Nuit blanche à Jacmel

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Je ne sais plus vraiment si je crie ou si j'écris mes mots et mes maux, mais souventes fois ma plume me fait défaut, sous son fardeau j’érafle mes gribouillis sans pour autant faire la  [+]

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Le son des tambours au milieu de la nuit noire, cette ambiance un peu folle, le tam-tam qui fait frissonner le corps. Cette chanson racine mettant en valeur les traditions immémoriales au milieu de cette colonnade. Tout de blanc vêtus, pieds nus, ils chantaient et dansaient au rythme des bambous et des derboukas au son congru. Mauve, vermillon, noir, ivoirin, cet espace polychrome où toutes les voix se résonnaient en harmonie, psalmodiant, glorifiant tous les esprits. Les bouteilles de Barbancourt passaient de mains en mains jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une seule goutte et ceci jusqu’au matin. Un retour aux sources ancestrales. Ambiance survoltée.

Nous étions, là-bas, au loin, assis sous cet arbre à les regarder. Tout près d’une fontaine, l’eau ruisselait lentement, laissant apparaitre le reflet de cette demi-lune, nous assistions à cet épisode inédit, aux particularités de « dambala wè do », nous étions ébahis devant ce spectacle. Nous nous tenions la main, un peu tremblotantes, je l’avoue, nous sentions nos poils s’hérisser. Ce frisson au bout de nos doigts, devenus moites, procurait une sensation disproportionnée. Le moment était d’une intensité sans pareil, allégeant nos esprits décolorés. Nos corps frémissaient, suintaient. Cette douce brise ne pouvait rien contre ce dégoulinement incontrôlé. Les bougies au sol illuminaient les feuilles de ce chêne se transformant peu à peu en lit d’amour. Sur ce drap blanc étendu à même le sol, nous restions debout, entourés de lucioles venant eux même admirer le spectacle. Moment envisagé.

Cette sensation chaud-froid, le corps glacé, le cœur brûlant, le sang circulant dans nos veines à vive allure et au rythme de cette ritournelle. Cette frétillante douceur de caresse, ses yeux ténébreux me regardant fondre sous ce baiser tant attendu. Je câlinais ses cheveux de macassar, saveur noix de coco, je sentais frémir son corps, les yeux fermés je pressentais qu’elle attendait que je la rende ce baiser. La resserrant dans mes bras, je l’ai vue abandonner son corps, me murmurant doucement et amoureusement qu’elle est pleinement mienne. Je laissais mes doigts sillonner son corps, crayonner ses moindres recoins, ébaucher ses moindres courbes, tout en sachant que ce sera peut-être la dernière fois. A chaque centimètre parcouru, je sentais le plaisir encombrer ses yeux, ils débordaient d’amour. J’exhalais ses soupirs, je dégustais ses sudations, j’anticipais ses impulsions. Carpe diem.

« Cette nuit fut le jour d’après, où le ciel nous tomba sur la tête, où j’ai vu nos rêves anéantis à jamais, où j’ai vu notre futur se conjuguer au conditionnel passé. Tellement de « si » hypothétiques. Je la regardais pleurer sans que je me retienne, le cœur engourdi, les lèvres paralysées, les pensées éthérées, je tenais ses mains ne remarquant plus le temps qui passe. « Le verdict est tombé ». Assis dans cette clinique, les passants « patients » défilaient, nous jetaient du coup un regard fuyant et triste, avec un nævus de pitié, car ils savaient pourquoi. L'atmosphère de cette clinique était assourdissante mais autour de nous, tout n’était que silence, le calme plat. Je regardais tout son monde défilé dans ses yeux, je voulais empiéter sur sa peine et sa douleur, mais mes pensées étaient bloquées car mon cœur s'émoussant seconde en seconde vu que ses larmes aussi ardentes que la lave se culbutaient sur mes épaules ».

Assis face à face, les yeux dans les yeux, le regard qui ne fuit plus, le ruissèlement de l’eau apostrophant « Simbi », la musique nous muselant, la lumière de la lune s'embrumant dans la nuit noire, nos mains batifolaient et ne savaient plus où examiner. Elle sentait monter en moi ce désir, sa bouche mordillant mes lèvres, elle tenait ma tête soigneusement, savourant chaque baiser, chaque caresse. Nos langues assortissaient le B-A de l’amour. Dans ce décor féérique devenu notre gite d’amour, nous nous allongions sur le tissu trempé de sueur. Nos corps s’électrisaient à chaque contact, sans effort aucun, l’un sur l’autre, à tour de rôle, nous nous enroulions ne sachant plus que ce que nous faisions. Nos esprits se fusionnaient ne voulant qu’une seule et unique chose. La nature et nous étions un seul corps. Je me sentais vivre en elle et elle me disait vouloir que cela. Nos corps respectifs bougeaient, nos cris d’amour rimaient crescendo avec la musique. Vive la vie.

« Ce jour-là, le diagnostic s’est révélé positif, stade très avancé, niveau quatre, le cancérologue nous a tout dit, nous a largement tout désenveloppé d’un langage médical clair et mutin mais avec des expressions que nous ne puissions retenir. Il parlait de thérapie : chimio, de radio, d’hormono ; de métastase, d’ablation des seins et d’espérance de vie, nous mettant dans un imbroglio sans pareil. Nos mains tremblaient, il ne faisait ni froid ni chaud, j’ai senti la sueur dégoulinée sur son corps qui brulait le mien, je cherchais son regard qui fuyait constamment le mien, et je continue sans relâche jusqu’à la trouver. Un vide s’est créé autour de nous, l’oncologue parlait sans vraiment nous atteindre. Je la fixais fermement et tendrement, nous étions muets, aucun son ne sortait mais mon regard lui disait que je l’aime et que je serai avec elle jusqu’à la fin du monde ».

Et cette nuit-là, j’étais en elle et elle était en moi, nous ne faisions qu’uns. Nous ondulions doucement, le moment était magique, mirifique. Tout s’accordait, les dernières lueurs de lune, la brise sur les feuilles de chêne, l’odeur de jasmin, de lavande ou de rose, on ne s’en souvient plus, les gouttelettes de rosée sur le gazon, le tam-tam qui n’en finit plus. Je sentais monter dans son ventre le plaisir que je ne pouvais plus retenir, dans ce moment d’extase, nous nous sommes, d’une même voix, explosés. Je voyais ses pupilles dilatées de plaisir, je sentais son corps tout tremblant sous le mien. Les mots n’arrivaient plus à sortir, le son de nos voix n’était que gémissements et marmonnements. On se disait tout d’un seul regard. Nous restions immobiles, couchés l’un à côté de l’autre, se tenant la main. On sentait disparaitre peu à peu l’obscurité de la nuit et la musique n’était plus. La colonnade decrescendo perdait son rythme.

Le sommeil voulait avoir raison de nous mais nous étions obsédés avec cette idée de perpétuer, de récidiver jusqu’à l’aube. Nous recommençâmes et continuâmes de jouir de plaisir, pensâmes que ce serait notre dernière nuit ensemble. La Nature a été clémente, elle nous a offert toute sa largesse. Merci mère Nature. Nous rentrâmes chez nous, épuisés d’amour et de plaisir, la nuit a été blanche, elle a été longue mais elle a été plus que parfaite, nous profitâmes largement, sachant ce qui nous attendais, car ce fut le jour d’après.
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