Un café au goût amer

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Lauréat
Jury
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Je jongle entre mon travail au sein d'une bibliothèque universitaire, mon métier d'auteure et de formatrice en ateliers d'écriture. Je me promène dans l'univers des petits et des grands avec  [+]

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En cette fin d'après-midi, la Peugeot 403 noire empruntait la dernière ligne droite menant à La Javie, petite commune du sud de la France. Armand Cherrier venait d'être muté dans son village natal. Il roulait en longeant la Bléone. Déjà trente ans. Plus d'un quart de siècle qu'il n'avait revu personne. Aucun de ses amis n'avait donné signe de vie. Comment les retrouvailles se passeraient-elles ?
Tous les quatre avaient formé une bande de copains inséparables. Il se souvenait de leurs fous rires, de leurs baignades dans l'eau alors que la température avoisinait les 10°C, de leurs soirées passées autour d'un feu de camp, à se raconter des histoires terrifiantes et à fumer des Gauloises en cachette des parents. Quatre amis aux caractères complémentaires. Richard Chapon, le meneur, bouillonnant d'idées, aimait relever des défis. Firmin Joubert, fils du notaire, diplomate de tempérament, les réconciliait quand une dispute éclatait. Émile Bauza, garçon influençable, se laissait guider par les deux autres sans rechigner. Et lui, Armand Cherrier.
La vie s'était chargée de les séparer. Après la libération en 1945, ils avaient pris des chemins différents et s'étaient perdus de vue. Malgré tout, ils étaient unis par des liens que la seule camaraderie entre gamins ne pouvait expliquer.
Lorsqu'il aperçut les premières maisons, son cœur battit la chamade. Il secoua la tête, en un geste dérisoire, afin d'éloigner ses vieux souvenirs. Il était là pour élucider une affaire et finir sa carrière tranquillement, rien ne le perturberait.
Le mois de mai, propice à la légèreté et aux promenades, s'était installé à La Javie. Après le repas, les femmes et les vieillards ne discutaient plus à l'ombre des platanes ; on n'entendait plus les rires et les jeux des enfants dans les ruelles fleuries. Dès le soleil couché, les villageois fermaient leurs portes à double tour. Les volets en bois claquaient les uns après les autres.
Deux meurtres non élucidés attisaient la méfiance de chacun. Deux corps mutilés avaient été récupérés au bord de la Bléone, échoués sur les rochers. La rumeur s'enflammait, les esprits s'échauffaient : d'autres subiraient le même sort. Tous les matins, les villageois achetaient Le Dauphiné Libéré dont les ventes avaient rapidement augmenté, dans l'espoir d'apprendre que le meurtrier avait été appréhendé. D'autres écoutaient la radio, l'oreille collée au poste.

Les épaules droites, les bras le long du corps et la casquette de travers, Calmont l'attendait patiemment. Ils se jaugèrent en quelques secondes. D'instinct, Cherrier sut qu'il pouvait lui faire confiance. À la vue de sa casquette, il se retint de rire. Il valait mieux débuter leur relation sur de bonnes bases.
Depuis son affectation, cinq ans auparavant, l'officier Calmont n'avait jamais été tout à fait accepté à La Javie. Il était taciturne et peu enclin aux confidences. Son aspect débraillé n'avait pas joué en sa faveur. Il s'en moquait, car son seul souci était d'appliquer la loi.
En chemin, ils croisèrent le mécanicien du village, solide gaillard aux épaules carrées et aux cuisses musclées, en salopette marine maculée de cambouis. Ses yeux bleus inexpressifs glissèrent sur l'officier comme s'il était transparent et s'attardèrent un moment sur Armand Cherrier. Calmont lui confia que c'était un benêt et, qui plus est, un fils de boche. Après la guerre, sa mère avait été punie et tondue sur la place publique.
Troublé, Armand n'eut pas le temps de répondre, la vieille boulangère s'avança vers eux et déposa un baiser sonore sur sa joue. Les larmes plein la voix, elle se remémora les jours heureux d'avant la guerre, quand il achetait le pain chaud le matin, et lorsqu'elle tricotait au pied des platanes les soirs de printemps, avec sa pauvre mère. Ah ! la vie n'était plus ce qu'elle était ! Il réalisa avec plus d'intensité encore que le temps s'était écoulé bien trop vite.

