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LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé

Ah, ils sont en émoi ! Ils causent, ils causent ! Enfin un événement inattendu pour les sortir de leur monotonie, un peu de piment dans leurs vies de minables ! Un cadavre dans l’étang du village ! Un cadavre à moitié décomposé, qui ne pourra sans doute jamais être identifié ! Quelle horreur, et quelle jouissance !

Pauvre garçon, il ne méritait pas ça, une mort aussi brutale. Mais c’est comme ça la vie, on n’a pas le choix ; moi, je n’ai rien choisi.

Les gendarmes sont venus interroger madame et Pierre, les propriétaires du domaine, et le personnel. Moi, ils ne m’ont quasiment posé aucune question ; je ne sors jamais et ne suis que « la bonne à tout, bonne à rien », comme ils disent. Tant mieux, cela m’évite de mentir.
Un secret de plus ! Je ne possède rien, sauf de précieux secrets, et Pierre, quand il me rejoint dans ma couche. Le voilà justement, accompagné du responsable des caves ; ils s’assoient et, sans même me regarder, se servent à boire. Il est renfrogné, Pierre, comme à son habitude, mais toujours aussi beau, malgré les années et les kilos en trop. La guerre lui a volé son sourire et sa joie de vivre ; moi, elle m’a pris mes parents, mes rêves et mon humanité.

Je voulais être institutrice. Mes parents étaient fiers de moi et m’encourageaient à être une bonne élève ; ils ne voulaient pas que je sois comme eux, à la solde des autres. Mon père était ouvrier viticole au domaine Duval et ma mère bonne à tout faire. Devenue veuve très jeune, Mme Duval était à la tête du domaine. « Une bonne patronne », disait mon père, « mais une patronne quand même », rétorquait ma mère.
J’ai partagé ma petite enfance avec Pierre ; je l’ai toujours aimé, inconsciente du fossé qui séparait nos deux familles et pleine d’espoir en l’avenir.
Puis la guerre est arrivée. Mme Duval et mes parents ont choisi très vite leur camp, celui de la Résistance ; mon père a pris le maquis. Au domaine, madame cachait des juifs avant qu’ils passent la frontière.
Un soir d’orage, ma vie a basculé. Ma mère est partie rejoindre les hommes au maquis pour leur donner des vivres et n’est jamais revenue. Le lendemain, on a appris qu’elle avait été arrêtée. Deux jours après, tous les maquisards sont tombés dans le filet tendu par les Allemands. Le chagrin m’a submergée.
Au village, les langues allaient bon train, on accusait ma mère d’avoir parlé et permis l’arrestation des hommes. Les gens ont commencé à me regarder de travers, et moi, à les haïr.
Il est possible qu’elle ait livré des noms sous la torture – à la fin de la guerre, une prisonnière a rapporté avoir vu ma mère agonisante et défigurée par les coups. Ceux-là mêmes qui la jugent, qu’auraient-ils fait à sa place ? Personne ne peut répondre. Ni Pierre ni sa mère ne l’ont jamais critiquée, mettant au contraire toujours son courage en avant.
Quand, quelque temps plus tard, madame a eu la certitude que mes parents ne reviendraient plus, elle m’a dit qu’elle me gardait auprès d’elle. Je vivrais dans une petite chambre et reprendrais le travail de ma mère.
J’avais seize ans, je n’irais plus à l’école, je ne serais jamais institutrice. J’ai protesté, menacé de m’enfuir ou de mourir, mais madame ne m’a pas écoutée. Débordée par l’arrivée de Juifs de plus en plus nombreux, elle n’avait pas de temps pour mes états d’âme.
Je me suis exécutée, j’ai pris la place de ma mère, au ménage, aux cuisines, à la lingerie… Bonne à tout, bonne à rien, la haine au ventre. Le soir, seule dans ma chambre, je versais des larmes sur mon destin brisé et sur celui de mes parents.
Je me suis résignée, sans jamais rien oublier de mes espoirs déçus. La vie a continué, et peu à peu, je me suis consolée de n’être point séparée de Pierre. Certes, je devais désormais le servir, mais au moins, je restais près de lui.

