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Le Soleil se lèvera demain

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Walker

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Le Soleil est mon ami.

Je sais, c’est bizarre à dire comme ça. Mais c’est vrai.

Depuis toujours, je me lève avant Lui pour Le voir se lever et je Le regarde se coucher avant d’aller dormir. Tous les jours, je Le vois disparaître à l’horizon avec une pointe de mélancolie dans les yeux.
Sa douce lumière baigne ma cour aux dalles craquelées. Sa chaleur salvatrice m’entoure pour quelques instants encore. Comme si un léger drap volatil m’entourait, comme s’Il me protégeait. Mes pieds nus profitent encore de l’ensoleillement emmagasiné par la pierre rugueuse, même quand les Ombres ont repris leurs droits sur ma cour.
Puis la lumière recule jusqu’aux champs. Les blés se drapent d’un manteau doré et les grenadiers profitent, comme je l’ai fait un peu avant eux, des derniers rayons chaleureux. La Terre entière semble s’être transformée en or.
Enfin, Il rejoint la forêt. Les silhouettes sombres des arbres se découpent sur le ciel crépusculaire, auréolées d’un halo de bronze. C’est le dernier moment où je le peux Le voir, juste avant que les arbres ne l’avalent.

Quand j’étais petite, je détestais la forêt. Elle profitait des rayons du Soleil plus longtemps que moi. C’était pour elle qu’Il me quittait. J’en étais profondément jalouse et je vouais une profonde rancune à la sylve. Je refusais de dessiner des arbres dans mes paysages et je chassais violemment la moindre feuille morte qui se serait trouvée dans ma cour. Armée de mon balai deux fois plus grand que moi, je raclais fervemment la pierre fendue par la chaleur, protégeant farouchement l’endroit que je réservais au Soleil.

Mais cette rancœur puérile s’arrêta subitement le jour où je mis pour la première fois un pied sur un chemin boisé.

La fameuse forêt n’est pas très loin de chez moi et mes parents avaient décidé d’aller s’y promener. C’était la meilleure idée qu’ils n’aient jamais eue.

Ce jour-là, je suis tombée amoureuse des feuilles.

Elles ne me volaient pas le Soleil ! Elles Le sublimaient.
Il n’y a pas de plus beau spectacle au monde que celui de la lumière qui perce à travers les branchages, qui se colore subtilement du vert tendre de la frondaison et qui fait étinceler comme un diamant la moindre particule flottant dans l’air.
J’ai appris à aimer le craquement discret des feuilles mortes sous mes pieds nus. J’ai même découvert que les nuages qui jouaient à cache-cache avec le Soleil étaient comme les feuilles dans la forêt. Ils ne me volaient pas mon ami, ils me Le cachaient pour que je Le redécouvre à chaque instant.

Oui, ce jour-là, je suis tombée amoureuse de la nature. Mais j’ai surtout compris la vraie valeur du Soleil et des Ombres.

Les Ombres...
Pourquoi met-on toujours le mot « ombre » au pluriel, d’abord ?
Elles sont en groupe. Elles chassent en bande comme des piranhas. Elles sont à l’affut, toujours là, de jour comme de nuit. Le monde leur appartient et rien ne leur fait peur.

Les Ombres, Elles, me font peur.

Elles sont trop rapides, trop fugaces. Elles sont intangibles et ça m’oppresse.
Jamais le Soleil ne voit l’ombre, c’est bien ce qu’on dit ? Ça veut dire qu’Il n’est pas au courant de leur existence. Qu’Il ne peut pas me protéger.
Si le Soleil est un drap fin et éthéré, les Ombres sont une lourde couverture étouffante. Un corps massif qui paralyse. La peur est leur arme, Elles sont au fond de chacun de nous. La seule façon de Les contrer, c’est de sourire.
Il faut choisir : avoir peur et sourire, au risque que personne ne remarque jamais votre mal-être et qu’il grandisse jusqu’à vous avaler. Ou ne pas sourire et rester seul, car les gens n’aiment pas les gens trop honnêtes, ceux qui osent pleurer et crier.