À la gendarmerie, Calmont récapitula les points importants de l'enquête : deux cadavres mutilés, mains, tête et sexe coupés, probablement à la scie, les membres non retrouvés et aucun suspect. Il rappela aux gendarmes leur devoir envers les villageois : il fallait absolument trouver l'identité des victimes et l'assassin.
Un tas de paperasses attendaient Cherrier sur le bureau. Par la petite fenêtre, il contempla la place du village avec sa fontaine immuable, recouverte de mousse, recrachant une onde limpide et les platanes se reposant d'un hiver rude. Il se revit enfant, courir vers l'eau et éclabousser ses copains venus boire. Leurs rires résonnaient encore comme si c'était hier. Ils finissaient toujours dans le bassin, trempés de la tête aux pieds.
Avec un sourire mélancolique, il se détourna et, sans entrain, ouvrit un dossier.

Une heure plus tard, accoudé au comptoir du Bar des Amis, il commanda un whisky. En discutant avec le patron, il apprit que Richard, avocat, était devenu maire du village et Émile, médecin. Firmin, notaire ayant repris l'étude de son père, était le seul resté célibataire ; il aimait mieux courir les jupons, d'après les villageois, et surtout les villageoises. Rien n'avait changé. Une grimace amère lui tordit la bouche.
Après plusieurs verres, il rejoignit l'Hôtel des Pêcheurs, où une chambre lui avait été réservée en attendant de trouver un logement. Il manquait d'appétit et préféra déboucher une bouteille de bourbon, emportée dans ses bagages. Sans prendre la peine d'ôter ses chaussures, il s'étendit, un verre à la main, sur le lit austère dont les ressorts craquèrent. Il aurait aimé les faire grincer autrement. À cette pensée, il rit jaune. Il n'avait eu que des femmes de passage. Aucune n'avait réussi à lui mettre le grappin dessus. Il se retrouvait, une fois de plus, seul.
La nostalgie ressentie dès l'instant où il avait vu les premières maisons l'envahit à nouveau. Il se souvint de son père pêchant des truites dans les torrents, et de sa mère, un vrai cordon-bleu, les cuisinant au beurre. Ces moments heureux avaient été balayés par la guerre. Cette maudite guerre, la cause de tous ses maux ! Sa mère n'avait pas supporté le décès de son mari lors des bombardements de Metz ; elle avait abusé des somnifères jusqu'à ce que la mort l'emporte, trop usée pour résister.
Malgré le bourbon, il ne s'endormit qu'au petit matin, après de longues heures passées à réfléchir aux retrouvailles avec ses anciens amis.

Le lendemain, il se rendit au cabinet du maire. Sa secrétaire l'informa de son départ vers Digne, quatre jours plus tôt, avec Firmin, afin de régler une affaire d'immobilier avec un certain M. Bochin. Cherrier était partagé entre deux sentiments : la déception et le soulagement. Depuis toujours, il savait qu'un jour ou l'autre son passé lui sauterait à la figure. Et ce moment arrivait à pas de géant ! En cheminant vers la gendarmerie, il fit le lien entre leur départ et les cadavres. Peut-être étaient-ce eux, les deux victimes ? Puis, il se ravisa. Quelle drôle d'idée !

Un café brûlant sur la table, il épluchait les autres dossiers lorsque la femme du médecin, affolée, poussa la porte de son bureau en pleurant. Son mari, Émile Bauza, le garçon influençable devenu docteur, n'était pas rentré de la nuit après sa visite à Mme Carlier, dont le bébé était fiévreux. Depuis, il n'avait plus donné signe de vie. Dans le village, on parlait d'une liaison entre le médecin et Sandrine, la fille du boucher. Elle était partie le mois dernier vivre chez sa cousine, à Beaujeu, tentant de faire oublier le déshonneur qui rejaillissait sur toute sa famille ainsi que sur la boucherie.
— Êtes-vous au courant des rumeurs au sujet de votre époux ?
— Bah ! les gens sont jaloux.
— Alors, vous savez pour mademoiselle Sandrine ?
— C'est faux, dit la femme.
— Ce serait un vrai mobile de crime.
— Vous croyez que je l'ai tué ? Même si cela était vrai, je fermerais les yeux. C'était un homme admirable, vous devriez le savoir, vous qui l'avez connu.
Cherrier évita le regard insistant de Mme Bauza.
— Je n'ai pas bougé de la nuit, ma belle-mère qui vit avec nous vous le confirmera.