Elle est arrivée un beau matin de printemps, longue silhouette brune aux yeux de braise. Mme Duval l’a fait entrer au salon. Elle était belle, fragile et en fuite, une fleur dans la grisaille de la guerre. Sa beauté n’a pas échappé à Pierre ; j’ai su immédiatement qu’elle représenterait un danger. Je ne vivais plus dans l’illusion que Pierre un jour me rende heureuse, mais je ne voulais pas le perdre tout à fait. J’avais renoncé à mon bonheur ; celui des autres m’était insupportable.
Les quelques jours qui ont suivi, il ne l’a pas quittée, et je les entendais rire. Pierre était transporté, et jamais je ne l’avais vu aussi heureux. Une complicité évidente les liait, et ils passaient leurs journées loin de tous, dans une proximité insoutenable.
Elle était gentille avec moi, se proposant de m’aider, refusant de se faire servir ; la seule au domaine à me traiter en égale. Elle ne méritait pas de souffrir. La vie est injuste mais c’est comme ça.
Une semaine après son arrivée, les gendarmes sont venus l’arrêter et l’ont emmenée. J’ai cru que Pierre allait devenir fou. Sa mère ne le quittait plus, et un silence glacial résonnait dans la grande maison. À partir de ce jour, Pierre n’a plus jamais été le même.
À la fin de la guerre, il a espéré qu’elle reviendrait, il a essayé de retrouver le traître qui l’avait dénoncée ; puis il a renoncé et est devenu solitaire. C’est à cette époque qu’il a pris l’habitude de me rejoindre dans ma chambre, bonheur inespéré que je goûte encore chaque nuit. Moi, je vis pour ces instants volés, en souhaitant que rien ne change.

Mais rien n’est jamais gagné ! Une année après la fin de la guerre, alors que je posais le courrier sur son bureau, j’ai remarqué une enveloppe mauve et parfumée ; l’écriture était longue et élégante. Mon sang n’a fait qu’un tour !

Pierre,
J’ai eu la chance d’arriver au camp peu de temps avant sa libération et j’en suis sortie vivante. L’enfant que je portais était fragile à la naissance, mais c’est maintenant un adorable poupon. Je ne peux t’oublier, je pense sans cesse aux quelques instants de bonheur volés à la guerre ; notre enfant s’appelle Pierre.
Si tu ne réponds pas, je saurai que pour toi, la page est tournée et ne chercherai pas à te revoir.
Sarah

Mes mains tremblaient et de lourdes gouttes de sueur coulaient le long de mes joues. Elle était vivante, et Pierre avait un enfant !
J’ai mis la lettre et l’enveloppe dans ma poche, suis allée à la remise, ai chargé du bois dans un panier. Au salon, le feu ronronnait, et j’ai regardé avec soulagement la lettre et l’enveloppe disparaître. J’avais peur, une peur bleue qu’elle revienne, une peur panique de perdre Pierre.
À partir de ce moment-là, et pendant des années, j’ai été sur mes gardes, mais longtemps mon ciel est resté bleu. Je me contentais de cette vie-là et tout désir de changement ne m’effleurait plus. Pierre ne sortait que très peu et n’avait pas l’intention de se marier. Je ne le perdrais pas. Je pensais souvent à elle et à l’enfant sans père ; ils ne méritaient pas ça, mais c’est la vie. Chacun défend son territoire, et le mien était déjà tellement petit.

