Ma boîte à moi

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Petite plume et nouvelle page... "Jours de Semaine", mon premier roman "feelgood" est publié aux éditions France Loisirs (Fév 2021). J’anime "Bulle de Plumes", l’atelier d'écriture créative  [+]

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A première vue, ma boîte ressemble à des milliers d'autres, sauf qu'il n'y en a pas d'identique. Elle est ce que j'ai de plus personnel, dissimulée derrière deux billes azur et un casque d'or, et chaque détail, griffure et défaut reflète un souvenir bien réel.

Petite et solide, elle n'a guère changé malgré les années qui passent. Le temps qui file se devine aux quelques bosses et autres cicatrices qui la rendent unique à mes yeux et me rendent sans doute unique aux vôtres.

Ma boîte est composée de plusieurs cavités : six tiroirs à souvenirs magiques que j'emporte partout avec moi. Comme je suis un garçon très méthodique, je sais exactement ce que contient chacun d'entre eux.

Pourtant, certaines de mes connaissances, par flemme, par nature ou par vieillesse ne rangent pas régulièrement leurs contenus. Ainsi, je les vois chercher des mots, des images, des sensations, relégués en petits tas dans les tréfonds de leur mémoire tels des détritus oubliés dans un joyeux désordre sur le trottoir de leur vie.

J'ai un rituel : j'entrebâille toujours avec délice mon premier tiroir, celui où j'ai entreposé mes souvenirs olfactifs.
Quelques brins d'herbe coupée me rappellent l'odeur du gazon tondu par mon père les lendemains d'arrivée à la campagne. S'y mélange le parfum d'un mouchoir propre qui m'évoque la fraîcheur de notre maison encore humide de l'hiver, et dont on ouvrait en grand les fenêtres pour faire circuler l'air tiédi par les rayons de soleil printanier.
Au fond, éparpillés, des grains de sable récoltés au gré des marées et dont le doux parfum encore iodé caressant nos cheveux blonds d'enfants me procurent chaque fois une joie intense. Enfin me parvient l'effluve d'une soirée sous le jasmin étoilé qui se prolonge et s'étire dans la nuit, arrosée d'un cidre doux et de fraises marinées de quelques feuilles de menthe.

Le deuxième tiroir que j'ouvre d'un claquement sec regorge de bruits, de sons et de percussions qui font écho à mon enfance. Le couinement des roues d'une voiturette sur le parquet vitrifié de la maison familiale, le coucou qui marque les heures de son hululement mécanique, la marche qui grince et me prévient de l'arrivée de ma mère à l'heure des câlins... autant de sons familiers qui me replongent dans une époque où je me sentais encore en sécurité, écoutant les lointaines voix de mes parents riant dans le salon à la large cheminée.

Le troisième compartiment est réservé aux tissus de toute sorte, car j'y ai mis un bout de coton granuleux de mes chemises d'écolier, le morceau de velours qui retenait les longs cheveux de ma mère, le cuir d'une chaussure à bride bleu marine au bout éraflé de ma petite sœur ou encore la cravate préférée de mon paternel, celle que je revois à son cou, nouée avec application pour assister chaque dimanche à la messe.

Dans le quatrième petit casier, j'ai conservé quelques bâtons anisés dont je suçais les embouts l'après-midi en rentrant de l'école. Au fond de ce tiroir subsistent trois berlingots dont deux sont collés à la paroi, réminiscence de l'été chaud de mes dix ans. J'avais gagné mes premières piécettes en baladant le chien de la voisine et je m'étais empressé d'aller dépenser mon butin chez le marchand de couleurs du village. Et surtout, il y a une barre de chocolat blanchie par le temps, une de celle que ma sœur adorée croquait avec gourmandise et que je conserve religieusement pour l'empreinte de ses petites dents de lait.

Enfin, j'ai, dans le cinquième, dernier et plus grand des tiroirs, sont empilés une dizaine de feuilles Canson. Chacune a été gribouillée par cette sœurette qui me manque tant. Je parcours les tracés hésitants et colorés que je connais par cœur, une grande maisonnée sous un soleil brillant, un petit chemin avec quatre silhouettes dont deux plus petites qui ne sont pas sans évoquer notre famille, et le dessin du chien que nous avions recueilli un matin d'octobre. Chaque croquis parle de journées colorées, d'odeurs de vent, de moments heureux... Souvent, je referme ce tiroir avec une larme qui perle aux creux de mes yeux, en bordure de mes cils et qui bientôt coulera sur la joue, tombera sur le dessin et d'une alvéole viendra mélanger ces couleurs enfantines à mes évocations d'un temps béni.

En moi, il reste un seul tiroir vide que je n'ai pas su remplir : celui du sixième sens. Celui qui m'aurait averti que ma cadette, étrennant son nouveau vélo pour ses sept ans, se ferait écraser par un tracteur. Explosant dans une bouillie d'un carmin comme elle les affectionnait tant, sa boîte crânienne n'a pas résisté à la tôle acérée de la lourde et gigantesque machine, et ma boîte à moi reste à jamais ternie par ces éclats de vie parsemés sur le chemin de terre de mon enfance, interrompue à jamais.
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