Du sang sur la télévision

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Ecrire, c’est mourir en son être pour renaître. Ecrire, c’est vivre et apprendre à entendre. Ecouter le silence, lire la patience, attraper l’instant et regarder devant  [+]

Image de 2020
Image de 15-19 ans
La sonnerie du téléphone résonnait à l’intérieur de son crâne. Le dos courbé, les doigts crispés sur le clavier de son ordinateur, Charlie passa une main sur son visage, comme pour chasser l’odieux mal de tête qui embrouillait son esprit. Seul, malgré la dizaine d’employés qui l’entouraient, il n’entendait que cette maudite mélodie dont les trois notes stridentes se répétaient à l’infini.
Tout était trop fort, trop présent. Comme si les sons l’étouffaient, comme s’ils le privaient d’air, comme si le monde n’était plus fait que de téléphones qui sonnent et d’écran débordant de diagrammes.

Charlie inspira profondément avant d’attraper d’un geste brusque le combiné téléphonique :

– Thomas Cook Voyage, bonjour. Que puis-je faire pour vous ? marmonna-t-il.

Une voix étrangement familière s’éleva, balbutiant une réponse confuse, qui le fit grincer des dents. Se massant rapidement les paupières, Charlie puisa dans ses dernières secondes de patience.

Le vieillard à l’autre bout du fil était un habitué qu’il avait dû renseigner de trop nombreuses fois, selon lui. Pleins aux as, il passait le reste de son existence à voyager d’un bout à l’autre de la planète, profitant de chacun de ses coups de fil pour se plaindre du prix des hôtels, des vols ou des buffets.

– Monsieur, je vous ai déjà dit que nous ne sommes pas responsables de... Mais puisque je vous dis que...

Coupé une énième fois par la voix aigrie du client, Charlie lui raccrocha violemment au nez. Les doigts crispés contre le plastique brûlant de l’appareil, il sentit le monde chavirer autour de lui. Les sonneries semblaient résonner dans le vide, tandis qu’aveuglé par la clarté de son écran Charlie ne distingua plus que d’immenses taches de couleurs fades. Son corps ne lui appartenait plus et commençait à glisser contre le dossier de sa chaise, lorsqu’une main se posa sur son épaule.

Charlie sursauta et le vacarme qui régnait autour de lui le saisit à la gorge. Papillonnant rapidement des paupières, le jeune homme releva la tête. Penchée au-dessus de lui, la patronne de l’agence de voyage esquissa un rictus agacé avant de saisir le téléphone qui crachait ses poumons et de raccrocher au nez d’un énième client mécontent.

– Je suis désolé, balbutia-t-il avec embarra. Cela ne se reproduira pas...
– Oh ça, je n’en doute pas ! Maintenant, si tu me faisais le plaisir de quitter ce siège pour aller prendre l’air à ma place ?
– Pardon ? Mais j’ai encore des documents à...
– Ta journée est finie, mon garçon ! le coupa la patronne. On se revoit demain, neuf heures et demie ?

Charlie la dévisagea quelques secondes, avant d’hocher la tête avec énergie et de sauter sur ses pieds.

– Merci, Madame Carpenter !

Le stagiaire fourra ses affaires dans son sac à dos, attrapa d’une main sa vielle veste en jean et traversa rapidement l’Open-space, arrivant à temps pour prendre l’ascenseur. Une fois au rez-de-chaussée, Charlie sortit en coup de vent de l’immeuble, attrapant au passage son vélo. Un intense sentiment de liberté s’empara de lui alors qu’il s’élançait à vive allure sur le trottoir.

Le soleil tombait lentement derrière les hauts immeubles. Pédalant avec entrain, Charlie descendit rapidement à l’extrémité de la ville, avalant avenues sur avenues. La fraîcheur de l’air le faisait frissonner. Il aimait se sentir aspiré par la vitesse, fendre les bourrasques et quitter le vacarme de la ville pour se fondre dans le silence de l’immense forêt qui la bordait.

Désormais seul sur la route, il bifurqua pour emprunter un chemin de terre. Alors qu’il filait entre les arbres, il aperçut au loin l’immense laboratoire abandonné qui s’élevait derrière le lotissement qu’il habitait avec ses parents.
Les derniers rayons glissaient sur la paroi vitrée du bâtiment. Se dressant au-dessus des hauts sapins, le laboratoire semblait comme animé d’une sinistre énergie. Ses coins parfaits perçaient le ciel nuageux, imposant au paysage désordonné son effroyable géométrie.