À la mort de madame, je suis devenue plus libre, et Pierre me faisait confiance pour la tenue de la maison. J’ai cru que j’en avais fini avec la peur, mais je vous l’ai déjà dit, rien n’est jamais gagné.
C’était un matin doux comme l’automne parfois nous en offre, un matin semblable aux autres. J’étais au cimetière, sur la tombe de mes parents. J’ai entendu des pas dans l’allée et me suis retournée.
Il avançait vers moi, un doux sourire illuminait son beau visage. La ressemblance avec elle était stupéfiante : mêmes yeux de braise, mêmes cheveux bruns et bouclés, seuls sa bouche et son sourire appartenaient à Pierre.
J’ai senti que je vacillais, de grosses gouttes de sueur glissaient le long de mes joues, et mes mains tremblaient. J’ai vite repris courage, et mes mains ont cessé de trembler.
Il cherchait Pierre Duval, et me demandait de lui indiquer le domaine. Je lui ai fait signe de me suivre.
Il était face à l’étang et moi derrière lui quand j’ai pris un gros morceau de bois. Sans hésiter et avec une force que je ne me connaissais pas, j’ai frappé à plusieurs reprises au niveau de la tête. Il est tombé, et j’ai continué de frapper. Il ne bougeait plus, j’ai vérifié qu’il était bien mort et ai tiré le corps dans l’eau, le plus loin possible.
La pluie commençait à tomber, et j’ai pensé qu’elle nettoierait la berge. Je suis rentrée au domaine en prenant des chemins de traverse, serrant sous mon bras sa sacoche.
C’était un jeudi, et comme tous les jeudis, Pierre était en ville et les ouvriers dans les vignes, j’étais seule dans la grande maison. Dans ma chambre, j’ai pris le temps de sécher mes vêtements et de vider sa sacoche. Moi seule connaîtrais son nom dans le village : Pierre Simon Zilberstein.
J’ai couru au salon, allumé le feu et brûlé tous les papiers. La sacoche, je l’ai cachée dans ma chambre ; je la jetterais plus tard. Puis j’ai vaqué à mes occupations, presque comme tous les jours.
Quand votre propre vie ne vaut rien, celle des autres n’a que peu de prix. Je revoyais son beau visage, mélange d’elle et de Pierre. Moi, j’ai attendu trois enfants, mais Pierre ne m’a jamais laissé le choix. « Fais-les passer rapidement », disait-il d’une voix agacée. Pas d’enfants avec la « bonne à tout, bonne à rien ».

Les gendarmes d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier ! Ils ont rapidement classé « l’affaire du jeune homme inconnu ». En 44, quand j’ai glissé la lettre à la gendarmerie, ils sont venus la chercher le lendemain.

PRIX

Image de Hiver 2016
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Sylvie Loy · il y a
Je découvre Secrets amers avec la collection Nitro et j'avoue avoir adoré cette histoire de complot et de jalousie extrême !
J'ai passé un bon moment de lecture, je tenais à le dire ici sur cette page.

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Michèle Thibaudin · il y a
Un très grand merci à vous.
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FredBreizh56 · il y a
La Nature Humaine à son Paroxysme... Merci.
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à vous.
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Denis cruchaud · il y a
Bonjour tout simplement superbe bravo et merci pour cette tragique histoire
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Michèle Thibaudin · il y a
Très touchée de ton commentaire, un grand MERCI
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Yannickclaude · il y a
Bonjour je suis en finale Fanart Harry Potter avec un dessin Allumés du bocal
Voici le lien si cela vous tente
http://short-edition.com/oeuvre/strips/allumes-du-bocal-28
Merci ...Yannick

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Guy Bellinger · il y a
Quand le vin de la passion tourne au vinaigre... Quand une existence qui aurait pu être belle se délite à force d'inassouvissement... Quand l'horreur frappe l'innocence...
J'ai aimé (d'un amour navré) cette nouvelle Thérèse Desqueyroux.

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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à vous, au plaisir de se lire.
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Guy Bellinger · il y a
Qua
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Liliane Fainsilber · il y a
C'est rude mais beau ! Merci !
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci à vous.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup. Très bien raconté. Sur le thème de l'amour impossible sur fond de guerre V. Die Mauern de Rachid Rodare sur SE
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci, au plaisir de se lire.
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Frederique Patezour · il y a
j'ai beaucoup aimé, belle chute, l'amour à sens unique laisse des traces , bravo
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à vous.
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Silas · il y a
Je suis ravi de vous avoir lu. Au plaisir...
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