Un coin à assainir

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Ecrit depuis toujours, irrégulièrement. Se raconte des histoires et adore quand d’autres les aiment. Auteur des recueils La plus jeune des frères Crimson (Quadrature 2018) et Il ne se passe  [+]

Image de Automne 2017
— C'est encore loin ? j'ai demandé à Bo.
— Plus très, gamin. On a fait le plus long.
Je n'aimais pas trop faire le job avec Bo.
Comprenez bien : Bo était un vrai pro. Pas le genre à rechigner à la tâche. Au contraire, même. Ce gars aurait pu faire valoir ses droits à la retraite depuis pas mal de temps, mais il refusait de lâcher. Il avait derrière lui une carrière longue comme la nuit des temps. Il avait vécu tout qu'on pouvait imaginer, et il s'en était mieux sorti que chacun de nous. Bo était un modèle pour la profession. Une légende dans le milieu des exterminateurs.
Non, ce n'était pas ça.
C'était juste que c'était impossible d'avoir une discussion avec lui. Vous lui posiez une question, il vous répondait, mais avec le minimum de mots, et sans vous donner matière à rebondir. C'était un taciturne. Bosser avec lui était toujours interminable.
— Tu sais, toi, pourquoi ils nous envoient là-bas ? j'ai tenté. Un coin paumé comme ça, loin de toute activité, c'est un peu gâcher l'argent du contribuable de nous y envoyer, tu trouves pas ?
— Ils craignent que ça s'étende, il a répondu sans me regarder. La vermine, quand ça a tout bouffé, ça essaime plus loin. On sait jamais jusqu'où ça peut aller. Là, paraît que c'est pas loin d'essaimer.
C'était vrai que ça avait de quoi vous foutre les jetons. J'avais lu le rapport. Cette saloperie était restée plutôt calme un bon moment, et d'un coup elle s'était mise à proliférer. Les facteurs régulateurs habituels ne jouaient plus et elle se reproduisait à tout va. Elle empiétait sacrément sur l'espace des autres espèces endémiques. Elles s’éteignaient les unes après les autres. Cette saloperie dévorait tout, incapable de se maîtriser. Jusqu’à détruire son environnement, ni plus ni moins. Une vraie catastrophe écologique. Tant que ça restait à ce coin, on pouvait s'en foutre, mais si elle essaimait, comme le disait Bo, alors le mieux c’était d’agir au plus tôt.
— C'est quand même dingue, j'ai dit à voix haute. Faut être sacrément con pour tout bousiller autour de soi.
Bo s'est tourné vers moi. Il avait un air compatissant que je lui avais jamais vu.
— Tu sais, a-t-il dit, la vermine c'est la vermine, c'est tout. Faut pas chercher plus loin. Si Dieu l'a créée pour tout bouffer, elle bouffe tout. Faut pas la juger. Pas lui demander d'agir autrement. Elle est pas assez intelligente pour ça. C'est plus fort qu'elle. C'est juste de la vermine. Moi je trouve qu'il y a une forme de poésie, dans tout ça. Un truc rapport à l'attraction que la mort exerce sur la vie, comment que tout ça est lié et que ça peut pas exister l’un sans l’autre. Eros et Thanatos, tu vois ? Ça paraît tenir en équilibre, et puis d’un coup ça part en vrille.
J'avais jamais entendu Bo dire autant de mots dans une seule phrase. C'était peut-être même plus de mots qu'il avait jamais prononcés en ma présence.
— Dieu a fait la vermine comme elle est, a-t-il encore dit, et à nous il a confié la tâche de maintenir l’équilibre. C'est ce qui fait que notre métier est un beau métier. On est les gardiens d'un ordre cosmique. On détruit la vermine. On éradique. On assainit. Et on fait ça sans haine. Tu comprends, gamin ? On fait ça sans haine. C'est pour ça que c'est beau.
C'était sacrément émouvant d'entendre un gars comme Bo dire ça.
— Sûr, Bo, j'ai dit. On est foutrement utiles à l'univers. Rien fonctionnerait dans ce foutu univers sans nous.
J'ai regardé à l'extérieur en pensant à ça. À ce que serait l'univers sans des gars comme nous, avec nos sulfateuses et nos bombonnes de poison.
Je savais qu'il y avait déjà eu une expédition dans ce coin. Ça faisait un bail, maintenant. Bo en avait fait partie. Mais ça ne s'était pas super bien passé. Lui et un collègue avaient injecté à un petit groupe un immunosuppresseur qu'ils se refilaient en se reproduisant. Une tactique classique, bien rodée, qui avait l'avantage de pas coûter trop cher. Ça s’était bien propagé et ça avait fait quelques dégâts, mais comme souvent avec ces saloperies ils avaient pigé le truc et ça avait fait long feu. C'est un autre gars qui m'avait raconté ça. Bo avait mal vécu cet échec. Il n'en parlait jamais. Mais ça n'avait jamais cessé de tourner dans sa tête et à la première occasion il s'était porté volontaire pour y retourner. Ce coup-ci, les boss mettaient les grands moyens. On était cinq équipes en route. On allait sulfater grave. On n'allait laisser aucune chance à cette vermine.
— Bon, a dit Bo, me sortant de mes pensées, faut te préparer gamin, on arrive.
Je me suis tourné vers le hublot et j'ai regardé. On approchait à grande vitesse.
Chaque équipe avait sa zone. Le protocole prévoyait qu'on ferait un premier passage au dessus des plus grosses colonies. On sulfaterait le neurotoxique à fortes doses. Un truc sélectif qui ne s'attaquerait qu'à la vermine. D'après les calculs, plus de la moitié de la population serait anéantie au bout de quelques heures. Paralysie des fonctions vitales. Ensuite on ciblerait les groupes de survivants. L'instinct grégaire les pousserait à se regrouper. On leur laisserait le temps pour ça. La seconde passe de sulfatage leur serait fatale. Enfin, lorsqu'il ne resterait plus que un pour-cent de rescapés, disséminés çà et là, on lâcherait les nuées de nanos. Ces petites merveilles technologiques les traqueraient d'après leurs signatures thermochimiques. Ils s'introduiraient en eux et détruiraient leur système nerveux de l'intérieur. Ça prendrait un peu de temps, il nous faudrait rester sur zone un bon moment pour superviser jusqu'au bout, mais c'était imparable. Le coin serait assaini et nous pourrions rentrer chez nous.
J'ai à nouveau regardé par le hublot. La planète l'emplissait maintenant totalement.
— C'est une sacrément belle planète où ce qu’on va, j'ai dit à Bo.
— Toutes les planètes sont belles quand on les approche, a répondu Bo. Mais c'est vrai que celle-ci, toute bleue et nimbée de nuages, l'est particulièrement.

