Seconde nature

il y a
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Laure Deschamps est autrice de romans et de nouvelles ; elle aime donner corps et voix à des figures en apparence banales, des anti-héros qui révèlent des profondeurs insoupçonnées.

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« Une forme de puissance » : les mots du guide résonnent en lui. Allongé sur un transat violet, Rémi laisse filer ses pensées en observant l'orée du bois. La petite maison de garde qu'il loue pour une semaine se perd sous la vigne vierge et les clématites. Il est venu s'y réfugier après les obsèques de Jessie. Les funérailles et leur agitation fébrile l'ont épuisé. L'empressement est-il compatible avec l'hommage ? Jessie et lui formaient un duo étrange et inséparable, elle enthousiaste, lui pessimiste ; elle impatiente, lui apathique. La mort accidentelle de son amie d'enfance l'a figé dans une langueur amère ; l'absurdité désormais le domine.
D'immenses nuages laiteux stagnent au-dessus des cimes. La journée démarre dans une moiteur rassurante, un air doux gorgé d'humus. Pourtant, depuis la visite d'hier, un malaise submerge Rémi. Un flottement interne, l'ondée brune et trouble du ressac. Rémi repense au discours du garde forestier, un gaillard bourru. Dans une clairière de bruyères roses, sous des rais de soleil, il a déclamé, solennel : « Les arbres devraient être un exemple pour les hommes. Ils s'entraident et communiquent en secret. Ils sont dotés d'une forme de puissance. » Remi aurait souri s'il avait réussi à calmer le haut-le-cœur qui l'avait envahi. Ça tanguait à l'intérieur. Jessie aurait sûrement aimé, elle qui se passionnait pour la nature. Juste avant de partir en croisière, elle avait offert à Rémi un bouquet odorant : eucalyptus australien, delphinium rouge d'Asie, sureau blanc canadien et au centre, une étonnante fougère blanche, japonaise. « Tiens le peureux !, avait-elle lancé en riant. Je t'ai fait un bouquet de voyageur, tu t'évaderas sans risque ! » Rémi, trop casanier, avait refusé de l'accompagner. À cette évocation, le malaise revient sous la forme d'une vague molle et lente cette fois, lourde d'algues noires, ourlée de coquilles vides.
- Bonjour Monsieur Bleuet, ça va bien ce matin ?
Madame Jean, la propriétaire du gite, s'approche. Elle regarde Rémi d'un œil inquisiteur.
- Je vous voulais vous dire qu'aujourd'hui, c'est la louange du chêne. Une tradition locale très prisée : chaque année, le 28 avril, le plus vieux chêne de la forêt est célébré. Si vous voulez vous joindre à nous...
Remi se force à refuser poliment, le souffle court. « La cérémonie a lieu à 18h, insiste Madame Jean, c'est amusant, vous verrez ! » Jessie y serait sûrement allée, non ?

