Mal dedans

il y a
3 min
549
lectures
204
Qualifié

Ernestine parce que le prénom est désuet, montblanc... à cause des stylos ! Que je n'ai pas, car j'écris au crayon à papier depuis... longtemps. De brèves histoires, pour en dire long  [+]

Image de Été 2018
Dans quelques instants, tout sera prêt : les chambres rangées, nettoyées, fleuries ; sur chaque bureau, un magazine correspondant au goût de son hôte ; un pot de confiture maison et des chocolats sur la table de nuit. Dans les salles de bain, serviettes, pantoufles, cotons tiges et bouchons d’oreille. Camille refait plusieurs fois le tour des chambres qui tout à l’heure accueilleront ses enfants. Elle serait satisfaite si le mal de dents mystérieux qui la saisit à chaque réunion de famille ne s’annonçait pas maintenant, à quelques heures de leur arrivée.
Pour l’instant, la douleur est encore à peine sensible, pourtant Camille la reconnaît, comme une vieille ennemie, dont elle espère chaque fois qu’elle ne sera pas au rendez-vous. Mais elle n’en loupe aucun ; c’est comme si elle la convoquait elle-même, inconsciemment, et qu’elle ne savait pas faire autrement que de gâcher le rassemblement familial par ce désagrément douloureux et puissant qu’aucun antalgique ne parvient à éradiquer.
C’est le début de la rage de dents, Camille s’affaire encore. Peut-être qu’un peu de cuisine la distraira et qu’ainsi elle ne sentira pas l’inéluctable progression du mal. Mais une étrange compétition a commencé : d’un côté l’élancement dans sa mâchoire, qui avance tel un rouleau compresseur et se fait lancinant ; de l’autre ses pauvres efforts pour braver et retarder la très forte douleur, celle qui la fera pleurer d’impuissance.
Ses enfants ne comprendront pas : « Encore ? Tu as mal aux dents chaque fois que nous venons. Tu le fais exprès ou quoi ?! Soigne-toi bon sang ! » Elle ne sait pas dès lors ce qui lui fera le plus mal : ses dents, ou l’indifférence des siens.
Dans la cuisine, elle fouette frénétiquement la pâte à madeleines. Le geste l’apaise, déplace la douleur de sa bouche à l’épaule, qu’elle a fragile. Elle fait les petits tas, s’applique à cette division qui fractionne aussi sa pensée, et reprend espoir. N’a-t-elle pas légèrement moins mal ? Et si enfin la statistique fatale s’inversait, rompant avec le cent pour cent des réunions de famille pourries par des dents qui le sont tout autant ?
La première voiture arrive, en avance sur l’horaire annoncé, ce que Camille déteste : elle voudrait rester seule le plus longtemps possible avant « l’invasion » dans le décor ordonné et figé qui est son idéal. Mais le fils lui est fier d’avoir encore diminué le temps du trajet, d’être allé plus vite, toujours plus vite. Les petits lui sautent au cou. Sérieux l’instant d’avant, sanglés sur leur siège auto, ils expriment joyeusement leur délivrance. Le fils ne demande pas si elle va bien, elle ne peut pas répondre « Oui, sauf mes dents ». Elle ne dit rien, s’efforce, pour faire face à l’agitation, de se retirer en elle-même, ce qui a pour effet de la concentrer sur son mal.
L’arrivé de la deuxième voiture est différente. La fille est en retard, au nom de la même habitude qui fait arriver son frère en avance. Ses trois enfants connaissent à peine leurs grands-parents, sont surtout heureux de retrouver leurs cousins. Camille a retrouvé un peu d’allant, la douleur est stable, elle a le sentiment de la contrôler. Surtout elle ne mettra pas les pieds dans les chambres tant que ses enfants les occuperont. Elle restera de l’autre côté de la maison, dans la cuisine ou le salon, où la trace des visiteurs sera plus discrète. Elle évitera de penser à la manière dont ses enfants vivent, qu’elle ne juge pas, mais... Trop de bagages, trop de jouets, trop de vêtements, trop de médicaments, du trop partout, quand elle rêve de vide. Même dans sa bouche. Ce serait peut-être la solution. Plus de dents du tout. Elle serait laide, sans doute, aurait des difficultés pour parler, mais de toute façon elle ne parle pas beaucoup avec eux. La famille ? Il faut surtout ne rien dire pour qu’elle survive. Débattre ? Ils se déchireraient tous, en accord sur rien. Alors mieux vaut chanter et boire, regarder les petits-enfants naître et se nourrir de leur innocence et de leur vitalité. Elle entre dans la salle de bains pour se laver les dents, ce qu’elle fait vingt fois par jour en période de crise pour calmer le mal. Un des enfants vient de se doucher. Il y a de l’eau partout, des vêtements jetés ici et là, des traces de maquillage dans le lavabo. Elle referme la porte en suffocant. La douleur est repartie de plus belle, insupportable. Que se passe-t-il donc entre ses gencives et ses proches ?
Sans rien dire à personne, elle va chez le dentiste.
« Allongez-vous Madame, je vous en prie. »

204

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,