Tout le monde descend

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Lauréat
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Pourquoi on a aimé ?

Nous voilà de retour dans les années 80. D’étranges personnages venus du futur viennent nous rendre visite et faire du tourisme. Science-fiction

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Image de Hiver 2020

1

« Hé, attention ! Tu te prends pour Ayrton Senna, ou quoi ? » j’ai crié.
Le type, un Descendant, est passé à deux centimètres de moi, à toute bringue. Ne s’est pas retourné, ni pardon ni merde. Je le regarde s’éloigner à toute vitesse, glissant sans effort à quelques centimètres du sol comme s’il était debout sur un skateboard invisible. Il est maintenant trop loin pour que je l’interpelle de nouveau, et de toute façon, il ne me répondra pas. J’ai l’habitude, on nous l’a expliqué assez souvent : rien d’incorrect de leur part, simplement ils n’ont pas le droit de nous parler. Aucune interaction avec la population : c’est la règle. Et puis de toute façon, il faut que je me grouille, parce que j’ai rendez-vous avec Mo, et ça, ça ne souffre aucun retard.

Les premiers Descendants sont arrivés il y a presque quatre ans, vers la fin l’année 85. L’événement nous a surpris, mais pas tant que ça finalement. Depuis H.G. Wells, la quatrième dimension a fait son chemin dans l’imaginaire collectif (j’imagine que le jour où les extraterrestres viendront nous rendre visite, on aura envie de leur dire : ah, quand même, vous avez mis le temps, ça fait bientôt cinq cents ans qu’on écrit des bouquins sur vous).
Pour tout dire, on avait même été prévenus : le 17 octobre, un communiqué venu de nulle part et annonçant leur arrivée était tombé dans les rédactions du monde entier. La plupart avaient cru à une blague, mais tous avaient quand même fait un papier, et quand quelques jours plus tard les premiers visiteurs avaient effectivement débarqué, il avait bien fallu admettre la chose suivante : à un moment donné dans l’histoire des hommes, le voyage dans le temps avait été inventé.

Au début, on ne savait pas grand-chose sur eux, seulement ce que disait le fameux communiqué : ils venaient d’un futur assez lointain, très différent de notre présent. Ce n’était ni plus ni moins que des touristes, qui voulaient visiter le monde d’avant, comme on irait voir une reconstitution historique au Puy-du-Fou. Sauf que là les figurants c’était nous.

Et puis sont arrivées les premières règles :

Règle n° 1
Aucun contact direct ne pourra avoir lieu entre les descendants et les natifs de l’époque qu’ils visitent.
En clair, nous devons nous comporter les uns envers les autres comme des personnages de deux films différents projetés sur le même écran.

Règle n° 2
Aucune action de la part des descendants ne pourra être susceptible de modifier d’une manière ou d’une autre le cours de l’Histoire.
Ce qui veut dire : ne rien laisser, ne rien prendre, ne rien déplacer.

Règle n° 3
La densité des descendants en un lieu et un temps donné ne devra pas dépasser 1 % de la population du territoire qu’ils visitent, et ceux-ci n’ont droit qu’à 10 jours par an et par personne.

Bon, les collectivités locales et quelques entrepreneurs futés ont immédiatement flairé la bonne affaire. Certains de nos contemporains n’étaient pas du tout prêts à voir débarquer quotidiennement dix mille touristes pleins aux as dans la capitale sans leur soutirer quelques nuits d’hôtel, déjeuners gastronomiques ou fauteuils au Moulin Rouge.
Alors sur la question du commerce, on a fait quelques aménagements à la règle numéro 2, et tout le monde s’en est accommodé. Sauf ceux à qui ça ne profite pas, mais comme de toute façon rien ne leur profite jamais, ils ont l’habitude.
Je le sais, j’en fais partie.

2

Je m’appelle Matt, j’ai 23 ans, Parisien pur jus, il me faut une sacrée bonne raison pour traverser le périph. Montreuil, c’est déjà la cambrousse pour moi.
Mère : concierge dans le 18e. Père : sûrement quelque part où il sera certain de ne pas avoir de nouvelles d’une famille qu’il a reniée il y a plus de quinze ans. Une sœur, qui vient d’ouvrir sur les bords du Canal Saint-Martin un bistrot nommé « l’Éphémère » (quartier merdique, nom prémonitoire si vous voulez mon avis).