Charlie avait toujours été intrigué par ce lieu isolé et désert qui regorgeait de secrets à découvrir. Il avait passé de nombreuses après-midis à rôder autour du bâtiment dans l’espoir de déterrer les restes d’un vaisseau spatial... en vain. Esquissant un sourire nostalgique, le jeune homme s’apprêtait à poursuivre son chemin quand un bruit métallique retentit.

Charlie jeta des regards inquiets autour de lui, puis, la curiosité prenant le pas sur la méfiance, il remonta l’allée qui menait jusqu’aux pieds de la bâtisse. Alors qu’il posait son vieux vélo par terre, un second tintement le fit sursauter. Il longea alors le laboratoire jusqu’à tomber nez à nez avec une petite dune métallique, constituée de verre et d’acier. A l’intérieur, quelque chose remuait, poussant d’étranges grognements.

Instinctivement, Charlie fut saisi par l’envie de faire demi-tour. Cependant, le petit garçon qu’il était autrefois, curieux et intrépide, lui donna le courage de s’approcher. Le cœur battant, Charlie se glissa auprès de la petite dune. Lorsqu’il se hissa sur la pointe des pieds, il vit avec horreur une bien étrange créature.

Son corps, entièrement couvert d’écailles gluantes, était semblable à celui d’un être humain, à la différence qu’il possédait de larges excroissances à l’extrémité tranchante sur les bras et l’arrière des jambes. Ses doigts se terminaient en d’immenses griffes ; son dos était pourvu d’une nuée de cloques purulentes. Sa tête était allongée et ressemblait à un museau de chien. Ses épaisses pupilles d’ébène grossissaient et rapetissaient au rythme de sa respiration. Lorsqu’elles se fixèrent sur Charlie, le jeune homme put y déceler une intense lueur d’intelligence.

Pétrifié, Charlie maudit son irrépressible curiosité. Un sentiment d’urgence le parcourait frénétiquement, mais il était incapable de fuir. C’était comme si cette étrange bête l’avait hypnotisé, l’avait privé de son corps en un regard.
Alors, lentement, la créature s’avança vers Charlie. Le jeune homme sentit la chaleur irradier son corps, immoler son esprit... puis plus rien. Aspiré par l’obscurité, Charlie disparut.

Et rouvrit les yeux.

Papillonnant rapidement des paupières, Charlie jeta des regards terrifiés autour de lui. Il était seul devant le laboratoire. Son vélo gisait à ses pieds. Le soleil plongeait derrière les hauts arbres de la forêt. Il n’y avait pas la trace d’une quelconque créature extraterrestre.

Soulagé, Charlie attrapa vivement son vélo et s’élança sur le chemin de terre. Arrivé chez lui, il se rendit compte qu’il était très tard. Ses parents, déjà attablés, l’attendaient en regardant le Journal Télévisé. Charlie les rejoignit rapidement, sourd aux vagues reproches de sa mère.

Celle-ci se leva pour l’embrasser. En prenant son visage entre ses mains, elle fronça les sourcils et demanda d’une petite voix :

– Tout va bien, mon chéri ?

Charlie marmonna une réponse, se dégageant brutalement, puis alla s’asseoir et se servit une grande assiette de pâtes. Perplexes, ses parents échangèrent un regard surpris mais gardèrent le silence. Comme chaque soir, les informations ponctuèrent leur repas. Ils s’apprêtaient à passer au dessert, quand la présentatrice prit un air grave avant de changer de sujet.
Une photographie apparut à l’écran derrière elle. Les parents de Charlie sentirent leur cœur manquer un battement. Ils restèrent quelques instants figés, le souffle coupé, les larmes gonflants leurs paupières tremblantes, puis ils se tournèrent vers leur fils.

Un sourire menaçant déformant son visage, dont la peau recouverte d’étranges écailles visqueuses avait pris des teintes verdâtres, Charlie les regarda l’un après l’autre avant de se jeter sur eux, une immense paire de griffe au bout des doigts.

Le sang gicla sur l’écran de la télévision. La photographie du corps sans vie de Charlie, à moitié dévoré aux pieds du laboratoire abandonné hanterait à jamais les esprits, tandis que l’étrange créature extraterrestre poursuivrait son errance sur Terre.
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