Le doute de Léa

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L'équipe de France féminine de handball joue en finale contre la Norvège. La France mène 27-26. Il reste une minute à jouer.

Léa est dans les buts. L'arrière gauche norvégienne lance le ballon vers l'avant. D'un coup d'œil, Léa a anticipé sa trajectoire et sort de ses six mètres pour l'intercepter. Malheureusement, l'arrière droite de son équipe ne l'a pas vue arriver dans son dos. Elles se sont gênées. Après un cafouillage, l'ailière norvégienne, à qui la passe était destinée, a récupéré le ballon et marqué un but.
Léa va chercher le ballon au fond des filets. Elle s'en veut. Cette sortie hasardeuse a hypothéqué les chances de victoire de la France.
Les deux équipes sont maintenant à égalité, 27-27. Il reste 30 secondes à jouer. La prochaine équipe qui marque est sûre de remporter la victoire. Comme à chaque fois lorsque le score est serré, le match va se jouer sur un coup de dés.
Les Françaises engagent, mais, paralysées par l'enjeu, elles perdent rapidement le ballon et subissent une contre-attaque qu'elles tâchent de juguler tant bien que mal. L'arrière gauche de l'équipe de France fait une faute sur l'attaquante norvégienne qui s'apprêtait à tirer.
Le sifflet de l'arbitre déchire l'air comme du verre cassé : penalty. Léa regarde le sélectionneur de l'équipe de France. Il s'est levé du banc et se tient la tête dans les mains. La gardienne titulaire s'est levée, elle aussi, pour remplacer Léa. En principe c'est elle qui arrête les jets de sept mètres. L'enjeu est tellement important à ce tournant du match que le changement de gardienne va de soi. Et puis, Léa vient d'encaisser un but bêtement. Elle n'a pas l'air en confiance.
Pourtant, le sélectionneur fait signe à sa gardienne titulaire de se rasseoir, et pointe son doigt vers Léa. C'est à elle de réparer son erreur.
Elle rougit d'abord de la confiance et de l'honneur qu'il lui fait. Mais juste après, elle ressent une grande fatigue, comme ces abominables coups de pompe qui l'assaillaient pendant sa maladie.

Deux ans auparavant, Léa était une joueuse de handball prometteuse. Gardienne remplaçante de l'équipe de France, elle développait un jeu pas toujours sûr, mais toujours inspiré.
Comme ses arrêts étaient spectaculaires, et qu'elle était jolie, elle était devenue la chouchoute de la presse. Grisée par la célébrité, elle s'était laissé prendre en photo avec son petit ami de l'époque, et ne refusait pas les interviews people.
Sa carrière sportive s'annonçait sous les meilleurs auspices, lorsque, du jour au lendemain, elle avait été prise d'accès de fatigue pendant les matches. Après une longue série d'examens, les médecins avaient diagnostiqué un cancer du sang très rare.
Léa s'était battue avec courage contre la maladie. Elle avait dû arrêter la compétition pendant plus d'un an, mais n'avait pas complètement arrêté les entrainements. Une petite voix au fond d'elle-même lui disait : « Vas-y, bats-toi, ne prends pas de buts. »
Contre l'avis de son médecin et de ses parents, elle avait travaillé dur pour valider son année universitaire, malgré cette langueur insidieuse qui ne la lâchait plus. Quand elle jouait en cadette, dans son petit club de handball de province, l'entraineuse disait toujours : « Juste assez ce n'est pas assez pour une championne. » Ayant fait de cette consigne sa devise, elle avait mis toutes ses forces dans la bataille, allant toujours au-delà de ce qu'on attendait d'elle.
Son cancer avait peu à peu cédé du terrain, mais, malgré son acharnement à vivre et le discours enthousiaste des médecins, Léa avait conservé un doute sur sa guérison. Comme toutes les grandes gardiennes, elle avait cette formidable intuition qui la distinguait de ses co-équipières. Or, ses sensations n'étaient pas bonnes. Surtout, elle n'entendait plus cette petite voix au fond d'elle-même qui la poussait, la rassurait.
Après une longue convalescence, elle avait retrouvé le haut niveau, au point d'être à nouveau sélectionnée en équipe de France, la gardienne remplaçante étant blessée. Les médias qui l'encensaient quelques mois auparavant avaient mis en doute le choix du sélectionneur. Relayés par les réseaux sociaux, ils en avaient fait des tonnes sur sa rupture avec son copain, arguant que ce nouveau coup du sort lui avait fait perdre définitivement sa fureur de vaincre. Quand il s'agit de l'équipe de France, on ne fait pas de sentiment.