Les gendarmes rendirent visite à la mère du médecin qui corrobora. Puis, ils allèrent à Beaujeu, mais Sandrine n'avait pas vu le docteur depuis son départ.
Les villageois se succédaient, les langues se déliaient peu à peu. Et Cherrier pressentit qu'Émile serait la prochaine victime. Il envoya Calmont et ses officiers ratisser les bords de la Bléone. Il consulta ensuite le dossier de Richard, nouveau propriétaire de la scierie léguée par son père. Grâce à ses talents de gestionnaire, l'entreprise était florissante ; il avait gagné la sympathie et le respect des villageois qui l'avaient élu maire. Cherrier n'avait jamais douté de son tempérament de meneur. Des gendarmes partirent le chercher, lui et Firmin Joubert, à Digne, car ils auraient déjà dû être revenus. Sur place, personne ne connaissait ce M. Bochin et ils n'étaient jamais arrivés à Digne.
Un mauvais pressentiment noua la gorge de Cherrier et fit remonter de vieux souvenirs : quatre copains... la fin de la guerre... une balade dans la campagne qui tourne mal...

Sur le perron de la bastide du maire, une imposante maison en pierres apparentes, Mme Chapon l'accueillit avec amabilité et lui proposa un café. Assis sur une chaise de la salle à manger, Cherrier se frottait les mains, signe chez lui d'un certain embarras. Avec tact, il lui annonça la disparition de son mari. La chevelure noire de la femme contrasta avec la pâleur soudaine de son visage. La vision de son mari, les mains et la tête coupées lui donna le vertige. Elle s'assit à côté de l'enquêteur et balbutia quelques mots. Non, elle ne lui connaissait pas d'ennemis. Son mari lui avait caché la raison de ce rendez-vous à Digne, mais il lui parlait très peu de ses affaires. Il était respecté de tous, et vraiment, elle ne comprenait pas. C'était un homme remarquable, il ne ferait de mal pas même à une mouche. Subitement gêné, le policier écourta la conversation, tout en la rassurant :
— Ne vous inquiétez pas, des gendarmes sont à sa recherche. On va le retrouver rapidement. Ma visite n'est que pure formalité, dit-il sans conviction.
Le lendemain, il la convoquerait afin d'identifier les corps. Mais il préféra se taire ; à chaque jour suffit sa peine.