J’ai toujours préféré sourire. Je suis heureuse, mais j’ai des passages à vide, comme tout le monde. Je souris quand même, tout le temps. Parce que c’est plus facile, on utilise moins de muscles. Puis c’est plus joli, aussi. Et je n’ai aucune raison de ne pas le faire !

Mais je n’ai pas eu le choix.

Je me rappelle encore parfaitement de ce que ma mère m’a dit le jour juste avant que ça n’arrive.

J’étais dans ma cour, appuyée contre le mur en regardant le Soleil se coucher, comme d’habitude.
C’était en été. La journée avait été torride. C’était ce genre de temps que j’appréciais tout particulièrement : étouffant et sec. La température idéale pour les barbecues, la piscine et les shorts !
Ç’avait été l’un des meilleurs étés de ma vie, je crois. Si ensoleillé et chaud ! J’adore la canicule.

Le Soleil me fait me sentir vraiment vivante. Il me touche, je Le sens, je Le goûte, je vois tout et j’entends tout. Oui, le Soleil a une odeur et un goût ! Il goûte l’herbe brûlée et l’eau chaude. Il sent le linge qui a séché dehors et la terre craquelée.

Même à cette heure avancée, le Soleil restait assez cuisant pour donner des coups. À midi, même ma peau tannée n’y aurait pas échappé.
Mais rien n’aurait pu m’empêcher de regarder le Soleil se coucher.

Sauf ma mère.

Elle a sans doute dû me parler en long et en large d’une bêtise, comme d’habitude. Peut-être me raconter avec précision le dernier épisode de la stupide série qu’elle venait de regarder ou m’expliquer la recette des brownies avec une ridicule exactitude.

Mais d’ordinaire, elle ne le fait pas quand je regarde le Soleil. Elle sait à quel point ça compte pour moi.

Ça lui arrive de m’exposer en quatre points et six sous-parties pourquoi il vaut mieux planter les tulipes en automne alors que j’aurais dû regarder le coucher de Soleil. Mais ça reste plutôt rare.

Ce jour-là, cependant, elle l’a fait. Elle m’a fait rater mon rendez-vous quotidien. Et quand je lui ai fait remarquer, elle m’a dit : « Il se lèvera encore demain, ton Soleil ! ».

Sauf que non.

Les Ombres brûlaient grâce à Lui. Maintenant, Elles gèlent tout. Il n’y a plus rien. Juste le froid et les couvertures étouffantes.

Parfois, je regarde le ciel et je pleure. Pas trop, j’ai peur que mes larmes gèlent.

Le Soleil ne s’est pas relevé.

PRIX

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olga · il y a
magnifique, un optimisme extra, un texte émouvant. BRAVO
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Dada · il y a
Bravo, magnifique !
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Oli Rondelle · il y a
Très belle ode à la Nature, j'avoue en avoir versé une larme, ou deux. Très content d'avoir lu ce texte.
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Lily · il y a
magnifique texte, une ode à la vie et une belle déclaration au soleil... j'ai adoré !
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Atoutva · il y a
Un joli tableau de la Nature. Plein de lumière. C'est doux et lénifiant. Le soleil reviendra certainement.
Si vous avez le temps de découvrir https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-danse-des-ombres

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Sandrine Donneau · il y a
Bravo
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre écrite avec beaucoup de sensibilité, attachante et fascinante ! Mes voix !
Une invitation à venir découvrir “Sombraville” qui est également en lice pour le Prix
Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Stephanie Bruzzone · il y a
Il faut faire revenir ce soleil à tout prix, bravo*****
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Utilisateur désactivé · il y a
Joli texte.
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Ginette Vijaya · il y a
Une leçon de vie .
Merci beaucoup de découvrir mon texte" la fontaine aux bulles " en lice pour le prix imaginarius .

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