Ce penalty si près de la fin du match, alors que les équipes sont à égalité, apparaît à Léa comme un moment de vérité. Bien sûr, elle s'en veut d'avoir pris ce but stupide. Elle s'en veut aussi de ne pas avoir décliné la responsabilité de rester dans les buts, alors qu'elle sent cette fatigue scélérate la reprendre. Maintenant, il est trop tard pour reculer.
C'est Slije qui va tirer le jet de sept mètres, une superbe championne, au palmarès exceptionnel. Léa l'admire depuis longtemps. Une des rares femmes à propulser le ballon à plus de 100 km/h. Il ne va mettre qu'un quart de seconde pour parcourir la distance qui sépare sa main de la ligne de but.
Léa se positionne devant elle, campée sur ses deux jambes, les bras écartés, en croix de Saint-André. Cependant, elle refuse le martyre. Elle oublie la fatigue. Dans ce duel à bout portant, elle doit s'imposer comme la patronne.
Soudain, elle entend de nouveau cette petite voix, silencieuse depuis tant de mois, qui lui dit : « Vas-y, bats-toi, ne prends pas de buts. » Elle sourit. Enfin ! Elle est revenue !
Alors, elle va chercher ce qu'il y a de reptilien en elle. Dans sa tête, elle se transforme en crocodile. Comme ceux des documentaires animaliers, qui attaquent leur proie si vite qu'il faut passer les images au ralenti pour percevoir leurs mouvements. Elle met de côté son cerveau d'homo sapiens avec ses stratégies, ses statistiques, ses doutes, ses ragots, ses médisances.
Elle regarde droit devant elle. Ses yeux ne font pas la mise au point sur Silje, car elle sait que si elle croise son regard, son cerveau d'homo sapiens va reprendre le dessus. Elle voit juste sa silhouette.
Silje tire, sans feinte, droit devant. Léa lance sa jambe gauche vers le ciel et détourne le ballon qui frappe la barre transversale. Une intuition fulgurante, un pur réflexe de saurien, un geste du fond des âges.
Elle a sauvé le penalty. Les supporters de l'équipe de France sont debout dans les tribunes. Ils agitent leurs drapeaux, ils scandent son nom. Ses arrières viennent lui taper dans les mains pour la remercier et lui donner confiance.
Les Françaises repartent à l'attaque. Il reste 20 secondes à jouer. Elles tentent le tout pour le tout, mais l'arbitre siffle un coup franc en faveur des Norvégiennes pour un passage en force.
Leur gardienne va faire la remise en jeu. Léa devine à quelle joueuse elle va envoyer le ballon. Va-t-elle commettre la même erreur que tout à l'heure ou rester sagement dans ses buts ?
« Juste assez, ce n'est pas assez pour une championne. » Décidément, la petite voix si longtemps absente n'en finit pas de murmurer à son oreille. Elle sort de ses six mètres comme une bombe, saute plus haut que l'ailière de l'équipe de Norvège et intercepte le ballon. Les joueuses des deux équipes se sont arrêtées un instant, clouées par la surprise.
Elle se rue en driblant vers le but adverse. La gardienne norvégienne a juste le temps de rejoindre sa cage, mais elle ne peut pas arrêter le but de Léa qui bondit sur elle en pleine extension.
Le public est debout. Il hurle son admiration et sa reconnaissance. La tribune est constellée de drapeaux tricolores. Le sélectionneur s'est de nouveau levé de son banc. Il applaudit. À ses côtés, la gardienne titulaire fait des bonds, lève les bras, et scande le nom de Léa avec les supporters. Ses co-équipières s'empilent les unes sur les autres et s'embrassent.
Léa va chercher le ballon au fond des filets. Lorsqu'elle pose ses lèvres sur le cuir poissé de sueur, elle entend la petite voix qui lui dit : « Bravo, tu es guérie. »
Cette fois elle y croit.
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Aane Korne · il y a
Histoire captivante et passionnante. Vu votre écriture résolue et chatoyante, Vous donnerez certainement l'envie d'écrire à ceux qui n'y songent même pas. Merci pour ce beau texte.

Sur ce, permettez moi de vous inviter à découvrir mon texte sur : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-diable-et-le-tango. Merci d'avance. Bravo et bonsoir à vous.

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Etienne Mutabazi · il y a
très belle recommendation, merci short-edition!
Bravo pour la victoire !

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Elsa NANA · il y a
Beau texte Aurélien.
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Aurélien LENOTREC · il y a
Bravo à vous aussi, Chantal !
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Chantal Sourire · il y a
Bravo Aurélien !
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci Chantal.
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Fred Panassac · il y a
J’ai aimé votre écriture dynamique et les métaphores reptiliennes, les adjurations passionnées !
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci pour votre commentaire et votre soutien. Je suis très impressionné par l'intuition des gardiennes de but.
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Françoise Cordier · il y a
Je n'aime pas beaucoup le sport mais votre nouvelle m'a quand même accrochée, j'ai été conquise par son style, son émotion et sa philosophie.
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci pour votre commentaire et votre soutien.
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Françoise Desvigne · il y a
Une histoire palpitante bien menée ! Bravo Aurélien !
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci Françoise pour votre fidèle soutien.

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