La journée presque achevée, Cherrier se gratta la nuque et laissa échapper un soupir de lassitude. La porte s'ouvrit, un gendarme laissa entrer une femme. Son visage ridé et ses cheveux blancs à moitié cachés sous un fichu noir trahissaient une vie de labeur et de tourments. Résolue à aller jusqu'au bout, elle s'assit et se présenta :
— Je suis Marie Tonini. C'est moi qui ai tué le maire.
Cherrier, soudain mal à l'aise, se demanda si elle avait toute sa raison. Comment une femme si fluette aurait-elle pu tuer un homme ? Elle n'avait pas le profil du tueur, mais dans son métier, il avait appris à ne jamais se fier aux apparences.
— Asseyez-vous, Mme Tonini. Pourquoi l'avoir tué ?
Elle racla la chaise contre le sol et s'assit sur le bord, donnant le ton de cette conversation. Ça ne durerait pas longtemps :
— À cause d'une vieille histoire.
— Comment l'avez-vous tué ?
— Avec la carabine de mon pauvre père. Ce n'est que justice.
— Ensuite... ?
— Ensuite, j'ai découpé les membres avec une scie.
L'inspecteur se passa les mains derrière la tête. Ses yeux bleus fixèrent le visage de Marie où se lisaient une grande détermination mêlée à de la souffrance.
— Où se trouvent la carabine et la scie ?
— Enterrées dans la montagne. Il fait nuit maintenant. Demain je vous y conduirai.
— Commençons par le début. Parlez-moi de vous.
— Je vis seule avec mon garçon depuis la mort de mon père. Ma mère est décédée en couches. Ma vie a été morne, sauf pendant la guerre. J'ai hérité de mon père l'amour de la France, malgré ses origines italiennes, et j'ai tout tenté, en secret, pour sauver mon pays. Personne au village ne l'a compris. Quelle importance ! Mon père le savait et c'était tout ce qui comptait.
Cherrier tressaillit à l'évocation de ce récit :
— Que voulez-vous dire par « en secret » ?
— Nous avons obligé la patrie, sans nous vanter. Certains ont fait croire qu'ils l'aidaient alors qu'ils collaboraient.
Malgré un visage marqué par les épreuves, on devinait une beauté ternie : son nez droit était légèrement retroussé, sa bouche épaisse. Ses yeux noirs perçants fouillaient l'âme. Cherrier, décontenancé, évita son regard.
Il se dirigea vers la fenêtre et scruta le ciel soudain chargé par de lourds nuages sombres. Des roulements sourds résonnèrent, un éclair jaillit et la pluie tomba, d'abord en gouttes fines puis, progressivement, en abondance. Cherrier avait hâte de terminer cette enquête.
Marie Tonini était impliquée dans ces crimes, mais son instinct et sa raison lui soufflaient qu'elle avait un ou plusieurs complices. Il l'informa de ses droits et la plaça en garde-à-vue. Pas la peine d'avertir son fils, elle s'en était déjà occupée. Cherrier rentra à l'hôtel, se força à manger une salade avant de rejoindre sa chambre. Il s'allongea sur le lit grinçant et se souvint. Comment oublier ces belles années jusqu'à... cette terrible soirée. Il se leva, ouvrit la bouteille de bourbon, stimulant efficace dans ces moments de détresse, et s'en servit une large rasade. Tant de souvenirs se réveillaient et l'immergeaient dans une réalité occultée. Il ne pouvait qu'avancer sur cette pente glissante.

Il reprit conscience avec la gueule de bois, lorsque le réveil sonna.
Il devait interroger le fils de Marie, qui travaillait au garage Robert. Il emprunta les ruelles en escaliers et déboucha juste devant le fils du boche, tenant un cric d'une main et un pneu de l'autre. Cherrier pensa qu'il valait mieux ne pas l'énerver. Il dégageait une bestialité qui faisait oublier son air imbécile. Il réalisa qu'il ne connaissait pas son prénom.
— Bonjour, vous êtes bien le fils de Marie Tonini ?
Anatole, les épaules basses, les jambes écartées, considéra Cherrier avec le même regard perçant que sa mère. M. Robert, des gouttes de sueur perlant sur le front, le ventre débordant de son tricot de corps noir de crasse, arriva tout essoufflé :
— Il parle très peu. Jamais à des inconnus.
— Je me présente : Armand Cherrier. Je suis le nouveau chef de la gendarmerie.
— B'jour monsieur le gendarme. On en a bien besoin avec ce qui se passe par ici... Ce garçon est travailleur. J'n'ai jamais eu de problèmes avec lui et les clients non plus.
Tout bas, il rajouta :
— Vous savez ce qu'on raconte par ici, c'est un fils de boche. Moi, je m'en fous, il travaille bien et c'est tout ce qui m'intéresse. Bon, c'est pas tout, mais j'dois reprendre le boulot. Allez à plus tard !
— M. Tonini, j'aimerais parler avec vous. Venez me voir ce soir après votre travail. Votre mère est en garde à vue.
Anatole cessa de monter la roue.
— Je sais. Vous pouvez me rendre un service ?
— Dans la mesure de mes possibilités...
Il se dirigea vers son casier et en sortit un thermos de café. De dos, il avait une carrure encore plus impressionnante. Cherrier pensa qu'il ferait un bon complice.
— C'est pour ma mère. Je vais le réchauffer. Pourrez-vous le lui donner ?

