Quai des Indes

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Image de Eté 2015
Bonjour.
Pour ceux qui ne me connaîtraient pas encore, je m'appelle Jean.
Comme vous le savez, nous devrions profiter de cette petite soirée entre amis pour nous lire quelques textes, écrits par des « amateurs de mots ». Appelons-les « nouvelles » ou « contes », chaque texte devant développer un thème particulier.
Pour changer un peu, histoire d'agrandir notre cercle, j'avais demandé à l'un de mes bons copains de m'écrire une histoire dont le sujet, ou le héros, serait un chapeau. Je sais que les mots ne lui font pas peur, et j'attendais donc quelque chose de qualité.
Mais rien n'est venu ! J'attends toujours le texte de François !
Or je viens tout juste de recevoir un courrier de sa part, où il m'explique pourquoi il n'a rien écrit sur « ce chapeau », tout en espérant ne pas m'avoir trop déçu (ça, ça n'engage que lui...).
Le mieux, au point où nous en sommes, serait que je vous lise sa lettre :

« Mon cher Jean,

Je suis désolé pour toi, mais je n'ai pas réussi à pondre une seule ligne sur ton histoire de chapeau. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir essayé !
J'ai retourné tous les scénarios possibles dans ma tête pendant des nuits entières, mais rien ne venait, et encore moins le sommeil !
Je commençais à maudire ton "idée à la con" jusqu'au jour, assez récent, où j'ai pris la décision de me mettre dans la peau de ton personnage.
C'est-à-dire que j'ai pris mon chapeau et suis allé m'asseoir sur un banc, quelque part près du bassin à flot, à Lorient. Air léger, soleil agréable, oiseaux gazouillants. Le lieu et le moment étaient parfaits.
Mon chapeau sur la tête, mon iPad sur les genoux, j'ai donc attendu que l'inspiration vienne enfin.
Que dalle ! Le banc public ne m'inspirait pas plus que mon plumard !

J'en étais là à râler et à pester contre toi, me disant que tu n'avais qu'à l'écrire toi-même, ton histoire de chapeau, merde ! À cet instant de mauvaise humeur, l'air léger a voulu se faire remarquer : une petite rafale soudaine, totalement imprévue, est venue balayer le quai, soulevant feuilles mortes et papiers gras, les faisant tournoyer en l'air sous mon œil amusé, jusqu'à ce que mon chapeau subît le même sort !
Et re-merde !
Le temps de saisir mon bâton (depuis peu, il m'en faut un pour marcher), je m'élançai à sa poursuite, persuadé que mon Borsalino finirait à la baille bien avant que je ne puisse le rattraper.
La chose était en train de se confirmer. Et en plus, j'avais l'air d'un con, car chaque fois que j'essayais de plaquer au sol mon chapeau d'un coup de bâton, un nouveau "zig" de vent rendait vain mon dernier "zag".
Je ne sais pas si ma course ressemblait à quelque chose, mais c'est au moment où mon souffle m'abandonnait définitivement qu'une silhouette féminine me doubla d'un coup, ramassa mon chapeau à la volée, termina sa course sur les dernières foulées ralenties, se retourna enfin, et, se coiffant de mon chapeau, me lança :
— Il me va bien... Il est à vous ?
— Deux fois oui : il vous va bien, et il est à moi. Merci.
— Vous êtes tout essoufflé. Venez vous asseoir sur ce banc.
Très jolie jeune fille, yeux bleus, cheveux blonds bouclés, mi-longs, souriante et visiblement ravie de cette aventure :
— Vous vous seriez vu, c'était trop drôle ! Si je n'avais pas été là, vous ne l'auriez jamais rattrapé !
— Je ne cours plus assez vite pour ce genre d'exercice. Trop vieux. C'est sans appel !
— C'est vrai, vous pourriez être mon grand-père.

Alors là, Jean, je ne sais pas ce qui m'a pris, mais j'ai dérapé "grave", et je pense que c'est à ce moment-là que ton histoire est tombée à l'eau.
Lui ôtant mon chapeau et le remettant sur ma tête, je lui répondis sans réfléchir :
— Ou votre amant.
Elle éclata alors d'un grand rire et me dit :
— Venez plutôt m'offrir un verre. C'est la moindre des choses que vous puissiez faire pour me remercier. En plus, avec votre chapeau, vous ressemblez à Sean Connery !
— Ah, désolé, aujourd'hui, je n'ai pas mis mon kilt !
Elle rit de nouveau, et c'est bras dessus, bras dessous que nous sommes entrés dans le bistro du coin.
Elle était étudiante en médecine, et c'est tout naturellement que nous avons parlé boulot... On a profité du miroir derrière le comptoir du bar pour faire des essais de chapeau jusqu'à ce qu'elle me dise, entre deux fous rires :
— J'habite à deux pas, un peu plus loin sur le quai, je vous invite à prendre un dernier verre ?
— Comment pourrais-je dire non quand c'est demandé aussi gentiment ?

La suite, Jean, je ne te la raconterai pas. Domaine privé. Surtout s'il y a des enfants dans ton auditoire.
Je n'ai gardé de cette aventure qu'une photo sur mon iPad d'une jolie fille vêtue seulement de mon Borsalino, et un numéro de téléphone pour les jours où il y aurait – m'a-t-elle dit – un peu de vent, quai des Indes, à Lorient.
Jean, excuse-moi encore de t'avoir fait faux bond, et bonne chance pour ta soirée, je suis sûr que tu t'en tireras fort bien tout seul.

François. »

Voilà. C'est donc ce que vient de m'écrire François.
Maintenant, j'ai bien l'impression que c'est moi qui porte un peu le chapeau !

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