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Claire Barde Cabusson · il y a
Très joli texte, bien écrit ! bravo !
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Thierry Covolo · il y a
Merci Claire :)
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Marie-Eve Mespouille · il y a
Joli scenario!
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Thierry Covolo · il y a
Merci Marie-Eve, en espérant qu’il ne soit pas trop réaliste quand même !
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Claude Bourlès · il y a
Prémisses du grand échenillage mondial ?
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Thierry Covolo · il y a
Espèrons que nous saurons réagir avant que ce genre de solution radicale vienne à l’esprit de quelqu’un...
Merci, en tout cas
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Slavia · il y a
Terrifiant.
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Utilisateur désactivé · il y a
Radical!! Ces deux lascars ne font pas les choses à moitié. Il est ou leur vaisseau, il est ou ??
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Thierry Covolo · il y a
Il est où... j’espère pas trop près d’arriver quand même...
Merci
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Pieuvre à plumes · il y a
Très sympa et bien écrit (ce qui ne gâche rien) :-)
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Thierry Covolo · il y a
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Noellia Lawren · il y a
" EXCELLENT" criant de vérité, bien dans "l'air" du temps , bravo mon vote +5 avec grand plaisir
je vous invite à soutenir mon poème en finale
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et encore bravo

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Noellia Lawren · il y a
je viens de m'abonner sur fb , merci pour votre invitation
voici l'adresse de mon blog, bonne visite
http://laplumedenoellia.over-blog.com/
bien à vous

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Zooave · il y a
heu !?...ils arrivent quand? bon texte
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Thierry Covolo · il y a
A vrai dire, je crois qu'ils ont développé une nouvelle technique à base de perturbations climatiques extrèmes...
Merci
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Utilisateur désactivé · il y a
Comme disait mon grand père: "c'est bien foutu et à la fin, t'es sur le cul" Bravo Monsieur Covolo.
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Cookie · il y a
Un bon suspense et une chute inattendue pour ce texte de science fi. J'aime.
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Thierry Covolo · il y a

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