyll · il y a
Merci ! Le thème était "Ça commence par un vol et il y ait question de pêche et de ver/verre/vert/vers". C'était énoncé à l'oral, on avait donc l'embarras du choix ;)
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Christine Bourgeois · il y a
Pardon pour la faute :suspense.....:)
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Christine Bourgeois · il y a
On ne sait pas trop quoi penser , finalement veut-on vraiment savoir la suite?
ça fait quand-même un peu "froid dans le dos".....pour une histoire , somme toute assez banale au début et qui laisse présager le meilleur comme le pire , tout reste en suspend et le suspence du récit n'en est que plus fort.....

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Marie-Thérèse Riou · il y a
On attend la suite!
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