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En compétition

Au premier cierge, Laurence redécouvrit son environnement. À la lumière vacillante, tout lui semblait différent, comme si l’obscurité hésitait à lui laisser de la place.

Au deuxième cierge, Laurence se sentit mieux et l’obscurité semblait moins oppressante. Mais quelle contrainte de venir ici de nuit ! En journée, la bibliothèque était bien plus agréable, les livres sagement rangés dégageaient une impression de paix. Mais la nuit, dans les réserves, le rayon des littératures de l’imaginaire avait un air menaçant, comme si ce qu’il racontait pouvait être réel. Les sept piliers de la sagesse était posé là, comme à son habitude, avec ses compagnons, L’appel de la forêt, Le Seigneur des Anneaux, Si c’est un homme. Les sept piliers de la sagesse dormait là depuis toujours, rêvant à ses étranges voyages désertiques. Laurence pensait parfois à Lawrence d’Arabie, et à son « autobiographie ». L’auteur y avait réinventé sa vie avec une imagination débordante et des idées absurdes comme cette course de chevaux à travers le « désert » jusqu’à la « mer ». Il avait sans doute juste extrapolé autour d’une promenade du Grand Lac Central et de sa plage.

Il lui fallut allumer un troisième cierge pour affronter la littérature horrifique. Si c’est un homme lui donnait encore la nausée même si elle admirait le talent de Primo Levi à rendre son récit si réaliste. Même l’Archipel du goulag ne l’avait pas autant impressionnée même si elle reconnaissait à Alexandre Soljenitsyne la construction d’une dystopie très cohérente, allant jusqu’à inclure des cartes dans son ouvrage.
Laurence avait toujours admiré ce genre de détails et regardait toujours avec soin les cartes des ouvrages de fiction. Certains auteurs avaient même poussé le soin jusqu’à les rendre cohérentes entre elles. Un professeur lui avait expliqué un jour que c’est parce qu’ils appartenaient à la même confrérie littéraire, s’amusant à écrire dans le même univers étrange. Ils poussaient d’ailleurs le vice jusqu’à emprunter des détails à d’autres auteurs fantastiques plus anciens tels qu’Émile Zola ou Honoré de Balzac. Des noms de villes comme Paris ou Berlin étaient sans cesse réutilisés, dans une volonté de cohérence parfois poussée jusqu’au cliché. Le « Parisianisme » était d’ailleurs devenu synonyme de poncif et les littératures de l’imaginaire étaient de moins en moins lues, le grand public lui préférant des ouvrages plus réalistes.
Mais Laurence était l’une de celles qui continuaient à les apprécier. Les cartes, notamment, l’avaient toujours fascinée. Dans le monde réel, les lieux étaient figés. Il n’y avait plus rien à explorer depuis bien longtemps. Même à pied, le tour du Monde ne prenait pas plus d’une semaine alors Le Tour du Monde en Quatre-Vingts Jours… Voilà qui ne pouvait amuser que les enfants et les fous ! Laurence se demandait parfois à quelle catégorie elle appartenait.
C’était d’ailleurs le roman de Jules Verne qui lui avait mis la puce à l’oreille. Dedans, bien que l’ouvrage fut plus ancien que les autres, l’auteur avait inventé de nombreux lieux que des auteurs postérieurs reprenaient. Depuis, Laurence notait méthodiquement tous les noms de lieux et recopiait toutes les cartes de fiction qui lui tombaient sous la main. Ce n’était pas une mince affaire puisque ces livres-là n’étaient plus réimprimés et seuls quelques bouquinistes et autres réserves de bibliothèques lui permettaient de continuer ses recherches.

La nuit était bien avancée quand elle alluma un quatrième cierge. L’aurore arrivait et elle devait faire vite pour ne pas tomber sur les bibliothécaires. Laurence n’avait d’ailleurs parlé à personne de son projet nocturne, de peur d’avoir l’air ridicule. Il y avait des choses bien plus importantes à faire que d’étudier des cartes fantaisistes ! Le bibliothécaire en chef s’était d’ailleurs moqué d’elle lorsqu’elle avait remis une demande pour accéder aux réserves, qu’il lui avait refusée avec dédain.

