Tour d'honneur

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En compétition

Lire, écrire, jouer avec les mots, marcher, voyager... pour passer le temps. J'ai publié L’œil du loup (un recueil de fragments), Les sept chiens de l’Avent (un recueil de nouvelles), CXXIII  [+]

Image de Automne 2020
La nouvelle est tombée comme une bombe dans la torpeur postélectorale : la loi du quatre juin deux-mille-trente-deux, dite « de modernisation et de moralisation du sport » stipule, entre autres, que toute compétition sportive se déroulant sur le sol français est ouverte aux femmes et aux hommes, sans distinction de genre, cette disposition législative étant d’application immédiate !
Quelques semaines avant de se représenter aux élections, le Président de la République, en mal de popularité, avait poussé son gouvernement à rédiger un projet de loi allant dans ce sens, laquelle fut votée à une courte majorité par le parlement. Le Président promulgua ladite loi quelques semaines après son élection, acquise, elle aussi, à une courte majorité !
Malgré la violente opposition des gérontes de la Fédération française de cyclisme et de certains sponsors, la loi fut publiée au Journal officiel quelques jours avant la fin du délai réglementaire d’inscription au Tour de France cycliste.
Pour la première fois depuis cent-vingt-neuf ans, la Grande Boucle sera ouverte aux femmes et aux hommes en une unique épreuve.
Julia Filipan, talentueuse cycliste sur route issue du Championnat de France féminin de VTT, a pris le maillot jaune lors de la cinquième étape. Elle le porte encore vaillamment aujourd’hui, dans l’avant-dernière étape, un parcours alpin dantesque ne comportant pas moins de trois cols flirtant avec les deux-mille-huit-cents mètres d’altitude.
Épuisée par la lutte incessante qu’elle mène depuis trois semaines pour garder son maillot jaune, Julia craque sous les coups de boutoir de son dauphin au classement général. Ce dernier est un excellent grimpeur, au sang bien « oxygéné », disposant d’une équipe remarquable, disciplinée et redoutablement efficace. Julia est une bonne grimpeuse, mais elle paye les efforts démentiels fournis ces derniers jours et son équipe est affaiblie par plusieurs abandons. Hier, son dauphin lui en a fait baver dans les montagnes du Dauphiné. Aujourd’hui, il veut la « tuer » dans les géants du Queyras et des Écrins. Le dauphin et son équipe attaquent sauvagement dans la montée du Lautaret. Julia se met dans sa roue. Elle est à son maximum, pouls à cent-quatre-vingts, hyper ventilation, boissons et barres énergisantes… Elle résiste, résiste autant qu’elle peut. Le mental tient bon, mais le corps plie dans la terrible ascension du Galibier, l’un des plus hauts cols des Alpes avec une montée finale à neuf pour cent ! Elle rend de précieuses minutes, mais se dit qu’elle reprendra l’avantage dans la descente vers Valloire, car elle est bien meilleure descendeuse que son rival.
Elle arrive en vue du col et il y a comme un truc qui cloche ! Ses attaquants mettent pied à terre ! Coup de théâtre : l’avant-dernière étape est neutralisée sur la base des temps intermédiaires, car une coulée de lave torrentielle a bloqué la route de la vallée !
Du jamais vu dans le Tour de France !
Au terme de cette avant-dernière étape écourtée, Julia se trouve reléguée à la quatrième place du « général », à quatre minutes et trente-trois secondes du nouveau maillot jaune, un jeune coureur anglais qui n’a gagné aucune étape. Elle est au pied du podium. C’est la plus mauvaise place. Elle enrage !
Le transfert en avion pour Orléans a lieu le jour même. Demain sera une mascarade d’étape, une parade télévisuelle, qui se soldera, comme tous les ans, par un sprint massif en bas des Champs-Élysées, un sprint habilement verrouillé par l’équipe du nouveau maillot jaune.
Après la séance de massage, la récupération, le dîner à haute teneur en protéines et sucres lents, Julia regagne sa chambre qui jouxte celle de l’Anglois. Elle le bouterait bien hors du Tour de France celui-là ! Elle s’agite en tous sens et n’arrive pas à s’endormir. Elle ne digère pas la perte de « son » maillot jaune et la relégation à la quatrième place.
Son directeur sportif lui a conseillé d’envisager la situation avec philosophie et de prendre son pied sur les Champs-Élysées. Nul doute qu’elle y sera acclamée par le public, dont elle est devenue la « coqueluche » depuis le début de ce tour pendant lequel elle a fait honneur au maillot jaune. Il lui rappelle qu’elle a gagné deux étapes, dont une contre la montre, et qu’elle va finir quatrième au « général ». C’est un magnifique parcours pour une femme qui participe pour la première fois au premier Tour de France mixte de l’histoire.
Il ne comprend rien à rien cet enfoiré ! Elle ne se contentera pas d’un accessit, elle qui voulait faire « péter » La Marseillaise à Paris. Elle rumine pendant une bonne partie de la nuit et décide de casser les codes, de dynamiter la dernière étape et de jouer son va-tout. Elle n’a rien à perdre « fors l’honneur ».
Dimanche vingt-cinq juillet. La foule parisienne se presse sur les Champs-Élysées autour du circuit final de la dernière étape. Toute la France a allumé son téléviseur pour une grande communion cathodique. Et dire qu’il y a trente-sept ans qu’un Français n’a plus remporté le Tour !
