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Qualifié

Dans quelques instants, tout sera prêt : les chambres rangées, nettoyées, fleuries ; sur chaque bureau, un magazine correspondant au goût de son hôte ; un pot de confiture maison et des chocolats sur la table de nuit. Dans les salles de bain, serviettes, pantoufles, cotons tiges et bouchons d’oreille. Camille refait plusieurs fois le tour des chambres qui tout à l’heure accueilleront ses enfants. Elle serait satisfaite si le mal de dents mystérieux qui la saisit à chaque réunion de famille ne s’annonçait pas maintenant, à quelques heures de leur arrivée.
Pour l’instant, la douleur est encore à peine sensible, pourtant Camille la reconnaît, comme une vieille ennemie, dont elle espère chaque fois qu’elle ne sera pas au rendez-vous. Mais elle n’en loupe aucun ; c’est comme si elle la convoquait elle-même, inconsciemment, et qu’elle ne savait pas faire autrement que de gâcher le rassemblement familial par ce désagrément douloureux et puissant qu’aucun antalgique ne parvient à éradiquer.
C’est le début de la rage de dents, Camille s’affaire encore. Peut-être qu’un peu de cuisine la distraira et qu’ainsi elle ne sentira pas l’inéluctable progression du mal. Mais une étrange compétition a commencé : d’un côté l’élancement dans sa mâchoire, qui avance tel un rouleau compresseur et se fait lancinant ; de l’autre ses pauvres efforts pour braver et retarder la très forte douleur, celle qui la fera pleurer d’impuissance.
Ses enfants ne comprendront pas : « Encore ? Tu as mal aux dents chaque fois que nous venons. Tu le fais exprès ou quoi ?! Soigne-toi bon sang ! » Elle ne sait pas dès lors ce qui lui fera le plus mal : ses dents, ou l’indifférence des siens.
Dans la cuisine, elle fouette frénétiquement la pâte à madeleines. Le geste l’apaise, déplace la douleur de sa bouche à l’épaule, qu’elle a fragile. Elle fait les petits tas, s’applique à cette division qui fractionne aussi sa pensée, et reprend espoir. N’a-t-elle pas légèrement moins mal ? Et si enfin la statistique fatale s’inversait, rompant avec le cent pour cent des réunions de famille pourries par des dents qui le sont tout autant ?
La première voiture arrive, en avance sur l’horaire annoncé, ce que Camille déteste : elle voudrait rester seule le plus longtemps possible avant « l’invasion » dans le décor ordonné et figé qui est son idéal. Mais le fils lui est fier d’avoir encore diminué le temps du trajet, d’être allé plus vite, toujours plus vite. Les petits lui sautent au cou. Sérieux l’instant d’avant, sanglés sur leur siège auto, ils expriment joyeusement leur délivrance. Le fils ne demande pas si elle va bien, elle ne peut pas répondre « Oui, sauf mes dents ». Elle ne dit rien, s’efforce, pour faire face à l’agitation, de se retirer en elle-même, ce qui a pour effet de la concentrer sur son mal.
L’arrivé de la deuxième voiture est différente. La fille est en retard, au nom de la même habitude qui fait arriver son frère en avance. Ses trois enfants connaissent à peine leurs grands-parents, sont surtout heureux de retrouver leurs cousins. Camille a retrouvé un peu d’allant, la douleur est stable, elle a le sentiment de la contrôler. Surtout elle ne mettra pas les pieds dans les chambres tant que ses enfants les occuperont. Elle restera de l’autre côté de la maison, dans la cuisine ou le salon, où la trace des visiteurs sera plus discrète. Elle évitera de penser à la manière dont ses enfants vivent, qu’elle ne juge pas, mais... Trop de bagages, trop de jouets, trop de vêtements, trop de médicaments, du trop partout, quand elle rêve de vide. Même dans sa bouche. Ce serait peut-être la solution. Plus de dents du tout. Elle serait laide, sans doute, aurait des difficultés pour parler, mais de toute façon elle ne parle pas beaucoup avec eux. La famille ? Il faut surtout ne rien dire pour qu’elle survive. Débattre ? Ils se déchireraient tous, en accord sur rien. Alors mieux vaut chanter et boire, regarder les petits-enfants naître et se nourrir de leur innocence et de leur vitalité. Elle entre dans la salle de bains pour se laver les dents, ce qu’elle fait vingt fois par jour en période de crise pour calmer le mal. Un des enfants vient de se doucher. Il y a de l’eau partout, des vêtements jetés ici et là, des traces de maquillage dans le lavabo. Elle referme la porte en suffocant. La douleur est repartie de plus belle, insupportable. Que se passe-t-il donc entre ses gencives et ses proches ?
Sans rien dire à personne, elle va chez le dentiste.
« Allongez-vous Madame, je vous en prie. »