La question que tout le monde s’est très vite posée c’est : pourquoi rien avant 1985 ? Franchement, si tu as les moyens de voyager dans le temps, il y a mille époques plus excitantes à découvrir que les années 80, non ? Au hasard, et rien que pour Paris : la Commune, Montmartre au temps Picasso, le Quartier latin dans les années 60… Moi c’est là que j’irais, à supposer que dans le futur je ne sois pas le même loser fauché qu’aujourd’hui.
En tout cas, quand une question revient trop souvent, bien forcé d’y répondre, et on a fini par avoir connaissance de la règle numéro 4.

Règle n° 4
Afin de limiter les anomalies temporelles, aucun descendant n’aura le droit de remonter le temps au-delà de 300 ans avant sa naissance.

Ah d’accord. Donc ces types-là arrivent plus ou moins de l’an 2285, ça devient concret. Et surgissent alors les questions qu’on ne s’était pas encore posées : qu’est-ce qui s’est passé pendant tout ce temps ? Comment vivent-ils ? Et surtout : qu’est-ce qu’il va nous arriver à nous dans les années qui viennent ? Parce qu’ils doivent forcément le savoir, au moins dans les grandes lignes, à supposer qu’il y ait encore des écoles et des profs d’histoire au vingt-troisième siècle.
Mais évidemment, la règle n° 1 n’est pas faite pour les chiens. Ceux qui ont tenté d’entrer en communication avec les touristes du futur se sont heurtés premièrement à un mur de silence, et deuxièmement à une garde à vue musclée à vous faire regretter l’époque pas si lointaine où Pasqua était premier flic de France.
Alors on émet des hypothèses, on les observe du coin de l’œil, en essayant de décrypter dans leur costume, leur regard, leur moindre geste un quelconque indice. Éternelle soif de connaître l’avenir, d’autant plus frustrante qu’on sait que pour une fois, on n’a pas affaire à Madame Soleil, mais à de véritables témoins du futur.

3

Ces derniers temps, la foule des touristes du temps s’est densifiée à Paris. Tout le monde sait pourquoi : dans une dizaine de jours, la France fêtera le Bicentenaire de la Révolution, et de l’avis général, ce sera grandiose. À défaut de pouvoir remonter à l’époque de Robespierre, nos descendants ne veulent manquer pour rien au monde une commémoration annoncée comme la plus spectaculaire du siècle.
En 1986, pour la Coupe du monde à Mexico, disons-le, ça avait été la panique. À ce moment-là le phénomène était encore très nouveau, les gens n’avaient pas bien intégré les règles, et il fallait intervenir à chaque tentative de communication. Mais aux JO de Séoul, l’année dernière, les voyageurs du futur faisaient déjà partie du paysage. Alors pour le Bicentenaire, ça devrait rouler.
Comme d’habitude pour ce genre d’événement, on attend le défilé des grands de ce monde, Bush, Thatcher, Kohl et consorts. Peut-être même Gorbatchev, allez savoir, depuis que les Soviétiques ont mis un peu d’eau dans leur vodka. Le dispositif de sécurité est en conséquence : de la flicaille à chaque coin de rue.
Alors, les touristes du troisième type, dans tout ça, personne n’en a plus rien à faire.
Personne, sauf une poignée de gens qui n’ont pas renoncé à se poser des questions simplement parce qu’on leur a dit « arrêtez de vous poser des questions ».
Je fais partie de ces gens-là.

C’est vrai, quoi. Je ne suis pas obsédé par l’avenir, je traverse même en cette année 1989 une pénible période de désillusion (lot commun de tous ceux qui ont cru il y a huit ans que la gauche allait changer le monde), mais quand on me cache quelque chose, je ne peux pas m’empêcher d’y penser. Et là, je sens bien qu’il y a cachotterie. Ces hommes, ces femmes du futur, j’en suis certain, connaissent aussi bien notre destin que nous connaissons celui des deux mille personnes qui ont eu la malencontreuse idée de traverser l’Atlantique le 10 avril 1912 sur un paquebot réputé insubmersible.
Paranoïa ? Peut-être. Il est possible que rien de suffisamment notable n’arrive à l’humanité dans les trois cents prochaines années, mais sincèrement, quand vous êtes né dans le siècle qui a connu deux guerres mondiales, vous avez un peu de mal à y croire. Ce qui est certain, c’est que quoi qu’il arrive, nous ne serons pas prévenus.
Un exemple ?
Le 25 avril 1986, les Russes ont été assez surpris de l’arrivée inhabituelle de Descendants dans un trou perdu d’Ukraine, à la frontière de la Biélorussie. C’est seulement le 26 avril vers 1 h 30 du matin qu’ils ont compris que ces tordus-là s’étaient réservé les premières loges pour assister en direct à la plus belle explosion nucléaire de l’après-guerre. Et parmi eux, pas un pour alerter la population, pas un signe de la main pour dire aux malchanceux habitants de Tchernobyl « Filez aussi loin que vous pouvez, parce que ça va barder ».
Donc, si dans les cinq prochaines années (hypothèse pas vraiment farfelue) un dictateur aussi cinglé que plein aux as décide de faire péter la planète sur un coup de tête, il ne faudra pas compter sur nos sympathiques arrière-arrière-arrière petits enfants pour nous en faire part.
Heureusement, il y a Mo.