À la sortie d’Étampes, la route de Paris est plate et droite. C’est là que, selon une coutume bien établie, les trois premiers du « général » trinquent à vélo et au champagne devant les caméras du monde entier. C’est précisément à ce moment-là que Julia, au grand dam de son manager, place une vigoureuse attaque.
Eh oui messieurs, une course reste une course jusqu’au bout ! Julia a le feu aux jambes, elle compte trois minutes, puis jusqu’à cinq minutes d’avance sur le peloton emmené par le maillot jaune. Pendant quelques instants, elle redevient virtuellement maillot jaune. La course arrive maintenant dans la banlieue sud de Paris. Elle a voulu chatouiller le dragon qui serpentait sur les routes d’Île-de-France et voilà que le dragon se réveille. La riposte s’organise, les équipes bourrées de testostérone font alliance pour organiser la chasse et mater l’impertinente ! Et comment on va la faire valser, la péronnelle en danseuse sur son vélo !
Julia est phagocytée par le peloton qui l’enferme à l’entrée des Champs-Élysées. C’est mal la connaître ! Elle reprend l’offensive dans le premier des huit tours du circuit élyséen. C’est comme un critérium, elle se sent portée par la foule franchouillarde qui scande son prénom en faisant une « ola ». Arc de Triomphe – musée du Louvre, quel magnifique circuit dans le triangle d’or de Paris ! Elle secoue fort le cocotier et le public est ravi.
À la différence des autres années, le parcours parisien n’emprunte pas le tunnel du Louvre, mais passe en surface entre l’Arc de Triomphe du Carrousel et la pyramide du Louvre. Julia repart à l’attaque. Son directeur sportif l’exhorte dans les oreillettes :
— Calme-toi bordel, ce que tu fais là, ça ne se fait pas sur les Champs-Élysées, t’es complètement dingue ma pauvre fille, tu ne te rends pas compte des intérêts en jeu !
— T’as pas de couilles, va te faire foutre, vendu !
Elle arrache ses oreillettes, donne de la tête à droite, à gauche et fonce à toute allure. Sonne la cloche du huitième et dernier tour de circuit : elle redouble de vitesse et fait éclater le peloton. Elle mène un train d’enfer. Personne ne l’empêchera de gagner la dernière étape sur les Champs-Élysées, au nez et à la barbe des sprinters « officiels ». Elle prend trois-cents mètres d’avance. Le maillot jaune refait alliance avec le deuxième et le troisième pour clouer le bec à cette emmerdeuse.
La contre-attaque est rude dans la descente des Champs. Julia prend la bordure droite de la chaussée pour éviter les pavés. Ses poursuivants sont obligés de se déporter côté gauche pour essayer de la dépasser. En sortant de la place de la Concorde, elle se décale à gauche pour fermer l’angle à ses attaquants, tout en restant dans les limites de ce qui est permis sans faire obstruction. À cet endroit-là, le balisage est complexe car il faut maintenir les coureurs en surface, sur les quais, pour les diriger vers la pyramide du Louvre. Julia joue des coudes sur sa gauche, comme dans un sprint.
C’est à cet instant décisif qu’une erreur fatale de ses attaquants lui offre la victoire d’étape sur un plateau. Cantonnés sur la gauche de la chaussée, ils s’engouffrent dans la rampe d’accès du tunnel du Louvre, comme les autres années, au lieu de rester en surface sur le quai. Le temps de faire demi-tour pour reprendre le quai, Julia s’est propulsée cinq-cents mètres en avant. Elle est au maximum dans la rue de Rivoli. C’est en descendeuse qu’elle négocie les virages de la Concorde, au risque de se rompre les os sur les pavés ou les bordures de trottoirs. Ils sont dans sa roue, elle sent leur souffle sur sa nuque. Son cœur va exploser…
C’est avec une demi-roue d’avance qu’elle franchit la ligne d’arrivée ! Après examen de la réclamation pour obstruction déposée par le staff du maillot jaune, elle est confirmée victorieuse sur les Champs-Élysées. Le public est aux anges. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, elle reprend la troisième place du « général ». Elle fera son tour d’honneur, montera deux fois sur le podium, aura « sa » Marseillaise et sera félicitée par le Président en personne !
Son directeur sportif vient à sa rencontre :
— Bravo Julia, tu es une vraie battante, grâce à toi on empoche une nouvelle victoire d’étape, et quelle étape nom de Dieu, et on reprend la troisième place au général, c’est tout bon pour le business !
— Fous-moi la paix, espèce d’enfoiré ! Ya que les connards de mecs conformistes comme toi qui pensent que la course est pliée la veille de la dernière étape !
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Viviane Fournier · il y a
Belle course et victoire superbe ! bravo !
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci pour votre commentaire. Superbe victoire dans la dernière étape. Objectif : la victoire au classement général lors de la prochaine édition !
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Viviane Fournier · il y a
Longue vie à vos mots ... vraiment ! Belle chance
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Françoise Desvigne · il y a
Je ne suis pas une connaisseuse en cyclisme mais votre texte est passionnant ! Bravo !
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci pour votre commentaire. C'est la passion qui anime Julia!
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Jean-Louis TORRES · il y a
Super Jean-Pierre
Tu vires en tête
Bisous
Jean-Louis

