Paysement

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Franco-iranien, ici et labasque, mangeur de fromage, chercheur d'extraordinaire. www.keyvansayar.com  [+]

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Sohrab était arrivé à Grenoble un samedi, sans autre priorité calendaire que l'incessante insistance de sa sœur. Parvaneh habitait depuis sept ans cette ville qui avait suivi le cours de l'Isère jusqu'au pied du massif de la Chartreuse. Sept ans au 23 place aux herbes, troisième étage, porte de gauche, soit 25,9% de son existence sur terre et 77,7% de sa vie adulte. Sept ans au cours desquels elle avait vécu deux fois le grand amour et une dizaine de fois le petit. Sept ans de lente absorbtion par son cœur agité et son corps affairé de la tranquille immensité alpine.

Elle travaillait au musée de la ville où elle passait ses journées à expliquer aux visiteurs comment les Egyptiens préféraient leurs momies, dans quelle mesure la peinture néo-classique avait inspiré le mouvement nudiste ou pourquoi Matisse faisait une fixette sur les aubergines. Son frère, qui n'avait jamais aimé les lois, employait ses heures à les décortiquer pour éviter à des gens peu coupables de l'être davantage. Après maints stages, petits boulots et coups durs, il était devenu la jeune recrue pleine d'avenir d'un prestigieux cabinet d'avocats. Enfin jusqu'à l'accident. Depuis, tout avait disparu. On lui avait donné un an de salaire et une montre de collection en guise d'adieu. Un cadeau assez peu utile puisqu'il avait perdu la vue mais qu'il portait tout de même, par nostalgie.

Sohrab se cloîtra chez lui, vivant de pizzas quatre fromages et de musique électronique. Parvaneh pressa, pria, supplia: il devait venir à Grenoble, ils habiteraient ensemble, ils s'aideraient, ils seraient bien. Il avait cinq ans et elle deux quand leurs parents les avaient envoyés en France avec leur tante commencer une nouvelle vie, loin de la guerre Iran-Irak. Restés à Téhéran pour vendre leurs dernières affaires, leurs parents devaient les rejoindre deux semaines plus tard. Un missile tombé sur leur immeuble en avait décidé autrement.
Sohrab et Parvaneh avaient grandi en banlieue parisienne. Elle jalousait les souvenirs iraniens de son frère. Il n'avait pas vécu très longtemps là-bas mais suffisamment pour garder en lui quelques traces. Elle adorait l'interroger et il détestait répondre, réalisant à chaque fois qu'il avait tout oublié, même la langue.

Sohrab cherchait à tâtons la sortie de son wagon. Une passagère se leva et le prit par le bras. "Nous sommes presque à Grenoble, monsieur". Il la remercia entre ses dents et avança lentement jusqu'à la porte. Il ne s'habituait pas à ce que des inconnus surgissent, le touchent, lui parlent. Il refusait qu'on l'aide sans qu'il l'ait demandé, que l'on préjuge qu'il ne pouvait pas se débrouiller. Pourtant deux mois de confinement après l'accident n'avaient pas facilité son adaptation. Il avait vigoureusement rejeté le programme de rééducation proposé par l'hôpital, systématiquement refusé les visites des amis, acceptant uniquement les livraisons de pizza et les appels de sa sœur. Seule Parvaneh parvenait à lui parler. Et le persuader. Pour la première fois depuis sept ans il faisait aujourd'hui le trajet Paris-Grenoble, jusqu'ici toujours reporté en raison d'urgences professionnelles. A peine sorti de son immeuble, sentant le monde bruisser autour de lui, il avait voulu remonter dans son appartement et s'enfermer à double tour, seulement son taxi avait klaxonné, le chauffeur l'avait emmené à la gare puis même accompagné jusqu'à son wagon.

A l'arrivée, sur le quai, Parvaneh l'attendait, fébrile. Elle le vit descendre prudemment, s'approcha, l'appela, prit sa valise, le serra dans ses bras. Il ne parvint pas à retenir ses larmes. Elle glissa son bras sous le sien et l'emmena jusqu'à l'arrêt du tramway. Sohrab sentait l'air frais de février lui mordiller les oreilles. Il découvrait la ville à travers ses sons: les conversations enthousiastes du hall de la gare, une déclaration d'amour à la grammaire impeccable mais aux effets limités, puis, sur le parvis, les sonnettes des vélos et les rires d'adolescents se racontant le "truc de dingue" qui venait d'arriver à Iris. Il avançait doucement car il ne voyait pas mais aussi parce que ses côtes lui faisaient encore mal. L'accident de voiture dont il refusait de parler avait laissé ses marques.