4

Et il est vraiment temps que je vous parle de Mo.

Sous le troquet de ma sœur Isa se trouve une cave assez vaste. Isa voulait l’aménager pour y organiser des concerts, elle avait commencé les travaux, et puis l’argent n’a pas suivi et le lieu est resté à l’état de chantier. Personne n’y met jamais les pieds, sauf les serveurs pour changer les fûts, et moi parce que j’y stocke quelques affaires qui ne rentrent pas dans le placard qui me sert de logement. De temps à autre, je m’y rends pour récupérer un truc ou deux, en déposer d’autres, bref, comme tout un chacun, je brasse des bibelots dont je n’ai généralement pas le moindre usage.
Ce que je faisais, donc, ce matin-là.
On était dimanche, je savais que ma sœur n’était pas là, mais j’avais besoin d’une machine à café en état de marche, la mienne venait de me lâcher, et il me semblait que j’avais stocké dans un carton une de ces cafetières italiennes qui font immanquablement bouillir le café, mais qui ont l’avantage de ne jamais tomber en panne. J’avais un double des clefs du bar, que ma sœur m’avait fait faire « au cas où ».
J’ai levé le rideau de fer sous l’œil soupçonneux du voisin (à qui j’ai lancé un petit signe amical de la main, tout va bien, je ne suis pas en train de cambrioler le rade le plus minable de la capitale), allumé le percolateur (un dernier espresso avant d’entamer une période indéterminée de matins glauques au goût de café brûlé), et j’ai plongé vers la cave.
Et là, j’ai découvert Mo.
Je n’ai pas tout de suite compris ce qu’était cette forme repliée dans un coin sombre. J’ai d’abord pensé au chien de ma sœur, Antoine (du nom de son ex, quand tu dis ça t’as tout dit), mais pourquoi aurait-elle laissé son chien ici ? Et puis j’ai vu que c’était un peu gros pour un chien. Un être humain, donc, ce qui d’une certaine manière était plus inquiétant encore. Un serveur SDF ? Un client tellement bourré qu’il n’avait pas trouvé la sortie ?
Non.
Mo.
Une jeune fille, en provenance directe du vingt-troisième siècle à en juger par sa tenue et son maquillage invraisemblables (comment en sont-ils arrivés là ? Plus un millimètre carré de peau qui ressemble à de la peau). Elle dormait comme un nouveau-né. Elle était drôlement belle, malgré ses couches de peinture et de tissu. Quand j’ai posé ma main sur son épaule, elle a tressailli, s’est redressée d’un coup, et m’a dévisagé. Je devais avoir une bonne tête ce matin-là, parce qu’elle n’est pas partie en courant (à sa place, je ne me serais pas gêné). Elle m’a vaguement souri, et puis elle m’a parlé, d’une voix rapide et précise, le genre qu’on n’interrompt pas. C’était la première fois que j’entendais parler un Descendant, bon sang, l’accent qu’elle avait, je devais m’accrocher pour saisir certains mots.
« Ils me trouveront, a dit Mo. Je ne suis pas la première à faire ça. Personne ne leur échappe. J’ai quelques jours, pas plus. Alors, soit tu me balances tout de suite et t’auras aucun problème, soit tu écoutes ce que j’ai à te dire, et là je garantis rien. À toi de voir. »
Au point où j’en étais, ce n’était plus une question de courage. J’avais besoin de savoir, quoi qu’il m’en coûte. Alors j’ai choisi la deuxième option.
« OK, je t’écoute.
— Bon. Mais vous devez être plusieurs. Ce que j’ai à dire, je ne veux pas que ça se perde. Si tu te fais arrêter, tout ça n’aura servi à rien, tu comprends ? »
Mo ne m’a pas laissé le temps d’émettre un avis. Elle a enchaîné :
« Tu as des amis ? C’est chez toi ici ?
— C’est chez ma sœur, et considère que c’est aussi une amie. »
En réalité, des amis (si on parle de gens que l’on peut convoquer du jour au lendemain à écouter les élucubrations d’une fille de l’an 2285, en précisant que ça pourrait accessoirement leur coûter la vie), je n’en ai qu’une poignée : Gus (le pote de toujours, celui des premières fois et des conneries qu’on n’arrive pas à regretter même si elles sont énormes), Mala (mon alter ego féminin, à qui je finirai bien un jour par dire que je l’aime un peu plus qu’une amie), et ma sœur (on se dit tout, saine habitude prise dès l’enfance).
« Je dois pouvoir ramener trois personnes, ça suffira ?
— Oui, c’est bien. Demain soir, 22 h, bar le Saint Blaise, dans le vingtième.
— OK, je connais. Si tu as besoin de…
— Ça fait combien de temps qu’on parle ?
— Drôle de question, tu…
— Combien ?
— Heu, je sais pas, trois-quatre minutes ?
— Alors va t’en.
— Très aimable.
— S’il te plaît. Au bout de 5 minutes, ils peuvent me localiser. Je ne suis pas censée parler à qui que ce soit. À demain. »
Elle a attrapé une sorte de sac et a grimpé l’escalier en courant. Quand je suis remonté à mon tour, elle avait disparu.

