Une bonne affaire

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après  [+]

Image de Hiver 2021
Camille apposa une dernière touche de couleur aux fleurs qu’elle venait de peindre. Il s’agissait d’une petite aquarelle de la taille d’une carte postale. Celle-ci allait s’ajouter à toute une collection de vues multicolores qu’elle avait peintes de sa fenêtre depuis qu’elle était internée dans ce service psychiatrique. Étrangement, Camille se sentait bien dans cette chambre, elle se sentait protégée. Il est vrai qu’en dépit de sa sobriété et son dépouillement, cette pièce n’avait rien d’une cellule de prison. Elle était lumineuse et donnait sur un parc qui avait inspiré à Camille ses plus jolis dessins. Le ciel lui offrait aussi de magnifiques tableaux changeants qui pouvaient se peupler de créatures imaginaires.
Elle attendait maintenant la visite du médecin auquel elle s’était attachée. Ils avaient de longues conversations sur ses vieilles terreurs et hallucinations qui avaient maintenant presque disparu. De ces dernières, il ne restait que quelques dragons ensanglantés qui se manifestaient occasionnellement dans ses dessins et qui étaient interprétés comme un désir de vengeance contre son époux avec qui elle ne s’entendait plus. Elle n’osait parler des soupçons qu’elle avait eus à son égard de peur qu’on ne la prenne pour folle. Elle avait trouvé un apaisement dans la peinture et dans le fait d’être écoutée et comprise. Elle s’entendait bien avec le personnel qui s’intéressait à son travail artistique et lui demandait parfois de créer des cartes de vœux ou d’anniversaire, surtout pour des enfants, car le style naïf des scènes dépeintes leur convenait bien. Ses œuvres auraient pu illustrer des livres de contes.
Elle s’efforçait d’oublier « la grande maison de maître » où elle avait failli périr. Un jour, elle oserait franchir la porte de cet établissement de soins et elle s’achèterait une petite maison de campagne, toute petite « comme une coque de noix » disait-elle, où elle vivrait avec un ou deux chats qui viendraient jouer avec ses pinceaux et qu’elle gronderait pour avoir posé leurs pattes sur une peinture qui n’était pas encore sèche. Elle pourrait s’acheter cette maison avec la moitié du fruit de la vente de leur domicile conjugal qui était à l’origine de tout.
Gérald, son mari, ne cessait de lui dire qu’il n’aimait pas le coin de banlieue où ils habitaient. Il détestait l’environnement populaire, le bruit des voitures, les chiens qui aboyaient, les voisins qui mettaient de la musique trop fort, les enfants qui se disputaient, les odeurs de barbecue dès qu’il faisait beau… Parfois, il devenait extrêmement agressif et Camille pensait que c’était dû à cette situation. Et comme elle résistait à l’idée d’un déménagement – elle avait toujours mis beaucoup de temps à s’habituer à un nouveau lieu de vie –, elle finit par penser qu’il lui en voulait à cause de cela. Elle pensait que c’était de sa faute à elle. Elle craignait le moindre bruit environnant comme si elle y était pour quelque chose si bien qu’elle se sentait mal aimée dans cette maison. Gérald se mit à chercher une autre demeure, plus grande, plus belle, mais chaque visite de maison emplissait Camille de craintes à l’idée qu’elle n’allait pas s’y plaire. Jusqu’à la visite de ce qu’ils appelaient « la grande maison de maître », une bonne affaire, une superbe affaire qui avait cependant fait basculer Camille dans ses plus grandes frayeurs. Ce jour-là, elle perdit confiance en Gérald. Elle pensa qu’il voulait cette maison, non seulement parce qu’elle lui plaisait, mais parce qu’elle allait lui permettre d’accomplir ses plus sombres desseins. Elle vit cette maison comme un piège où on allait l’enfermer pour la faire disparaître. L’idée lui était apparue de plus en plus clairement lors de la visite qui sembla s’éterniser.
