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Les magiciens

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Sandra Mézière

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Insipide ! C’est ainsi qu’un client du restaurant où je suis serveuse a qualifié son plat ce midi. Je ne peux pas lui donner tort. Depuis, ce mot m’obsède. Parce que c’est ce qu’est condamnée à être ma vie : insipide. Je la rêvais flamboyante. L’échec est total. Voyez le tableau ! Je m’appelle Carmen. Jusqu’à l’âge de 10 ans, j’ai grandi à Séville. Mon mari se prénomme Alphonse. Et je vis désormais à Dunkerque. Je ne déteste ni l’un ni l’autre, mais je ne les aime pas non plus comme je voudrais tout envisager : avec passion. Tout ce que j’ai ramené d’Espagne, c’est donc un prénom cliché, et la nostalgie dévorante de cette partie de moi-même qui attend encore de s’enflammer et qui dépérit chaque jour un peu plus. Je noircis d’ailleurs le tableau. Il y a ma fille, Gabrielle, 4 ans, l’astre angélique de mon existence. Chut ! 20H. Le journal télévisé commence. Alphonse le regarde toujours dans un silence religieux. Je peux alors laisser mes pensées vagabonder. Ce soir, il est de mauvaise humeur. Pour la première fois, à cause d’une mauvaise réception du téléviseur, il est contraint de regarder le JT concurrent.

Soudain, un coup au cœur. Une déflagration mentale. La pièce s’éclaire de mille étoiles scintillantes. Je ne sais plus où je suis. Replongée dans le passé, à l’âge de dix ans. A l’école française de Séville. Un jour monotone de fin d’été. Mon dernier en Espagne. Il est là face à moi, Gabriel, à me jurer que nous nous reverrons, que la vie est un tour de magie, et que le jour où je m’y attendrai le moins, il réapparaîtra. Je l’ai cherché et attendu. En vain. Pendant 20 ans. Accrochée à mes souvenirs d’enfance. Il m’avait menti. La vie n’a rien de magique. Puis, j’ai rencontré Alphonse, à la gare du Nord. Il m’a aidée à porter mes valises avant de m’emmener dans les siennes, dans sa ville, Dunkerque. Avec son métier, pêcheur, je pensais qu’il m’emmènerait ailleurs. Nous n’avons jamais bougé d’ici. Maintenant, je suis serveuse à la gare de Dunkerque. Dans ce lieu qui brasse tant de destins, j’ai toujours l’espoir fou de revoir Gabriel.

Le lendemain de cette apparition. 20 heures. Mon cœur s’accélère, explose, débloque. J’ai de la chance : le téléviseur ne sera pas réparé avant une semaine. Sera-t-il là, à nouveau ? Je me recroqueville dans mon fauteuil. 20H15. Un direct de Damas. C’est lui. L’envoyé spécial. Même sourire mutin. Même regard noir profond et exalté. Son nom cité à la fin du reportage m’a confirmé ce que mon cœur m’a crié dès la première seconde la veille. J’éprouve cette même certitude délirante, comme lorsqu’il s’était assis à côté de moi en classe, et que son sourire avait éclairé mon univers. C’est pour cela que j’ai insisté pour que notre fille soit prénommée Gabrielle. Si je deviens amnésique, ce prénom me ramènera dans le passé. Comment ai-je pu survivre sans cette émotion dévastatrice ? Il faut que je traverse l’écran, que j’apparaisse face à lui à mon tour. Mon tour de magie.

Pendant un mois, chaque soir, à 20h, je le retrouve, à Damas, Bagdad, Tripoli. Je m’envole, tremble, avec lui, sous les yeux aveugles de mon mari qui préfère désormais ce journal télévisé à son concurrent, à tel point que je l’ai convaincu d’aller découvrir les coulisses pour les Journées du Patrimoine.

J’ai attendu cette journée pendant un mois. Gabriel y est annoncé. La visite se termine par une lecture de prompteur. Je n’ai pas vu Gabriel. Alphonse me trouve maussade. Je ne suis pas maussade, j’ai le cœur ravagé. Alphonse insiste pour que je me prête à l’exercice. Je n’ai aucune envie de me donner en spectacle. Juste de rentrer dans ma coquille. Ma fille insiste aussi. Je ne sais rien lui refuser. Alors, j’y vais. L’assistante de production m’installe. Derrière le prompteur, je vois Alphonse, agité, parler à un homme. Soudain, je le reconnais. Je revis. Je défaille. J’exulte. Tout ça à la fois. Je ne dois pas laisser passer ma chance. J'improvise :
— Séville. 1994. La vie est un tour de magie. C’est ce qu’il lui avait dit. C’est ce qu’elle s’était dit à la seconde même où elle l’avait vu. Qu’il y a dans certaines rencontres, foudroyantes, un mystère insondable comme une poudre magique qui vous procure de l’élan pour le reste de l’existence. C’est aussi ce qu’elle s’est dit en le retrouvant par hasard plus de 20 ans plus tard lorsqu’elle a ressenti cette émotion envoûtante : le temps, les autres, la réalité, rien ne peut entraver cette force magique.
Au nom de Séville, j’ai bien vu que Gabriel n’écoutait plus la logorrhée d’Alphonse. Je quitte mon siège, devant le regard éberlué de l’assistante. Je retrouve Alphonse, seul désormais. Il n’a rien écouté. Il loue la sympathie du « petit journaliste ». J’attends. Je ralentis. Mais rien. Je m’accroche à la petite main de Gabrielle. Et j’abandonne : le studio, Paris, et mes rêves absurdes.