De retour à la gendarmerie, Cherrier tendit le thermos à Marie :
— De la part de votre fils.
— C'est un bon petit gars qui travaille dur afin de nous nourrir. C'est un simple d'esprit, mais Dieu les aime.
Elle se sentit lasse et désireuse d'en finir au plus vite. Elle remplit les deux tasses posées sur la table, et en tendit une à Cherrier, qui but d'un seul trait. Ce café avait un goût amer. Quelle horreur ! Mais il devait faire passer cette affreuse migraine. Après deux grandes tasses de café noir, il débuta l'interrogatoire. En face de lui, sur une chaise, Marie, qui n'avait toujours pas touché à sa tasse, le jugea de ses yeux sombres. Il avait du mal à rassembler ses pensées, un malaise grandissant envahissait son esprit.
— Vous avez tué aussi le docteur ?
— Les victimes d'aujourd'hui sont les coupables d'hier. Trois hommes, mutilés de la même façon.
— Où est le troisième corps ?
— Vous le repêcherez sur les bords de la Bléone comme les deux autres.
— Comment avez-vous pu les tuer et ensuite découper la tête, les mains et le sexe ? Avec l'aide d'Anatole ?
— La haine décuple la ruse. Juste une balle logée en plein cœur et une bonne scie à bois. Puis c'est facile de découper la chair lorsqu'elle est chaude... J'ai scié leur tête car ils ne méritent pas d'être reconnus, j'ai scié aussi les mains car elles ne tueront plus et le sexe... Ils ont payé pour le mal qu'ils ont causé.
Le visage de Marie se métamorphosait au fur et à mesure de son récit, reflétant une souffrance immense. Sa bouche avait maintenant un rictus amer. Cherrier pâlit, de grosses gouttes de sueur coulèrent le long de ses tempes. Ce visage familier... Cette beauté naturelle malgré l'âge... Il aurait dû le comprendre plus tôt.
— Un soir d'été, en 1944, quatre jeunes hommes mènent une expédition punitive contre des soi-disant collabos, un Italien et sa fille, qui vivent dans la montagne et hébergent des Allemands de passage. Ils ne se posent pas la question de savoir si les rumeurs sur la collaboration sont fondées. La jeune fille garde des moutons, lorsque trois des hommes la violent et tuent le père venu la défendre. Le quatrième n'intervient pas. Le temps passe, les villageois apprennent la mort du père et la grossesse de la fille. Ils sont confortés dans l'idée que la fille couchait avec des boches. Elle ne peut rien raconter, personne ne mettrait en doute la parole de quatre garçons, pour la plupart, fils de notables. Votre machination a fonctionné jusqu'au bout. J'ai été humiliée, jetée en pâture à la vindicte populaire... Anatole est né de ce viol. Il a été élevé dans la haine des hommes. Et plus spécialement dans la haine de quatre hommes.

Les souvenirs de son passé refoulé lui explosaient à la figure. Cherrier suffoquait. Il essayait de rester calme. Sur la table, le thermos encore chaud. Pour se donner une contenance, il se servit une autre tasse et fit la grimace. Ce café était décidément trop corsé.
— Bientôt ce sera ton tour. Tu paieras toi aussi.
La bouche sèche, Cherrier avait de plus en plus de mal à articuler. Il balbutia :
— Je ne voulais pas... mais j'étais seul contre trois autres assoiffés de justice.
— Comment oses-tu parler de justice ? Tu sais pourquoi mon père et moi recevions des Allemands ?
Il desserra sa cravate, il transpirait abondamment.
— On les empoisonnait avec des décoctions d'herbes amères de la montagne. On les dépouillait, sans les voler, de toutes leurs affaires. Tu veux des preuves ? Envoie des hommes fouiller près de la bergerie, et tu retrouveras dix-huit Allemands enterrés avec leurs armes...
Cherrier resta silencieux. Que pouvait-il dire ? Il essaya de se disculper :
— Seulement trois ont commis un acte affreux. Le quatrième est parti le jour suivant, pour oublier ce visage meurtri à jamais.
— Plutôt pour ne pas avoir à regarder sa propre lâcheté en face.
— Vous avez entraîné votre fils sans penser à son avenir...
— Tu oses dire cela ! Son destin était façonné dès sa naissance, à son premier cri dans ce monde et c'est vous quatre qui l'avez tracé.
Armand ressentit une douleur au bras gauche qui ne cessa de s'accroître. Le regard haineux de Marie lui était insupportable. Il détourna les yeux. Par réflexe, il tendit la main vers le thermos de café. Un café au goût étrangement amer.

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