La façade était plutôt avenante et l’écrin de verdure au milieu duquel se trouvait la maison aurait dû séduire Camille, mais ce soir-là, elle ressentit l’ombre des vieux arbres comme une menace. Des murs de briques d’un rouge sombre, évoquant des murs d’usine ou de prison, entouraient le jardin de toutes parts. Camille aurait préféré de grosses pierres naturelles inégales sur lesquelles quelques mousses et plantes grimpantes auraient pu joyeusement s’aventurer. Si la maison se montrait sous son meilleur jour côté rue, l’arrière était défiguré par des tuyaux hideux comme de grosses varices. La double face semblait être aussi l’apanage de la propriétaire qui les accueillit tout sourire. C’était une femme apparemment joyeuse, extravertie, bavarde. Elle était un peu plus âgée que Camille et avait beaucoup plus d’assurance. Camille se demanda pourquoi elle vendait cette maison qui lui ressemblait en tous points. Cette femme appartenait à cette maison inondée de babioles, de photos, de souvenirs, encombrée de placards pour des tenues vestimentaires extravagantes dont Camille n’aurait su que faire. Tout était à la fois clinquant et poussiéreux, les vestiges d’une gloire passée qui aurait aimé se poursuivre. Camille détesta aussitôt les hautes pièces, les grosses tentures de velours, les lourds tableaux dans leurs cadres dorés, les lustres qui pendaient dangereusement. Elle se sentait écrasée. Quand ils atteignirent le jardin d’hiver envahi de plantes qui montaient le long des vitres, Gérald, connaissant son goût pour la nature, la regarda en quête d’approbation, mais elle se recroquevilla, se sentant comme entourée de serpents qui s’enlaçaient autour d’elle dans une serre surchauffée. Le malaise se poursuivit dans la salle de bains quand elle découvrit son visage déformé se démultipliant à l’infini dans les miroirs tapissant toutes les faces de la pièce.
Puis ce fut la découverte de petites chambres exiguës tout en longueur encombrées de meubles qui obstruaient partiellement les fenêtres. Au grand désarroi de Camille, Gérald émit l’idée qu’une de ces pièces, la plus petite, lui ferait un joli petit bureau. Camille aperçut alors le corps mutilé d’une souris prise dans une trappe. Un petit filet de sang brillait faiblement au niveau du cou. Elle eut l’intuition que bientôt cette pièce serait son trou de souris et qu’elle finirait prise au piège comme le pauvre animal ! Jouxtant cette pièce minuscule, se trouvait la chambre de la propriétaire, beaucoup plus grande et imposante. L’espace n’y faisait rien, l’endroit pouvait tout aussi bien se transformer en coupe-gorge. Elle prit conscience du maquillage appuyé de la propriétaire, de ses yeux noircis de fards épais qui faisaient ressortir la blancheur de sa peau, elle n’exprimait plus la joie et l’exubérance, mais la malice, la fourberie et la connivence avec Gérald. Comme ils allaient bien ensemble, elle avec ses lèvres sombres et sanguines et lui avec ses longues dents d’un blanc éclatant, presque fluorescent dans la pièce qui s’assombrissait de minute en minute. Elle eut envie de fuir et alla se réfugier aux côtés de l’agent immobilier qui l’invita à se diriger vers le sous-sol tout en lui faisant remarquer à quel point cette maison était une bonne affaire. Une bonne affaire pour qui ? Elle en doutait de plus en plus.
Un long escalier aux marches usées descendait vers les tréfonds de la maison. Gérald s’extasia sur la cave, une vraie cave à vin avec un sol recouvert de gravier ! Son regard s’illumina de façon étrange, et elle ne reconnut pas en lui l’amateur de grands crus, mais un être assoiffé de sang. Malgré ses efforts pour chasser les idées morbides de son esprit, elle ne put s’empêcher de voir son propre cadavre enfoui là, jusqu’à ce que la police le trouve. Gérald s’amusait d’un petit coffre enterré dans le sol. Il dit sur un ton taquin :
— Tu pourrais y cacher tes économies !
