Jalouse

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Tu veux que je te dise ?
Je suis jalouse, voilà.
Pas seulement de ces femmes que tu croises dans la rue et que tu regardes en biais. Pas seulement de ces comédiennes britanniques que tu adules et dont tu commentes le physique de façon graveleuse.
Je ne suis pas uniquement jalouse des moments que tu vis avec ta femme.
Non, c’est bien au-delà de tout ça.
Je suis jalouse de toutes les femmes que tu salues, qui te saluent. Jalouse de toutes les femmes que tu as rencontrées, que tu vas rencontrer, dans n’importe quelles circonstances :
– Quand tu es assis en terrasse au ski, et que tu échanges des banalités avec un couple rencontré un peu plus tôt sur les pistes, je voudrais être ELLE, la femme du couple, celle qui te découvre, qui se rend compte de l’homme charmant que tu es, qui est époustouflée par ton intelligence, ta culture et ton aisance en société. Je la déteste.
– Quand tu vas chercher ton pain, et que tu dis bonjour à la boulangère qui nécessairement, s’est rendu compte que tu avais des yeux magnifiques. J’aimerais que tu cesses de discuter avec elle, oh, peu importe le sujet forcément insipide de votre conversation, elle t’attend tous les jours, je le sais, impatiente de croiser ton si joli regard.
– Quand tu prends le métro, toutes ces femmes qui posent leurs yeux sur toi, qui envisagent avec intérêt l’allure folle que tu as dans ton pardessus en cachemire bleu marine.
Mais ce n’est pas tout.
J’envie toutes les femmes qui t’ont croisé, toutes. J’envie ces moments que tu as partagés avec elles.
Cette petite fille qui t’a vu te blesser en maternelle sait, elle, d’où te vient cette cicatrice sur le front, elle t’a peut-être maladroitement consolé avec ses bras potelés d’enfant. Aujourd’hui devenue femme, j’imagine qu’elle se souvient encore de ce contact, certes dénué de tout vice à l’époque. Mais tu es dans ses souvenirs, comprends-tu, des souvenirs datant d’une époque où je n’existais pas dans ta vie, où tu ne me subodorais même pas.
Ce premier flirt que tu as eu au moment de l’adolescence, le fameux « premier amour », Dieu que je l’exècre. Je suppose que tu penses parfois, avec un brin de nostalgie, à cette fille, dont tu as peut-être oublié le nom par ailleurs. Elle était là avant moi.
Je suis jalouse de toutes celles que tu vas rencontrer, qui vont avoir la chance de te connaître, d’échanger un sourire avec toi, une poignée de main. Leur découverte va être si sensationnelle. Les femmes de tes potes, les filles de tes voisins, de futures collaboratrices, je suis cernée.
Je suis jalouse des livres que tu lis. Parce que ce temps que tu consacres à la lecture est potentiellement un moment où tu ne penses pas à moi.
Je suis jalouse du moindre « like » que tu postes sur Facebook ou qui apparaît sous l'une de tes publications, de la moindre conversation que tu peux avoir sur les réseaux sociaux et que je ne maîtrise pas. Mais je les conceptualise, ces échanges. Et j’ai peur, peur qu’ils soient de plus grande qualité que les nôtres, peur que tu trouves à quelqu’un un plus grand intérêt que celui que tu as pour moi.
Je déteste les films qui t’emportent dans un monde imaginaire, films dans lesquels je ne suis pas protagoniste.
Je suis jalouse de toutes ces idées qui te font vagabonder lorsque tu es seul, si elles ne me concernent pas. Je déteste ton sommeil aussi, celui sur lequel je n’ai aucun pouvoir. Le moindre de tes rêves est abhorré.
Comprends-tu, dis?
Je hais la fille que j’étais lorsque tu m’as rencontrée, celle qui t’a conquis, bouleversé, celle qui a pris toutes tes pensées en otage. Je l’envie tellement, je voudrais tant revivre cet instant où toutes les couleurs de la vie ont pris une nuance tellement plus brillante, tellement plus chaude. Je ne réalisai pas, alors, l’importance que tu aurais, que tu as pour moi.
Alors tu vois, je ne suis pas juste jalouse parce que tu es marié. Je t’aime en dépit de cela, je ne serais qu’une amie, paraît-il.
Je suis jalouse de ton passé, de ton présent et de ton avenir. Toutes les particules qui font que ton monde est devenu le centre de mon existence exacerbent cette jalousie. Je suis jalouse des gens qui prononcent ton prénom. Tu es à moi, tu m’appartiens, tous tes atomes sont miens.
Et je ne comprends pas que ton ressenti ne soit pas le même.
Il faut que cela cesse, j’ai même envie de jeter ton chat par la fenêtre car il s’octroie le droit de s’asseoir sur tes genoux et de quémander quelques caresses. Saleté de bestiole !
Je vais devoir en finir avec tout cela, j’en deviens folle. Tu le sais n’est-ce pas ?
J’ai trafiqué ta voiture, voiture que j’envie aussi pour ce temps que tu y passes, assis confortablement sur des sièges chauffants haut de gamme, ce véhicule racé, féminin... Cela devrait arriver très vite.
J’attends le coup de fil à présent, celui qui m’annoncera ta mort.
Tous ces gens qui te pleureront, ne serai-je pas jalouse de leurs souvenirs, de leur tristesse : personne ne te regrettera autant que moi, ça non, taisez-vous !
La Mort... elle va te prendre pour toujours dans ses bras et t’emmener avec elle. AVEC ELLE. Je suis jalouse de la Mort.
Dieu, quelle souffrance, je ne peux laisser faire cela. On parle d’une éternité, là.
Tu ne partiras pas sans moi. J’arrive.

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V. September · il y a
J'adore cet extrémisme...
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Eric diokel Ngom · il y a
Un plaisir de découvrir ta page . Beaucoup de texte intessant. Des récit Original rt bien structuré .. en tant que débutant je suis admiratif .. merci de consulter mon œuvre en lice au prix jeune écriture.. votre avis me permettra de m'améliorer ... Voter si sa vous tente ***
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Christophe Pascal · il y a
Houla! C'est une description de sentiments tellement acerbés qu'ils finissent par rendre fou. Du Shakespeare moderne. *****
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De margotin · il y a
Mes voix

Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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Oscurio De Syl · il y a
Le simple fait d'avoir ressenti un profond agacement face à votre personnage, m'invite à vous donner mes votes :-)
La fin est parfaite, une chute en deux phrases, qui traduisent toute l'intensité du personnage.
Belle plume

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Virgo34 · il y a
Quand la jalousie devient obsession... Mes 5 voix pour ce texte prenant.
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Laurence Bedos · il y a
Fan, je suis fan...bouleversée par cette lecture, pfff, c'est malin :-)
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jusyfa *** Julien · il y a
Merci d'avoir aimé ce commentaire ci-dessous, je vous souhaite une belle soirée.
Julien.
jusyfa *** · il y a 2 jours
Une qualité littéraire indiscutable, je découvre et suis admiratif, bravo ! +5***** je m'abonne à votre page.
Julien.
sans vous obliger, Je vous propose 2mn de lecture à critiquer :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

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Michou Fleur · il y a
magnifique..
Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
Une qualité littéraire indiscutable, je découvre et suis admiratif, bravo ! +5***** je m'abonne à votre page.
Julien.
sans vous obliger, Je vous propose 2mn de lecture à critiquer :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

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