20H. Le lendemain. Je n’ai pas envie de regarder le journal. Je fais semblant de m’affairer dans la cuisine. Alphonse a plus envie que jamais de regarder son JT, surtout de voir ce « petit journaliste » qui, en plus, porte le prénom de sa fille. Il s’égosille :
— Le petit journaliste est à Séville ! Curieux, pas sur un terrain de guerre. C’est fou, la magie de la télé ! ajoute-t-il.
Je réponds que oui, c’est fou, écoutant Gabriel prononcer ces mots, à double sens, qui bouleversent les miens :
— Dans la ville de Carmen, je vous donne rendez-vous dans 3 jours, là où nous nous sommes quittés.

Trois jours plus tard, c’est seul qu’Alphonse regarde sans doute le journal télévisé. Je l’ai quitté, emmenant ma fille. Rien ne va plus décidément, son petit journaliste aussi a disparu, laissant juste un mot à l’emplacement du direct : « Disparu. Comme par magie. »

Je suis à Séville, au restaurant, avec le magicien de ma vie. Le serveur nous demande ce que nous avons pensé du dîner, bien que gêné par notre complicité. Sans quitter ces yeux noirs qui m’hypnotisent, aux anges, avec les miens, me disant que ma vie l’est enfin aussi, je réponds :
— Magique !

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Laurent Martin · il y a
bon, ok, vous êtes douée pour l'écriture :D
du coup, je m'abonne à votre profil
bonne journée

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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup (pour le compliment et pour l'abonnement !). Bonne journée également !
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MCTLH · il y a
Vous avez définitivement plus d un tour dans votre sac..J y ajoute mes voix...qu' elles vous permettent une belle envolée sur l échelle du classement MCTLH....je deviens accro. ..de vos publications!!!!!
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup !! C'est très gentil. (Et j'ai encore pas mal de tours dans mon sac.:))
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Sandrine Laure · il y a
Bravo Sandra ! Très jolie histoire ultra romantique, j'adore ! Et toujours une très belle plume !
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup Sandrine pour ces jolis commentaires !!
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Miraje · il y a
Et pas de lapin ... ! Dans le chapeau, juste mes voix.
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup !!
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Laëtitia Genetay · il y a
J'aime bien la passion de Carmen, sa volonté de vivre ses rêves et son énergie à les concrétiser. L'histoire marche parfaitement, même si elle me laisse un arrière-goût de malaise.

Pauvre Alphonse. Certes, l'homme manque de fantaisie et de romantisme, mais être largué ainsi sans une explication, c'est cruel. Il perd à la fois sa femme et sa fille. Je ne sais pas s'il méritait un tel traitement.

Ensuite, je ne sais pas si Carmen et Gabriel savent où ils mettent les pieds. Partir à l'aventure avec quelqu'un qu'on n'a plus vu depuis 20 ans me paraît au minimum risqué, voire carrément insensé. Les gens changent en tant de temps.
(Vi, je suis une vieille pantouflarde. :-D )

Mais, je le redis, l'histoire fonctionne ! Ces deux personnages passionnés jettent tout ce qu'ils ont construit aux quatre vents pour vivre leur amour. C'est possible, ça peut être beau à part la victime collatérale. Par contre, il y a le risque en "seconde partie" d'un crash monumental.

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Sandra Mézière · il y a
Merci pour ce long commentaire. D'abord, rappelons que tout cela est une fiction et que, par définition, rien n'oblige à y raconter la réalité (ni même d'ailleurs à être réaliste). J'ai en revanche moins de tendresse que vous pour ce pauvre Alphonse. Et je crois que parfois c'est bien aussi d'avoir des rêves insensés… et de se laisser guider par ceux-ci. Et rappelons-le, tout ceci n'est que fiction, aucun Alphonse n'a été martyrisé dans la réalité.:)
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Laëtitia Genetay · il y a
En tant qu'amatrice de fantastique, de Science Fiction et de Fantasy, je ne m'attends pas à ce que ce soit réaliste, rassurez-vous. :-D Je crois que c'est la première fois de ma vie qu'on pense que je cherche du réalisme. :-) Par contre, j'essaie toujours de voir si l'univers du récit respecte ses règles internes. Par exemple, "La vie de Brian" ne respecte aucune règle interne, mais il peut parce que c'est une comédie.
Dans votre cas, c'est bon. Tout fonctionne. :-)

Quand je dis "Pauvre Alphone", c'est une figure de style ! Je ne pleure pas "réellement" sur le sort de cet Alphonse né de votre imagination. Tout comme je ne pleure pas sur le sort des personnages que je martyrise de mon côté.

