Le jour où j'ai tué ma mère

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Auteur non-violent qui écrit des textes punchés  [+]

Image de Été 2018

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Je te déteste.

La chambre beige pue le javellisant. Les machines couinent au gré de ta respiration et de ton rythme cardiaque.
— Prenez quelques minutes pour prendre une décision, dit le jeune médecin en recoiffant ses cheveux pourtant lissés à la perfection.
J’ai les mains moites. Je ne sais plus si mes jambes m’appartiennent. Et toi, tu restes immobile dans ton grand lit. Ton silence est plus violent que tes orages.

Le jeune homme en blouse blanche reste planté sur le seuil. Il nous accorde quelques minutes pour décider de ta vie. Trop gentil.
Un seul choix possible. Inévitable, comme une sentence. Te débrancher de toutes ces machines hétéroclites et te laisser mourir.
Le vieux est affalé sur une petite chaise droite au bout de ton lit froid. Il ne dit rien, évite mon regard. Oui, j’ai dit le vieux. Tu sais celui qui prétend être mon père depuis vingt ans ? Il se dégonfle encore. Alors, pourquoi attendre pour en finir ? Un seul OK de notre part et les spécialistes s’activent. Ils n’attendent que ça. Mon choix fera de moi un juge, un bourreau et un orphelin.

Le vacarme dans mon crâne m’empêche de me concentrer. J’ai envie de fuir.
Ton silence assourdissant me nargue. Pourquoi m’abandonnes-tu dans l’œil du cyclone pour décider de ton sort ?
Le jeune médecin note quelque chose dans son carnet pendant que le vieux contemple la trajectoire de ses lacets.
La version officielle est nébuleuse. Hémorragie au cerveau, affaissement des poumons et autres joyeusetés morbides que je n’ai pas saisies à cause du bourdonnement dans mes oreilles.
Je fixe le tube qui s’enfonce dans ta gorge. Tes cheveux plus sel que poivre sont gras et sales. Ta jaquette bleutée couvre à peine ton corps veineux et potelé.
Le médecin toussote. Il guette mon regard pour déchiffrer la moindre émotion.
— Elle ne souffre pas, elle est maintenue dans un coma artificiel pour stabiliser sa condition.
Chouette.

Une infirmière tapote une serviette humide sur tes lèvres et tes yeux clos. Elle te parle pour meubler le silence inconfortable.
— Votre fils est finalement venu de Montréal pour vous voir madame Leclerc !
Finalement. Je suis le fils ingrat. Ici, ils ne te connaissent pas comme je te connais. Les mourants ont toujours raison. T’inquiètes. Je ne ferai pas d’esclandres aux soins intensifs. Ici, il faut se contenir et être compatissant. Ravaler sa rage et jouer le fils éploré. Tu gagnes encore, malgré ton silence. À cause de lui.
Qu’est-ce qui a foiré entre nous ? Tu m’aimais au compte-gouttes, dans tes regards furtifs et tes câlins maladroits. Pourquoi me gardais-tu toujours à distance ? Pourquoi ériger une forteresse ? Avec le temps tes murs protecteurs allaient devenir ta prison.

— Je vous laisse quelques minutes encore et je reviens, lance le médecin avec empathie.
— Bien, répondis-je d’un ton un peu trop ferme.
L’homme à la blouse blanche hésite un moment et sort de la chambre, accompagné de l’infirmière qui a terminé de prodiguer ses soins expéditifs.
— Si vous avez besoin de quelque chose... ajoute l’infirmière en sortant.
Elle ne finit pas sa phrase.

De toute façon tu n’es déjà plus là. Depuis des années. Une coquille vide, écrasée par les subtiles attaques répétées du vieux Pygmalion désenchanté. Vos querelles résonnent encore dans mon crâne et mes oreilles. Le vieux a voulu te forcer à rentrer dans un moule trop petit pour toi. Il a voulu te forcer à l’aimer. Créer une amoureuse factice à son image. Une bataille perdue d’avance. Il t’a écrasée jusqu’à ce que tu disparaisses dans tes souvenirs.
Ceux peuplés par l’Autre. L’Amour de ta vie. Mon vrai père.
Celui à qui je ressemble trop. Celui que tu détestes à travers moi, jusqu’à me repousser pour de bon.
Je suis l’enfant abject qui garde ta cicatrice béante.

Merde.

Le pauvre vieux se lève. Il s’approche de ton lit. Il te prend la main. Je refoule l’envie de chialer. Les souvenirs se bousculent comme un amas de soleil et de bile visqueuse. Toi, radieuse qui embrasses l’Autre. Et le vieux qui ignore tout. Tes secrets sont parfois lourds à porter. De toute façon, à l’hôpital on ne discute pas de ces choses-là.
— Ta mère t’aimait beaucoup, lance le vieux sans me regarder.
À mon tour d’examiner mes lacets.
— Je sais.
— Tu lui as beaucoup manqué.
Encore des reproches.
— J’étais occupé...
Encore de faux alibis.
— Tu sais, on n'a pas vraiment le choix. Il ne s’agit pas de déterminer si on doit la laisser mourir, mais quand.
Sa lucidité soudaine me surprend.
— Ils n’ont qu’à débrancher les appareils et elle s’en ira. Je sais que ta relation avec elle n’était pas parfaite. Alors si tu as quelque chose à lui dire, fais-le avant qu’il ne soit trop tard. Même si elle ne peut plus t’entendre.
Il se retourne vers le mur pour cacher sa peine, ses épaules le trahissent et se soulèvent au gré de ses sanglots.
Je m’approche du lit qui pue la sueur et la mort. Tu es là juste devant moi et à des kilomètres déjà. Ton visage non maquillé est saturé de taches de vieillesse.
— Maman, c’est Alain, dis-je à voix basse.
Ta tête se tourne vers moi, tes yeux restent fermés. Un flot malsain d’adrénaline parcourt mon corps. Tu as bougé ? Ai-je rêvé ?
— Maman, je vais bien. Papa aussi. Tu peux partir tranquille. Je m’excuse pour tout. Je n’ai pas été facile. Je t’en ai fait baver. Je ne savais pas. Maintenant je comprends.
On dirait que tu me regardes à travers tes paupières closes.
— C’est fini maintenant. Je te souhaite la paix. Vraiment. Va rejoindre l’Autre. Je suis sûr qu’il t’attend et qu’il t’aime encore.
Mon cœur s’emballe, on dirait que tu souris. Un rictus ironique.
Papa se tourne vers nous et se rapproche.
— Elle a l’air si bien.
Il essuie ses yeux remplis de larmes avec le revers de la main. J’ai gardé les miennes pour mon retour à Montréal. Seul dans ma voiture, j’ai pleuré ta mort et ton silence.

Je t’aime.

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Lyshinyr Wos · il y a
Une œuvre courte mais vraiment troublante. Le rythme de la lecture est bref et saccadé, certainement pour qu'on se mette à la place du jeune Alain qui à des pensées aussi vives et brèves que ses sentiments. C'est lourd et pesant, mais emplit d'une tristesse et d'un amour profond : un dernier cri du cœur qu'il renvoi à sa mère.
J'en ai eu les larmes aux yeux, alors que je ne suis pas réputé pour avoir la larme facile.
Un immense bravo et bonne continuation !

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Alain Leclerc · il y a
Merci Lyshinyr pour votre lecture et pour votre commentaire encourageant. Au plaisir de vous lire!

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