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Un grand remue méninges...

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Alain Chenoz

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FINALISTE
Sélection Public

Je vis seul, dans un clair-obscur continu, comme un cafard qui aurait le bourdon, je traîne ma mélancolie dans de longues promenades dominicales tentant de la dissiper en me mêlant à l'animation des jardins publics.
Et le temps d'un instant, ça marche plutôt bien.
A la belle saison ces lieux ombragés, loin des rumeurs de la ville, offrent aux visiteurs la quiétude nécessaire pour se reconstituer après une semaine de labeur.
Les mamans papotent sur les bancs, les papys promènent leurs compagnons à quatre pattes et les enfants s'amusent tout leur saoul.
Les soucis du bureau, les tracas scolaires et les solitudes pesantes disparaissent comme par enchantement, comme un miraculeux lavage de cerveau.
Ma femme est partie, mon chien est resté, fidèle comme une ombre, disciple convaincu et franc du collier.
Il me promène quotidiennement au bout de sa laisse, sentant confusément que ces sorties journalières soulagent autant sa vessie que mon cerveau encombré.
Mais le dimanche c'est spécial, c'est le jour du parc, le jour de la grande lessive, celui du grand remue-ménage, celui du grand remue méninges, on pénètre dans le tambour et on se laisse emporter par ce maelström vertigineux.
Ça taquine, ça bouleverse, ça manifeste, ça s'impatiente, ça chambarde, proteste, bahute, chahute, blague, bizute, bref, ça vit !
Et tout ce charivari m'enchante, un de mes petits plaisirs consiste à m'amuser des ombres découpées sur le sol de terre battue, surtout le soir, lorsque le soleil est rasant, les gros retrouvent subitement la ligne, les élancés se transforment en personnage de Giacometti et les groupes de personnes rassemblées en des codes barres zébrant l'ocre du sol.
C'est arrivé un dimanche de fin d'octobre.
Quand la saison redevient incertaine et le climat changeant, le soleil qui joue avec les nuages fait disparaître les ombres comme un magicien escamote les cartes à jouer ou les cigarettes dans ses mains, l'orage gronde, les mères rappellent leurs petits, les seniors remontent leurs cols de veste et le ciel, chargé d'électricité, lâche un éclair, dans un coup de semonce assourdissant.
Puis, miraculeusement, le soleil revient baigner de ses rayons réconfortants les allées du parc.
Et les ombres réapparaissent mais pourtant quelque chose semble différent, je ne le perçois pas tout de suite, mais mon chien grogne à mes pieds et en cherchant la cause de ses grommellements, je constate que la silhouette de mon ombre semble avoir changé, je me retrouve avec l'ombre d'un autre !
J'ai beau tourner dans tous les sens, agiter mes bras avec véhémence, sautiller sur place, me trémousser de façon ridicule, la forme sombre à mes pieds épouse mes mouvements mais les découpe différemment.
Je constate que les gens alentour ont conservé leur ombre, la mémé et son caniche, ombre dodue et petite boule frisée, la maman et sa poussette, ombre élancée et projection calligraphiée du véhicule, rien n'a changé pour eux, j'en déduis que je suis sans doute la seule victime...enfin seule peut être pas, cette silhouette appartient bien à quelqu'un et s'il y avait eu inversion, échange inopiné ?
Je tente de reconnaître le propriétaire charnel de mon ombre, un homme, une femme ?
Difficile de m'en rendre compte le soleil au crépuscule se fait pâle.
J'essaie de me souvenir des personnes que j'ai croisées tantôt.
En vain.
Désespéré je rentre chez moi, l'appartement est encombré de cartons toujours pas défaits, les cadres des tableaux reposent au pied du mur, sur leur champ dans une vaine attente.
Le chien a filé dans son panier, indifférent à mon souci.
Quand je passe devant le spot de chantier qui me sert d'éclairage précaire depuis trop longtemps une idée me vient.
Je l'oriente vers le mur nu et me place à mi chemin.
L'ombre chinoise se cisèle parfaitement sur la cloison immaculée et je remarque sur la projection animée comme une protubérance au niveau de ma-sa poitrine, angoissé je me déshabille et me rend compte que mon sexe a disparu et, qu'au contraire, une jolie paire de seins se découpe sur le mur, une forme sensuelle que je fais mouvoir en me trémoussant, ma posture ridicule projette une silhouette sensuelle et gracieuse sur le mur du salon et fait ouvrir subrepticement les yeux de mon chien dans son panier.
Je dois reconnaître que j'éprouve un certain plaisir à l'observer, comme un début de jouissance qui ne se manifeste que dans mon corps et pas dans sa projection, quoique, à bien regarder, il semblerait que la pointe des seins de mon ombre s'affine, que la cambrure se creuse, que les mouvements de hanche se font plus suggestifs.
Allons bon, je tombe amoureux de mon spectre et cette émotion nouvelle, cette passion réveillée nourrissent collégialement mon désir amoureux, il me faut la retrouver à tout prix.
J'imagine que mon double féminin ressent les mêmes sensations que moi et cela attise mon envie.
Mais, hélas, les jours qui suivent sont gris, le ciel est plombé, les ombres absentes, les prévisions météorologiques catastrophiques annoncent un novembre funèbre.
Je perds le goût des ombres chinoises, ces projections érotiques ne me satisfont plus.
Désorienté, comme l'aiguille d'un cadran solaire par temps de brouillard, j'attends fébrile la fin de l'éclipse, le lever du couvre feu.
L’ombre lumineuse qui a soudain éclairé ma vie s'est éteinte aussi vite qu'elle m'est apparue.
Le soleil est revenu mais je ne suis pas sorti de mon trou noir, j'ai bien tenté, plein d'espoir, de retourner dans les jardins publics, allant d'un groupe à l'autre, les yeux rivés au sol.
Mais ma jumelle projetée semble abattue, sans force, liée résignée à mon enveloppe charnelle.
J'ai cessé mes vaines déambulations, je me pose le plus souvent sur un banc, face au soleil pour ne plus voir ce spectre qui me hante...quand, par un bel après midi ensoleillé, j'ai entendu des jappements derrière mon dos et la dragonne de la laisse se tendre et sauter de mes mains. Je me retourne juste à temps pour voir mon petit corniaud, truffe dans la terre battue, poursuivre une ombre, mon ombre...qui semble courir, les bras écartés comme une amoureuse se précipitant dans les bras accueillants de son beau militaire en permission après une interminable absence.
Levé d'un bond, je suis les traces du roquet, le rattrape et je vois au loin, au fond de l'allée, une scène identique, comme une réplique, une jeune femme courant après un autre cabot excité.
La scène qui suit va vous paraître invraisemblable, je le conçois aisément, pourtant...
Les deux ombres se sont retrouvées, nez à nez, les deux chiens face à face les observent dubitatifs et nous, deux pas en arrière, comme pétrifiés on attend, troublés par ce moment.
Et tout s'enchaîne, nos ombres s'enlacent, les deux chiens se reniflent en remuant la queue et, sans réfléchir je tombe dans les bras de ma belle inconnue.
Le soleil flirte avec l'horizon, nos ombres respectives se découpent sur le sable de l'allée et quand nos ombres se prennent la main on comprend que deux pièces du puzzle de la vie se sont emboîtées.