Le but de mon paragraphe était de vous donner mon ressenti de lectrice pour voir si cela correspondait à votre intention d'écrivaine. J'ai eu de très très grosses surprises de mon côté. Celle qui m'a le plus marquée étant une lectrice tentant de s'attacher à un de mes personnages qui n'était pas là pour cela (ce personnage était absolument détestable, il n'y avait rien à sauver chez elle).

On peut suivre ses envies autant que l'on veut. Des fois, ça ne marche hélas pas aussi. Et c'est un superbe ressort narratif pour mettre ses personnages dans une situation très très difficile ! Pleins de péripéties et d'histoire en vue. Des fois, ils en meurent (je peux être sadique dans mes récits). C'était une idée jettée comme ça.

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Laëtitia Genetay · il y a
Ah, j'ai trouvé des exemples (fictifs) de non respect des règles internes du récit.

En conclusion du "Silence des Agneaux",Hannibal Lecter a une illumination et décide de devenir bonne soeur (oui, bonne soeur) afin d'ouvrir un dispensaire en Inde.

Ou, à la fin de "Titanic", Jack ressurgit des eaux parce qu'il a été sauvé par le père d'Ariel de la petite Sirène. Rose devient elle aussi une sirène et ils finissent leur vie heureux entourés de petits crabes.

Non respect des règles internes. Le réalisateur peut le faire s'il a envie et les spectateurs sont en droit de brûler le cinéma. :)

Sur ce, j'arrête de vous embêter.

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Sandra Mézière · il y a
Vous ne m'embêtez pas et je vous remercie pour cette démonstration.:) Il s'agissait plus d'une boutade de ma part….:) Bonne journée !
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Felix CULPA · il y a
L'amour nous téléporte ! J'aime votre récit très imagé qui pourrait être le scénario d'un film, du genre " Ma sorcière bien-aimée "
Mes trois voix et une invitation à découvrir mes trois textes dont un en finale !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/apparition-disparition
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique

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Sandra Mézière · il y a
Merci pour le commentaire et le vote. :)
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Gildas · il y a
Vous écrivez magnifiquement bien, mais je n'adhère pas du tout, mais alors pas du tout aux thèmes émanant de votre récit... Il me faudrait des pages pour m'expliquer... mais bravo quand même!!! :)
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Sandra Mézière · il y a
Merci (pour l'écriture). Quant aux thèmes, je serais curieuse (vraiment) de savoir desquels il s'agit selon vous ?
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Gildas · il y a
le thème central ( selon moi ) est celui du choix de sa vie et de la soumission en fait....
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Gildas · il y a
Je dirais même qu'au lieu de dénoncer le mythe du Prince Charmant, vous le sublimez... En d'autres termes, je trouve votre absolument pas féministe... ^^
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Sandra Mézière · il y a
Je vous avoue que je n'ai pas vu cette nouvelle sous l'angle du féminisme (même si ne pas l'être aurait plutôt été je pense qu'elle reste bien sagement avec son mari pour le moins ennuyeux alors que là elle empoigne au contraire son destin)… Et je ne voyais pas du tout mon personnage comme "un prince charmant", loin de l). Je pensais plutôt à la force des souvenirs d'enfance qu'il incarne.
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Gildas · il y a
Mais votre personnage a accepté de subir un sort qui ne l'épanouit pas. A l'attaque de votre récit, elle est résignée.. Et ce n'est qu'un heureux hasard, la TV ( ça c'est plutôt drôle que cet homme soit vu par le mari fade à la TV ) qui la sort de sa léthargie...
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Chantal Sourire · il y a
L'amour à travers les ondes, je vote !
Et vous invite sur ma page, merci !

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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup (pour le vote et pour l'invitation).
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JACB · il y a
Je crois que je vais désormais regarder la télé d'un autre oeil! C'est romantique à souhait.
Ma cavale est en jaune et bleue mais surtout j'ai un texte qui me tient à coeur comme à celui de toutes les femmes:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Bonne chance et merci Sandra

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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup ! Je vais aller vous lire et bonne chance à vous également.
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BonnyBanana · il y a
Toujours un plaisir de lire de vos histoire. Quand je pense que je.ne regarde plus la tele:) je devrais peut etre la rallumer
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup pour ce gentil commentaire ! Ah, ah, oui, une belle surprise peut vous attendre de l'autre côté du poste.:)
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