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L'heure propice dépendait de l'espèce recherchée. Mon père marquait une préférence très nette pour les diurnes, frêles, qu'on attrape à la volée, et nous partions souvent après ma sieste. Le gros corps des nocturnes le dégoûtait un peu je crois, et demandait un travail de mise en forme s'apparentant pour certaines espèces à de la taxidermie miniature peu ragoûtante.

On m'oignait de crème solaire qui sentait le ballon de baudruche, un large chapeau de paille noué autour du cou me protégeait la tête et les yeux, j'enfilais des chaussettes de coton qui grinçaient légèrement contre la moiteur de la peau et qu'il fallait tortiller méthodiquement alors que j'étais affreusement pressée, puis je laçais mes chaussures, sandales de cuir semi-ouvertes laissant respirer la peau, et attrapais enfin mon petit filet de treillage fin, vert, rigide, en cône, chinois agrémenté d'un manche, que j'avais déposé la veille dans le porte-parapluie. En Luberon, un porte-parapluie l'été ne sert guère qu'à cela...

Mon père possédait, lui, un immense filet de gaze grise qu'il portait nonchalamment sur son épaule libre ; le moindre souffle d'air le faisait flotter derrière lui, étendard imposant et léger où se prenait souvent un insecte indésirable que l'on délogeait avec plus ou moins d'égards selon son statut. Les piqueuses avaient ainsi droit à toutes les précautions : ma mère et moi nous écartions à cinq ou six pas tandis que mon père leur indiquait prudemment la sortie ; il arriva souvent qu'elles tournoient agacées autour de lui en rondes saccadées, exaspérées et bruyantes, et j'admirais, terrorisée, l'audace de ces bêtes minuscules. Ma mère, allergique, serrait un peu plus fort ma main, et contrôlait une fois encore la présence dans la besace de l'ampoule de Polaramine.

Nous marchions sur deux lignes, frappant les herbes hautes du chemin de nos bâtons.

Quelques jours plus tôt, ou l'année d'avant, ou peut-être cela se produisit-il plusieurs fois, mon père était revenu blême, migraineux et l'estomac retourné d'une promenade solitaire : il avait dérangé dans son hébétude brûlante une vipère enroulée sur elle-même qui, surprise et retraite coupée, s'était dressée en sifflant. Nous en avions tous tremblé, et cette menace permanente qui cachait dans chaque touffe sèche des serpents fantasmés qu'il fallait avertir assez tôt et faire fuir transformait ces balades en aventures de pilleurs de tombeaux. Sans doute, nous empruntions toujours les mêmes chemins, mais nos découvertes étaient toujours différentes et je ne garde que la mémoire des trésors révélés.

Mon monde était peuplé d'un bestiaire fabuleux.
Machaons, porte-queues, flambés – mes zèbres – ; petites tortues, grandes tortues ; chenilles de toutes les couleurs, hérissées de piquants factices, cornues, immenses, poilues, que nous regardions dévorer une feuille assez longtemps pour entendre le bruit de leur mastication goulue et méthodique ; coléoptères bleus et vert métallisé dévoreurs de souches pourries ; larves grasses à la blancheur translucide révélant leurs organes fragiles ; fourmilières de la hauteur d'un homme abritant des millions d'individus et qu'on sentait vibrer autour de soi ; rhinocéros, lucanes, coléoptères énormes au vol diagonal bruyant et lourd, qui venaient parfois s'écraser contre un arbre, recrus de fatigue.

Lorsqu'enfin après plusieurs essais et des captures inutiles, mon père apercevait le papillon de ses rêves, je le regardais s'agiter dans un ballet tour à tour grâcieux et cocasse, le geste précis et technique se muait dans la précipitation en gesticulations burlesques – parfois malgré lui parfois pour m'amuser je gage, qui le faisaient souvent éclater de rire.
Enfin, il l'avait attrapé !
Il le guidait vers le fond du filet, expulsant autant que possible les indésirables pris avec lui dans la nasse, et me le nommait.
Mâle et femelle étaient aussi bizarrement assortis que peuvent l'être parfois les gens, l'un petit et trapu et terne, l'autre vaste, coloré et gracieux. Le Petit Sylvain, le Vulcain, le Mars, tombait dans son bocal de collecte, lesté de plâtre cyanurisé.
Je détournais la tête tant que durait l'agonie ; je nous sentais un peu sales, voyeurs ; cette mise à mort mettait aussi un terme à la promenade et je savais qu'au retour il faudrait apprêter l'insecte, étendre ses ailes avec mille précautions, pinces à la main, le maintenir ainsi écartelé par de fines bandelettes piquées dans les supports, un pour chaque aile, de part et d'autre du corps, puis laisser sécher...

C'était tellement moins joli que la chasse...

PRIX

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RAC · il y a
Bien écrit.
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Daniel Nallade · il y a
Une nouvelle qui par son écrit technique sera malheureusement de l'ordre de l'histoire. Le récit simple, bien construit, raconte une histoire de passion partagée par la famille. Ce lien est magnifique! ( J'ai un ange jazzman qui vous attend sur mon nuage).
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Marie · il y a
Je n’aime pas trop les insectes, surtout ceux qui piquent auquels je sur-réagis et je suis restée un bon moment avec votre maman et sa Polaramine ; mais votre style est si agréable que j’ai pu apprécier les papillons. Joli texte.
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Marie-Laetitia Gambié · il y a
Merci Marie :)
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Nadine Gazonneau · il y a
Un joli texte qui devrait faire réfléchir . La nature ,on l'a tellement souillée que de nombreuses espèces ont disparu. Engrais , pesticides , déforestation , culture intensive . Hier , j'ai regardé à la "Grande Librairie" sur F 5 , des auteurs qui parlaient admirablement des arbres et de leur Humanité ainsi que de leurs pouvoirs . Toutes mes voix et bonne chance à votre texte .
Si vous le souhaitez je vous invite sur ma page . Peut-être que mon petit poème humaniste pourrait vous séduire . Merci à vous

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Marie-Laetitia Gambié · il y a
Merci Nadine je file dormir je vous lis demain
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Plumareves · il y a
En effet tout est tellement plus beau dans le chatoiement de la vie. Souvenirs d'enfance joliment conté.
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Maryse · il y a
Doux souvenirs ...
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Yasmina Sénane · il y a
Très beaux souvenirs d'enfance !
"Il dessine Armstrong" mon tanka lunaire vous séduira peut être : c'est l'histoire d'un petit garçon.

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Keith Simmonds · il y a
Un beau texte bien agencé, Marie-Laetitia ! Mes votes ! Une invitation à découvrir
“Vêtu de son châle” qui est en Finale pour le Prix Tankas Printemps 2018 ! Merci
d’avance et bon dimanche !

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Virgo34 · il y a
Une tranche de vie assez réaliste.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire. Merci.

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Laureline · il y a
on s'y croirait, j'entendais le chant des grillons !
si ça vous dit https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-est-a-vous

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Marie-Laetitia Gambié · il y a
Merci Laureline (une fan de la BD originale ? ;) )
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Laureline · il y a
des parents fans de la BD, oui
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