Dans le tram, il entendait s'enchevêtrer les conversations des passagers tandis que la main de sa sœur s'imbriquait dans la sienne. La rame serpentait dans le centre-ville, une voix annonçait les stations: Alsace-Lorraine, Gambetta, Victor Hugo, Hubert Dubedout, Sainte Claire - Les Halles. "C'est ici" glissa Parvaneh. Elle traversa avec lui de petites rues animées jusqu'au marché à côté duquel elle vivait. Sohrab touchait les murs lisses de pierre froide, écoutait tous les bruits, les souffles, les mouvements et avait l'impression de sentir petit à petit la ville prendre forme. Sa valise à peine posée, il demanda à sa sœur de lui faire visiter Grenoble. Elle l'emmena jusqu'au paisible jardin de ville, en passant devant les cafés de la place Saint-André. Ils s'assirent en silence. Elle ne savait pas quoi dire. Lui semblait absorbé. Il pointa l'index vers un bâtiment qui jouxtait le parc, demandant ce qu'il y avait là. "Ce sont les bulles, le téléphérique qui va au fort de la Bastille, sur le massif de la Chartreuse". Ils montèrent. La cabine oscillait doucement en même temps qu'elle avançait. Sohrab qui avait toujours eu le vertige sentait l'altitude mais plus la peur et se mit à rire. Parvaneh aussi.

Arrivé en haut il lui demanda ce qu'elle voyait. "D'abord la ville qui s'étend, de pâté de maison en pâté de maison, traversée par de longues artères, puis, tout autour, des montagnes, brunes au début, blanches ensuite, immenses, couvertes de neige, comme si nous étions ici juste au milieu du monde". Sohrab sourit. Il songeait à un de ses seuls souvenirs de Téhéran: la télécabine de Tochal d'où il avait découvert une mer urbaine cerclée de monts blancs.
"Alors, tu vas rester un peu ici avec moi ?" demanda-t-elle, anxieuse. "Ça dépend. Comment sont les pizzas ?"
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Un petit mot pour l'auteur ? 102 commentaires

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Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
C'est touchant et plein d'humanité. Une belle et douce écriture
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Zut Alors · il y a
Très très bien votre texte, à la fois doux dans le présent (merci la soeur) et rude dans l'évocation du passé (l'exil, le missile, l'accident).
Et puis, la promenade dans la ville, pour qui la connaît: c'est ça ! Et puis, cette maîtrise du français qui fait plaisir...
Et enfin, j'aimerais tant monter dans le téléphérique 🚡 de Tochal !
Keyvan, compliments, compliments !

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Keyvan Sayar · il y a
Merci pour ce très gentil message. Je suis content que ce texte vous ait plu. 😊
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Farida Johnson · il y a
Je suis désolée de n'avoir pas lu ce texte avant, mais heureuse de le découvrir car il vaut le détour! Bravo pour le prix tout à fait mérité.
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Keyvan Sayar · il y a
Un grand merci pour ce très gentil message !
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M. Iraje · il y a
Bravo. Un podium et une "recommandation" amplement justifiés.
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Keyvan Sayar · il y a
Mille mercis !
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Marie Juliane DAVID · il y a
Félicitations Keyvan.
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Keyvan Sayar · il y a
Merci beaucoup !
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Joëlle Brethes · il y a
Je suis sincèrement ravie pour ce texte que j'ai beaucoup apprécié ! 😊
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Keyvan Sayar · il y a
Et je suis ravi de ce gentil message ! Merci !
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Alice Merveille · il y a
Félicitations Keyvan !
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Keyvan Sayar · il y a
Merci beaucoup !
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Fred Panassac · il y a
Le Jury a fait un très bon choix. Félicitations Keyvan !
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Keyvan Sayar · il y a
Et félicitations pour votre prix !
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Keyvan !
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Keyvan Sayar · il y a
Merci pour ce gentil message !
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Chantal Sourire · il y a
Bravo !
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Keyvan Sayar · il y a
Merci beaucoup !

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