À ma manière.

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Storyteller & auteure : c’est ce qui est écrit sur ma carte de visite. Pour mon travail, j’écris. Pour me reposer, j’écris. Pour me distraire, j’écris. Et quand je n’écris pas  [+]

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Elle aimerait s’engueuler avec sa mère. Une belle engueulade, comme elles en avaient souvent. À propos de tout. De rien. De n’importe quoi. Entre la mère et la fille, la tendresse et l’amour passaient par les cris. Leur relation avait pris cette tournure à l’adolescence de Rebecca. Lorsque celle-ci avait commencé à s’émanciper. Dès qu’elle s’habillait pour sortir, Sonia lui disait de faire attention. « J’ai confiance en toi. Ce sont les autres qui sont dangereux ». Aujourd’hui, Rebecca donnerait n’importe quoi pour entendre sa mère lui dire de faire attention. Pour pouvoir hurler que ça valait bien la peine puisque aujourd’hui, après toutes ces années à « faire attention », elle est atteinte d’un cancer du sein. Elle aussi.
Elle se souvient parfaitement de ce jour où tout a basculé. C’était il y a 25 ans. Elle voulait annoncer à sa mère qu’elle était enceinte. Elle pourrait dire où elle se trouvait lorsqu’elle l’avait appelée. Elle pourrait décrire comment chacune était vêtue. Elle pourrait répéter chacun des mots prononcés. Tout. Dans les moindres détails. « Je peux passer ? Tu es là ? » « Mais bien sûr ma chérie, je t’attends ». Elles s’étaient installées au salon. Rebecca en tailleur par terre. Sonia dans son fauteuil, les jambes repliées sous ses fesses. Elle était d’une beauté saisissante, regard d’acier et port de tête de danseuse. « Alors quoi de neuf ma chérie ? Tout va bien ? ». Sans parler, Rebecca avait sorti de son sac les images de la première échographie. Pas d’effusion, évidemment. Sonia avait esquissé un sourire. Elle avait dit que c’était formidable, que c’était la plus belle chose à vivre, qu’elle savait que sa fille allait être une merveilleuse mère, qu’elle était heureuse de devenir grand-mère, qu’elle avait aussi quelque chose à annoncer. Rebecca ne respirait plus. Le ton employé par sa mère ne laissait rien présager de bon. Sonia avait tout annoncé d’une seule traite, avec un débit de mitraillette : le cancer du sein, le départ de son père avec une « toute fraîche », la chimio qui allait commencer. Toujours pas d’effusion. Chacune resta à sa place, droite sur son siège, laissant les larmes couler sur ses joues. « Il faut que tu t’occupes de ton enfant à naître et non du cancer de ta mère. » « Non, inutile d’insister, tu ne m’accompagneras pas à mes séances de chimio. » « Non et non, tu ne me prépareras pas mes dîners non plus. » « Non, je ne resterai pas seule. Je ne suis pas folle. »
Les faits prouvèrent que Sonia ne disait cela que pour mieux s’isoler.
Aujourd’hui, Rebecca décide de refuser cet héritage.
Les rendez-vous, les examens, la mastectomie, elle avait passé ces étapes seule, sans rien dire à personne. Mais là, de retour chez elle, elle ne peut plus. Ne veut plus. Elle ne va pas rester seule. Non.
Une demi-heure plus tard, Colette, son amie d’enfance, est là. Elle observe Rebecca de la tête aux pieds. Elle veut tout savoir de ce qu'a déjà traversé son amie et de ce qui l’attend.
Petite, toute fine et musclée, Colette porte les cheveux très courts. Sa démarche assurée et son regard franc affichent un caractère que rien dans son attitude ne vient trahir. C’est ce que Rebecca aime le plus chez son amie. Cette franchise qui ne laisse rien passer. Et son humour noir.
— Alors, tu ne vas pas en mourir. C’est bien. Ton sein gauche ne te servait plus à grand chose de toute façon...
Rebecca rit. Pour la première fois depuis le début de ce cauchemar. Non. En effet. Son sein gauche ne lui servait plus à grand chose. Ni le droit, d’ailleurs. Mais c’est mieux lorsque les deux seins font le même gabarit. Parce que là, ce sont ses soutiens-gorge qui ne lui servent plus à grand chose. Elle ne sait pas quoi faire de son bras gauche non plus. Ou plutôt, elle ne peut pas en faire grand chose. Enfin, ça, il paraît que c’est temporaire, mais en attendant, le moindre mouvement, aussi petit soit-il, provoque d’affreuses douleurs.
C’est encore cette même franchise qui la laisse sans voix lorsque son amie lui explique qu’il faut qu’elle parle avec ses enfants. Soutenant que Rebecca suit la trajectoire de sa mère. Elle se souvient. Elle était là. À ses côtés. Elle en a suffisamment vu et entendu pour ne pas croire une seconde à son beau discours sur le fait que c’est pour les protéger qu’elle ne veut pas leur annoncer sa maladie. C’est son égo et lui seul qu’elle protège.