5

Première chose, donc : en parler aux copains. Je savais qu’ils allaient dire oui, je les connais, dès qu’ils flairent un truc qui peut les mettre dans une merde noire, ils foncent tête baissée, il y a des gens comme ça, le pire c’est qu’ils s’en tirent bien la plupart du temps.
Et donc, voilà, on a commencé à voir Mo. À coups de rendez-vous de trois minutes, chaque fois dans un bar différent de Paris. Le protocole est immuable : On arrive un peu en avance pour ne pas la rater, on commande à boire, elle se pointe à l’heure pile, et déroule la suite de son récit comme si on enfonçait la touche play d’un magnéto.
Elle est maintenant vêtue comme nous, sans maquillage (bon sang, ce qu’elle est belle), et seul son accent impossible pourrait trahir son origine. Une dizaine de phrases extrêmement précises, comme si elle les avait apprises par cœur, et puis elle se lève et disparait au coin d’une rue en nous murmurant la date et l’adresse suivante. Et nous on reste là comme des cons, autour de sa chaise vide. Trois pauvres disciples, tentant chaque soir l’exégèse de ses invraisemblables prophéties.
La première fois, au Saint Blaise, elle nous a dit que l’humanité de 2285 n’était plus composée que de 8 millions d’individus, très avancés technologiquement, tellement avancés que ça ne servirait à rien de nous expliquer.
La deuxième fois, au Phénix, elle nous a dit que la tragédie avait eu lieu dans le premier quart du vingt-et-unième siècle, mais que pour qu’on comprenne ce qui s’était passé, il fallait qu’elle nous explique certaines choses.
La troisième fois, au Bar du Marché, elle a commencé à nous parler d’une sorte de réseau mondial mis en place à la fin de notre siècle, et qui aurait merdé, mais comment ? On n’en a rien su ce jour-là parce que deux Descendants sont entrés dans le bar, elle a paniqué et s’est enfuie au bout de trois phrases.
La quatrième fois, au Bistrot A l’Ouest, Mala a tenté la question qui était sur toutes les lèvres : pourquoi leur est-il interdit de parler de tout ça ?
Ce à quoi Mo a répondu (la cinquième fois, au Lux-bar) : si une catastrophe annoncée vous permet d’être 8 millions bien à l’aise au lieu de 20 milliards à manquer de tout, est-ce que vous ne garderiez pas l’info pour vous ?

6

La sixième fois, c’est ce soir, au Fou du Roi, pas loin du Louvre. Nous arrivons de plus en plus tôt aux rendez-vous. Autour de nous, la révolution gronde. Pas la vraie, hein, seulement tout le tintouin autour du Bicentenaire : annonces tonitruantes, décors bleu-blanc-rouge, déploiement inédit de forces de police. Les Descendants sont plus nombreux que jamais, à croire qu’ils ont dépassé les quotas. Nous les regardons à présent d’un autre œil.