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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Jean-Louis, tu vires or not tu vires , that is the question. Bisous, Jean Pierre
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Julien1965 · il y a
Un bon coup de pédalier pour cette histoire rythmée dans laquelle on s’y croirait... j’ai bien aimé.
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Julien pour votre commentaire, j'ai essayé de décrire la course de façon réaliste. Vos textes semblent bien rythmés eux aussi.
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Marie Pellegrini · il y a
Tres agréable et très fin
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Marie, on va voir ce que le tour 2020 nous réserve!
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Mireille Bosq · il y a
Texte d'un connaisseur. Je suis loin de sa compétence mais je mesure l'exploit. Et puis le texte est de saison. je ne suis par contre pas particulièrement impressionnée de voir une femme dans le rôle de la gagnante, c'est à la mode mais l'intention est touchante.
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Mireille pour votre commentaire. Julia est arrivée à tenir sa place au milieu d'un peloton hostile, c'est tout de même une belle performance.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Il n'y a plus qu'à applaudir . On s'y croirait . Il fallait pédaler et avoir du souffle !
De la vélocité dans l'écriture et du rythme dans les jambes !

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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Ginette Flora pour votre commentaire. Julia ne lâche rien, elle mérite tous nos applaudissements pour sa ténacité.
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Vrac · il y a
On y croit, on y croit jusqu'au bout, alors c'est assez réussi
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Vrac pour votre commentaire. J'ai essayé de décrire la compétition de façon réaliste.
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Paul Jomon · il y a
Ce n'est pas le tour du monde en quatre-vingts jours mais le tour de France en 5 mn, ça va à toute vitesse, de coups de jarret en coups de théâtre. C'est prévu pour 2032, ça laisse un peu de chance à la gent masculine.
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Paul pour votre commentaire. La gent masculine a toujours besoin de temps pour s'adapter au changement!
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Sophie Jacquelin Simonet · il y a
Presque essoufflée par le rythme effréné de la course et du texte, j ai de l impression d'être sur le vélo de cette championne !!
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Sophie pour ton commentaire. Effectivement ça décoiffe!

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