PRIX

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Denise RUFFINO · il y a
Facétieux !
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Alain Chenoz · il y a
C'est tout moi ;-)
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Merina Biwoni · il y a
Je prie plaisir à vous lire, c'était vraiment agréable, cette douce histoire pleine de romantisme.
Je vote et je m'abonne pour continuer à vous lire.
Une petite invitation à découvrir '' le combat d'Armani '' sur ma page.
Passez une belle journée !

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Patrick Gibon · il y a
romantisme échevelé entre ombre et lumière sous les jappements des juckels, bravo!
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Yoann Bruyères · il y a
Jolie intrigue teintée de romantisme et de sensualité, on se doute un peu de la fin mais la lecture reste agréable !
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F. Gouelan · il y a
Dans l'ombre on trouve parfois la lumière... son double.
De belles descriptions, une écriture ciselée et agréable.
Une idée originale qui pourrait bien sortir de l'ombre :)

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Alain Chenoz · il y a
Merci Françoise, dans le Sud on aime bien l'ombre, on peut, sans ciller, bien y ouvrir les yeux ;-)
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Xam · il y a
Félicitations !
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Alain Chenoz · il y a
Merci Betty...
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Sandi Dard · il y a
S accepter? !... Jolie métaphorique d apprendre à se (re) aimer...
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Alain Chenoz · il y a
Merci Sandi, en ce moment c'est plutôt, "Mets ta polaire !"
;-)

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Diane Delo · il y a
Une belle écriture au service d'une belle histoire.
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Alain Chenoz · il y a
Merci Delo pour ce double compliment !
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Serge13 · il y a
Des mots pour calmer les maux .
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Alain Chenoz · il y a
Et l'absence de soleil...
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Lili Caudéran · il y a
Bonne chance Alain !
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Alain Chenoz · il y a
Merci M'me Cauderan ;-)
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