Camille savait à quel point elle pouvait être étourdie. Elle pensa que si elle se servait de ce coffre, elle oublierait le code que Gérald, lui, aurait soigneusement noté et il aurait vite fait de profiter de son petit magot une fois qu’elle aurait disparu. Il n’aurait pas besoin d’arme, ou si peu, l’escalier était raide et glissant, Camille avait remarqué une marche ébréchée qui aurait facilement provoqué sa chute. D’ailleurs n’avait-elle pas déjà été parcourue d’un frisson, sentant la main glacée de son mari sur son épaule juste à cet endroit-là. D’épaisses barres de fer entravaient une porte qui donnait sur une issue rendant toute intrusion, mais aussi toute échappée, impossible si elle se retrouvait enfermée là, peut-être agonisante. Elle remarqua des taches rouges sur les murs et n’y vit que des traces de mains ensanglantées. Tandis que Camille sentait sa fin programmée, Gérald était de plus en plus enthousiaste. Il ne parlait plus des avantages de la maison avec la propriétaire. D’une voix fausse, ils échangeaient des anecdotes, parlaient vin, se trouvaient des goûts communs. En se léchant les babines, les yeux brillants d’une sensualité macabre, ils évoquaient les meilleurs restaurants de la ville, les boucheries où l’on trouvait la viande la plus fraîche et la plus tendre. En les entendant bavarder ainsi, l’agent immobilier s’exclama :
— Ah ! Monsieur ! Je sens que vous vous sentez déjà chez vous ici !
La propriétaire expliqua qu’elle aimait cette maison. La raison pour laquelle elle voulait la vendre était que la maison était trop grande pour elle et qu’elle s’y sentait seule surtout depuis la disparition de sa dernière locataire, une jeune femme à laquelle elle s’était attachée. Un petit sourire tendre et mélancolique se dessina alors sur ses lèvres outrageusement peintes tandis qu’aucune tristesse ne se lisait dans ses yeux.
Feignant de s’inquiéter de l’évacuation des eaux, Gérald examina avec un intérêt particulier tous les trous, toutes les fosses et toutes les plaques de fontes qui se trouvaient dans le jardin et commit l’erreur de soulever l’une d’elles. Camille eut le temps de voir couler un ruisseau de liquide écarlate !
— Tout est aux normes, monsieur, s’empressa de dire la propriétaire.
Puis, scrutant le regard de Gérald d’un air entendu :
— Tout a été fait selon les règles.
Camille n’écoutait plus. Ce serait si facile de se débarrasser de ce qui resterait d’elle dans cette sinistre bâtisse.
La visite terminée, Gérald salua la propriétaire on ne peut plus chaleureusement. Celle-ci lui fit entendre qu’elle aimerait tant que sa maison passe entre les mains d’un homme comme lui. On semblait oublier Camille qui, la gorge nouée, ne put répondre à la question de l’agent immobilier :
— Alors ? Qu’est-ce que vous en pensez ? Vraiment une bonne affaire, vous ne trouvez pas ?
Face au silence de Camille, Gérald se crispa :
— De toute façon, tu n’en aimes aucune de ces maisons. On ne trouvera jamais avec toi.
Camille ne répondit rien, elle savait qu’il trouverait vite le moyen de poursuivre sa vie « sans elle ».
Ce fut une nuit de cauchemars et de cris pour Camille. Elle était un papillon enfermé dans un flacon avec un coton imbibé d’éther, puis elle essayait désespérément de trouver la sortie dans un labyrinthe où les murs se rapprochaient jusqu’à l’étouffer et la broyer. Dans les jours qui suivirent, l’enfer n’était plus le pavillon de banlieue en lui-même, l’enfer c’était leur vie à deux. Camille se renferma et ne supporta plus que Gérald l’approche ou la touche, voyant une tentative d’agression en chacun de ses gestes. Gérald ne s’attendait pas à cette réaction. Il s’inquiéta. Les choses prenaient un tour inattendu. Il vit en Camille une violence qu’il ne soupçonnait pas. Dans l’état où se trouvait sa femme, il ne serait pas difficile de lui prescrire un internement psychiatrique. Le jour venu, Camille suivit les infirmiers sans contrainte, contente d’être à l’abri.
Quelques mois plus tard, Gérald demandait le divorce, mettait leur pavillon en vente et s’installait dans « la grande maison de maître » avec sa propriétaire sans qu’il dût débourser un sou. Il était là chez lui. Il avait vraiment fait une bonne affaire ! Mais curieusement, la maison prit une sombre réputation. Tandis que Camille peignait des coquelicots, il s’écoulait régulièrement devant « la grande maison de maître » un liquide rouge qui n’était certainement pas de la peinture !
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