PRIX

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Dranem · il y a
Le mal est bien dans la racine ! je découvre tardivement ce texte... pour cette douleur invitée !
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MCV · il y a
Pas d'effets superflus, mais beaucoup de finesse!
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Gali Nette · il y a
Que tout cela est bien senti. Bravo ! ( un grand-père après un été passé avec ses enfants et leur progéniture).
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Ernestinemontblanc · il y a
Un grand-parental merci !
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Patrick Gibon · il y a
"on ne choisit pas sa famille mais ses amis" disait Cendrard et même pour sa progéniture qui peut évoluer ailleurs, une rage de texte dans les dents, la psy âne à lys comme remède dantesque?

en ce qui concerne ma petite chapelle, deux textes en ttc finale - jury et internaute-, que vous aviez déjà aimé, et une création BD de marsile rincedalle inspiré de mon texte "création, vision 1"; de quoi faire si cela vous intéresse.

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Ernestinemontblanc · il y a
Merci pour votre commentaire et je vais m'intéresser !
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce titre révélateur, Ernestinemontblanc ! Une invitation
à confirmer vos voix pour “le lys des vallées” qui est en Finale pour le
Grand Prix Automne 2018 ! Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

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Jcjr · il y a
La solution est dans le titre...et chez le dentiste. J'avais déjà apprécié le danseur. Une invite à venir soutenir de nouveau " le bilan " en finale
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Ernestinemontblanc · il y a
Merci et je cours soutenir le bilan !
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Hervé Mazoyer · il y a
Bonjour. Vous avez lu commenté et voté pour le péril vert l histoire de cette plante venue d'Inde qui dévaste tout un village en Grande Bretagne. J ai eu la joie de voir ce texte en tête du classement et se qualifier pour la finale qui commence Vendredi. Si ce texte a été pour vous un coup de coeur vous pourrez le soutenir à nouveau dans une semaine. Juste derrière le péril vert un autre de mes textes train d enfer un interrogatoire policier avec une chute glaçante et tragique et deuxième dans la catégorie très très court se trouve le ridicule ne tue plus l histoire de Nicolas Hurie qui se prenant pour un Dieu de l écriture massacre trois chefs d oeuvre de la poésie. Si là aussi vous les avez lus et qu ils vous ont plu vous pourrez de même les soutenir la semaine prochaine. A vous de voir. En vous remerciant beaucoup pour le temps passé à me lire. Hervé Mazoyer.
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Magalune · il y a
Il paraît que les maux de chaque dents sont associés à une difficulté dans la vie. C'est à creuser, sans mauvais jeu de mots :-)
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Ernestinemontblanc · il y a
Le jeu de mots est bon !
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Jean Calbrix · il y a
J'aime le joli jeu de mots du titre qui résume la situation ! Bravo, Mome ! +5
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Potter · il y a
j'ai adoré, ma voix !!! très très bien !
Si tu as l'occasion, passes voir mon dessin pour le concours Harry Potter : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3

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