Rebecca est sonnée. Elle n’imaginait pas une seconde que son égo pouvait être à l’origine de sa réaction. Elle ne sait plus quoi penser. Ne trouve pas d’argument à opposer au raisonnement de son amie. Probablement parce qu’elle a raison. Sûrement. Elle promet d’y réfléchir. Oui, elle sait que le temps passe vite. Peut-elle tout de même laisser passer une nuit là-dessus ? Colette rit. Rebecca aussi. Elle se sent apaisée. Remercie son amie d’être là. Sans rien dire. Juste avec les yeux. Pas d’effusion.
Le lendemain, Rebecca a pris sa décision : elle va annoncer la nouvelle à ses deux enfants lorsqu’ils seront en face d’elle, vendredi prochain. Colette applaudit : c’est bien. Elle insiste. Répète à Rebecca qu’elle doit se laisser entourer de ceux qui l’aiment. Que c’est important pour sa guérison. Que le mental est primordial pour affronter les traitements et que le dialogue avec ses enfants est donc indispensable. Pour elle, mais aussi pour eux.
— Je sais bien que le mental joue un rôle crucial. Tout le monde me l’a dit et redit. Les 60 médecins qui m’ont palpé les seins tant que j’en avais deux, les sites internet, les infirmières, les patients qui se sont sentis en communion avec moi parce qu’eux aussi atteints d’un cancer, tout le monde. Mais je crois que côté « mental d’acier », je n’ai rien à prouver à personne, si ? Entre l’évasion de mon père, le cancer de ma mère et son décès alors que je venais d’accoucher, mon divorce et la vie d’une façon générale, je crois que c’est bon de ce côté là. Alors, j’aimerais bien pouvoir parler d’autre chose que de ma maladie. Parce que, si il y a une chose que je ne supporterais pas, c’est d’être définie par ce cancer. Tu vois ce que je veux dire ? Tu sais, comme si je n’existais plus que pour lui « survivre ». Mon cancer, mon combat. Comme si chacun de mes actes était conditionné par la maladie. Et que chaque personne que je croise me salue, la tête inclinée sur le côté, l’air compatissant, comme si j’étais au bord du suicide, pour me demander comment je vais. Sous-titre : alors, ma pauvre, toujours en train de te battre contre ce cancer ? Non, vraiment, j’ai déjà une armée de médecins qui est là pour soigner ma maladie, alors si ceux qui m’aiment pouvaient être avec moi comme ils le sont depuis toujours, ce serait parfait. Je suis toujours la même. J’ai un sein en moins, mais à part ça, rien n’a changé. Je sais bien qu’on ne peut pas faire comme si j’avais attrapé un simple rhume, mais si on pouvait m’épargner la tragédie grecque, ça me plairait assez. Alors si tu crois que je vais prendre goût à cette colocation, tu te trompes. D’ici peu, je te mets dehors et je reprends ma route. On est bien d’accord ?
Colette rit. Elle adore les envolées de Rebecca. Elle a compris. Message reçu cinq sur cinq. D’ailleurs, elle propose de passer à autre chose et de préparer le dîner.
Une nuit.
Deux nuits.
Jusque là, tout va bien.
Ce n’est que la veille du dîner avec ses enfants que les angoisses de Rebecca refont surface. Elle ne peut plus faire machine arrière. Reporter ce moment de vérité. Et elle a peur. Peur de lire l’angoisse sur leurs visages. Peur de leur réaction quand ils la verront, le bras gauche vrillé au corps, ne tenant pas debout plus de cinq minutes. Et peur de sa propre réaction devant leur désarroi.
Rebecca pense alors à sa mère. La revoit le jour de cette funeste annonce. Digne et élégante, comme toujours. Présentable, comme elle disait si bien. Entend ses mots. Simples. Sans détours. Elle se dit que Sonia serait probablement heureuse de savoir que sa fille ne reproduit pas son histoire. La voilà de nouveau apaisée...
Demain est un autre jour.
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Cécilia Logel · il y a
Justesse des mots, sans tomber dans le larmoyant, bravo, on attend la suite !
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Nathalie Smadja · il y a
Un grand merci à tous ceux qui ont voté pour mon texte, avec une, deux, trois, quatre ou cinq voix ! Merci pour les commentaires, les pouces levés, les yeux qui lancent des cœurs… je savoure… Merci !
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Joseane Robin · il y a
Bravo Nathalie
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Nathalie Smadja · il y a
Oh ! Merciiii !
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Karine Peter · il y a
Très beau texte
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pierre- j montag · il y a
Bravo
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Nathalie Smadja · il y a
Merci ! Je ne vois pas votre vote...
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Jean-marc Chabert · il y a
Bravo ! Très émouvant !
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Zak Delavegatochocolade · il y a
Encorrrrreeeee
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Françoise Deniaud-Lelièvre · il y a
Très émouvant !
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Nathalie Smadja · il y a
Merci ! J’ai visité vos poèmes, la mélodie et le rythme me portent encore...
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Françoise Deniaud-Lelièvre · il y a
Merci Nathalie.
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Alain Madinier · il y a
Des personnages pleins de vie, prometteurs ! On veut connaître la suite de leurs "aventures"... Bravo !
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Olivier Le Garrec · il y a
Beaucoup de vérité, ce récit est vécu instant par instant.