La jeune femme avait terminé ses recherches lorsqu’elle alluma le cinquième cierge. Il lui restait une petite heure avant de devoir s’en aller et elle voulait en profiter pour explorer les autres rayons. Elle se promena entre les allées durant un moment, quand soudain son cierge s’éteignit.

Si seulement l’électricité n’était pas juste de la science-fiction ! À l’abri du courant d’air, ce fut avec précaution qu’elle alluma son sixième cierge. La brise provenait d’un léger interstice à côté du rayon Géographie. Laurence passa son doigt sur la fissure, essayant de comprendre l’intérêt d’une telle absurdité architecturale. Une réserve de bibliothèque n’était-elle pas censée être convenablement isolée de l’extérieur ? Soudain, elle entendit un cliquetis et sentit le mur bouger sous ses doigts. Avec précaution, elle ouvrit le panneau.

Derrière lui, se trouvait toute une annexe de la bibliothèque. En allumant son septième cierge, Laurence comprit qu’elle se trouvait dans un endroit laissé à l’abandon depuis longtemps. D’immenses rayonnages s’étendaient devant elle. Sur chaque étagère, elle pouvait discerner des mots indiquant des catégories, tout comme dans le reste de la bibliothèque. Mais ici, ces catégories n’avaient aucun sens. Europe, Asie, Amérique, tous ces lieux imaginaires étaient répertoriés avec soin et disposaient même d’un classement interne : France, Allemagne, Royaume-Uni, Russie… Ainsi, d’autres personnes avaient fait les mêmes recherches littéraires qu’elle ! Mais alors, pourquoi les regrouper par lieu plutôt que par auteur ?
C’est alors qu’elle remarqua le système de cotes. Les étiquettes se décollaient, l’encre s’était presque effacée, mais elle connaissait assez bien le système de classement pour se rappeler que tous les ouvrages disposés devant elle étaient répertoriés dans la catégorie Géographie. Géographie, pas Fiction. Laurence se mit à trembler et prit un livre au hasard sur l’une des étagères. En dégageant la poussière, elle put lire Atlas sur la couverture.
Mais contrairement au sien, ce dernier était bien plus épais.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

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Chantane · il y a
Récit captivant...
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Lélie de Lancey · il y a
Une lecture au fil des cierges qui se consument... L'alcove secrète.... l'aventure s'écrit dans la retranscription des cartes... Un bel univers. Merci pour ce joli moment.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Une découverte fantastique, aura t 'elle encore assez de cierges pour cette aventure?.... hors du temps..... Histoire très bien menée, le suspens reste entier,je vous donne mes cinq voix, Aymeline, et vous invite sur "notre choix pour la vieillesse" "fleur du mal" et " Cancuterus" le tout se lit en moins de trois minutes. Mes meilleurs voeux pour la finale.
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Joan · il y a
Cette incursion nocturne dans une étrange bibliothèque est très plaisante à lire.
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Eliza · il y a
Belle inventivité, un suspense inhabituel pour une histoire complexe qu'on doit effectivement relire pour en saisir tout le sens. Mes voix et un abonnement en prime !
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Martine Poussard · il y a
je suis charmée par cet univers, tout est feutré, hors du temps....
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Cécile Montal-campario · il y a
Merci à votre papa pour cette belle découverte. J'adore lire et j'ai été embarquée dans votre périple... Bravo, il faut continuer.
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Christophe Pascal · il y a
Excellent! Un rêve de bibliophile.
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RAC · il y a
Intéressant. Mérite une seconde lecture. Une suite ?
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Aymeline Fonvieille · il y a
Ce n'est pas prévu :)
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RAC · il y a
Zut alors ! A bientôt pour d'autres textes !
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Patrick Peronne · il y a
Entre Borges, Eco et Murakami. Vous m'avez surpris et épaté. Il se fait tard… les livres se parlent entre eux ; il faudra que je revienne les écouter chuchoter *****
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Aymeline Fonvieille · il y a
Merci beaucoup pour les commentaires je suis très touchée :)
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