« Merde, qu’est-ce qu’ils ont pu faire comme connerie pour dégommer quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l’humanité ? dit Mala.
— Eux ? Rien, dit Isa. Si tout ça s’est passé… se passera dans trente ans, c’est nous les cons. Nous qui avons fait n’importe quoi.
— T’y peux rien, dit Gus. Si on arrive à l’empêcher, alors Mo aura aucune raison de venir nous avertir, et alors on sera pas au courant, et donc on pourra pas l’empêcher, vous lisez jamais de science-fiction ou quoi ? »
— On s’en tape de tes théories, dit Isa, qui n’aime pas Gus. Mo va arriver, elle va certainement nous expliquer ce qui s’est vraiment passé, et on avisera. De toute façon, c’est pas pour demain, non ? »

À vingt heures pile, J’aperçois la silhouette de Mo à travers la vitrine. Sa démarche est inhabituelle (si on peut parler d’habitude avec une fille que j’ai vue en tout et pour tout moins d’une demi-heure). À nos autres rendez-vous, comme tous ses congénères, elle avait tendance à glisser plutôt que marcher. Là, elle s’agite comme un enfant de deux ans qui tenterait d’avancer face au vent. Quelque chose ne va pas.
Elle nous voit, et brusquement tourne la tête sur la gauche. Dans ses yeux, la panique. Sur la vitre, avec ses doigts, elle dessine à toute vitesse trois signes, cherchant à lire sur nos visages un signe quelconque indiquant que nous comprenons. Le geste est vif, mais appliqué, il n’y a aucun doute possible : elle a tracé trois fois la lettre « W ».
Puis de nouveau, un coup d’œil sur nous. Et soudain, un homme saisit son bras et la tire violemment en arrière.
Un Descendant.
Instinctivement, nous baissons la tête, et lorsque nous la relevons, l’homme et Mo ont disparu.
Nous nous précipitons dehors.
Autour de nous, piétons, autos, bus, taxis, vélos exécutent sans faux pas le ballet quotidien de Paris by night. Mais quelque chose a changé. Soudain, nous en prenons conscience : où que l’on regarde, il n’y a plus aucun Descendant.
Comme s’ils n’avaient jamais existé.
« Merde alors, où ils sont passés ? dit Mala.
— Ils n’ont jamais été là, dit Gus.
— Qu’est-ce que tu racontes ? dit Isa.
— C’est simple. Quand ils ont vu que Mo avait commencé à balancer, ils sont remontés au moment de l’invention du voyage dans le temps, et ils ont décidé de ne pas dévoiler ça à tout le monde. Et du coup, personne n’a jamais voyagé dans le temps, et voilà pourquoi ils ne sont pas là.
— Oui, mais enfin, nous, on s’en rappelle ! On l’a vécu ! dit quelqu’un, je ne sais plus qui, moi peut-être.
— On oubliera. Tout passe très vite. Une chose en remplace une autre. Ça fera même pas la une des journaux. Écoute !
Du côté des Champs-Élysées, une clameur de tambours, de cris, de musiques, parvient jusqu’à nous. Les passants, saisis d’un patriotisme de circonstance, bombent le torse, et, comme d’autres l’ont fait deux cents ans avant eux, se mettent en marche vers le cœur du pouvoir, mais cette fois le sourire aux lèvres. Le Grand Défilé du Bicentenaire vient de commencer.
Mes amis, happés par le spectacle comme des papillons par la lumière, se noient dans la foule.

À présent, je suis seul.
Face au rideau fermé du Fou du Roi, je pense à l’avenir.
À ce message que Mo a voulu nous laisser.
“WWW”.
Ça n’a aucun sens.
Près du canal, un pigeon isolé boitille, à la recherche d’une dernière miette de pain, la trouve ; il sait que l’hiver est encore loin, et cela lui suffit.

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Nicolas Auvergnat · il y a
Ouais, moi aussi j'ai aimé... Ça mérite une petite suite, non? Voire une petite série, non? En tous cas n'hésite pas : c'est rudement bien fait !
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Gilles Pascual · il y a
C’est mon thème de SF préféré et je sais combien il est difficile d''écrire un texte original qui parle du tourisme temporel et des paradoxes qui peuvent en découler. Vous y êtes arrivé ! Votre récit est passionnant, j'ai beaucoup aimé.
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Firmin Kouadio · il y a
Une qualité narrative qui ne passe pas inaperçue ! Au passage, je vous invite à découvrir "en mal d'humanisme" en compétition aux jeunes écritures. Votre retour m'aiderait beaucoup à m'améliorer.
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Eric diokel Ngom · il y a
Magnifique Un texte structuré et original ..merci de consulter le mien pour m'aider à progresser je suis nouveau . votre avis surtout et si sa vous attire n'hésitez pas à voter
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Ozias Eleke · il y a
Un très beau texte. Normal que vous ayez été lauréat. Félicitations Yannick.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Lili Thuya · il y a
Intriguant. Et vraiment très bien mené. Belle réflexion en filigrane, ça laisse songeuse, et on aime ça !
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Moez Awled Ahmed · il y a
J 'aime
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Yannick ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Quentin Chevalier · il y a
Un très bon moment, un texte bien écrit, un prix mérité!
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Sylvain Bourjac · il y a
Génial.

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