---

Rémi se gare sous de grands pins à l'écorce rouge. Des dizaines de promeneurs foulent le tapis d'aiguilles. Les enfants sautillent et cueillent des jonquilles pâles. Le parcours suit une rivière, ronronnante parmi des bouleaux gris. La fraîcheur du sous-bois se répand dans les rangs, on enfile sweats et gilets.
Le chemin conduit à un espace dégagé, égayé de corolles ivoires. Un immense chêne trône en son centre : la foule s'installe devant, dans l'herbe fraîche et anisée.
Rémi observe l'arbre gigantesque, d'une quinzaine de mètres de largeur. L'écorce, tailladée par endroits, forme une cuirasse rugueuse. Obèse et à demi étêté, le chêne lui évoque un animal meurtri, avec ses branches difformes cerclées de lanières. Sur le côté, une pancarte indique un nom, Albert, et une année de naissance. Rémi s'imagine avec Jessie : comme ils auraient ri de tout ça ! Il ne sent pas le malaise arriver : un flux vaseux, sournois, déferle ; la nausée monte en lui comme une tempête.
- Chers amis, lance une voix guillerette. Merci d'être venus si nombreux ! Nous fêtons aujourd'hui les 1320 ans de notre Albert !
Exclamations et applaudissements fusent tandis qu'un homme rondelet s'approche du chêne. Il tient en main un goupillon argenté et asperge abondamment le tronc pendant que la foule se met à chanter un hymne à la gloire de l'arbre. C'en est trop pour Rémi : il s'enfuit.
Il retrouve avec soulagement sa voiture. L'odeur rance de l'habitacle étonnamment lui libère la poitrine. Le soir commence de tomber dans la forêt ; Rémi ralentit pour observer les sous-bois noircis de crépuscule et les nuages fileux strier la langue de ciel visible depuis la route. On dirait du varech échoué sur une plage de sable noir. Il soupire.
Soudain, une forme envahit son champ de vision : un animal traverse la route. C'est un grand cerf, une belle bête aux multiples bois. Le cerf tourne la tête vers Rémi puis se remet en marche. Rémi s'arrête sur le bas-côté, sort sans réfléchir et s'engage derrière lui.
Des chants lancinants percent les branches de merisiers et d'alisiers. Des craquements furtifs sortent des ronces. Des grésillements enflent dans les buissons. Rémi participe au concert : ses pieds crissent sur l'herbe caoutchouteuse.
Au bout de dix minutes, il songe à rebrousser chemin. Mais un lièvre s'enfuit sur son passage. Rémi sursaute et regarde sur sa droite : c'est là qu'il l'aperçoit. À quelques pas se dresse un autre chêne, à vue d'œil encore plus large qu'Albert. Quelle idée ridicule de donner un nom humain à un arbre, pense-t-il, s'en voulant de l'avoir utilisé. Ce chêne-là s'élance avec droiture. Le bas de son tronc, divisé, ressemble à de lourdes pattes d'éléphant. Rémi s'approche et tente d'en faire le tour mais des touffes de genièvre le bloque. Il recule et se prend les pieds dans une racine noueuse. Déséquilibré, il bascule et s'accroche au tronc pour ne pas tomber.
Une vibration le prend aussitôt, une ondée légère sur les blés ; une brume dans les graminées. Rémi enserre l'arbre plus fort. Ses cuisses cognent dans l'écorce dure. Une bruine l'envahit, vaporeuse ; un rideau de pluie sur un champ de coquelicots. Rémi pose sa tête contre le tronc. Il écoute. Un léger clapotis à l'intérieur.
Pour la première fois depuis la mort de Jessie, brusquement, les larmes montent. Elles abondent, roulent et glissent de ses paupières closes, déferlent en giboulées. Elles coulent le long du tronc, pénètrent l'écorce en ramilles, rejoignent la sève nourricière. Jessie est morte croit-il entendre, l'oreille collée au tronc.
Tout lui revient en mémoire. Il se revoit dans son appartement. La sonnerie du téléphone le réveille. C'est l'heure de la sieste, un samedi après-midi. Il blêmit, incrédule, en entendant les mots bruts soufflés à son oreille : Jessie est morte.
Rémi étreint l'arbre. Une vague monstrueuse a couché le bateau de biais, une déferlante, une scélérate, la redoutée des marins. Jessie venait de monter sur le pont quelques minutes avant le choc. La vague noire l'a tuée. En un instant.
Les larmes de Rémi cavalent le long des aspérités. La forêt autour de lui fait silence. Elle plonge dans la nuit et accueille sa douleur.

---

Depuis trois jours, le rituel se répète et les pleurs de Rémi se mêlent en secret à l'écorce. Mais ce soir, Rémi arrive fébrile, l'esprit agité et le corps fatigué. La mère de Jessie ne s'attendait pas à cette demande soudaine. « Juste un tout petit peu, a-t-il supplié ce matin de manière gauche, quelques cendres. » Elle n'a pas posé de question et elle a préparé une boîte en bois noir qu'elle lui a remis tout à l'heure.
Rémi fait pivoter le couvercle et regarde à l'intérieur : les cendres attendent, mornes. Il lève les yeux dans la ramure puis il cherche un creux dans l'écorce, une aspérité suffisante. Il choisit une niche exigüe en bas de l'arbre. Alors, il prononce à voix haute le nom de Jessie et il fait glisser les cendres minutieusement dans la brèche. Puis il s'adosse au tronc, contre la crevasse, soulagé, les yeux fermés.
Le chêne réagit, reflue vers le dos de Rémi, frémit derrière lui. Rémi pleure. Ses larmes roulent et tombent en perles sur les racines.
Étonné de frottements doux qui s'activent le long de ses reins, Rémi se retourne, inquiet, et ouvre les yeux. Devant lui, une tige gracile de feuilles rondes et bleues pâles s'épanouit. Puis une seconde, des baies vertes sur une brindille fluette. Et une dernière, majestueuse, naît : une fougère opale, fière et vivante, se dresse devant lui, déroule son crénelage et vient essuyer ses yeux.
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Pilvi D · il y a
Bel écrit, sensible et léger, une évocation de l'intemporel ou... de l'immortel en nous 😊
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Laure Plume · il y a
Merci Pilvi D pour ces mots. Oui, si nous pouvions ainsi évoquer ou investir des forces naturelles, les souvenirs des disparus en deviendraient merveilleux.
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Virgo34 · il y a
Un bel hommage à la nature.
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Laure Plume · il y a
Merci de ce retour, que la nature en hommage soit végétale ou humaine :).
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Alain ZR · il y a
Bravo ! Le texte se love parfaitement autour l'énigmatique image.
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Laure Plume · il y a
Merci Alain pour cette lecture et ce retour !
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Cali Mero · il y a
Des larmes libératrices provoquées par ce chêne. Un peu de sa Jessie morte et auquel dans le creux de l'arbre il a déposé un peu de ses cendres; Elle qui aimant tant et tant la nature se manifeste en faisant pousser, des fleurs des baies, et même une fougère opale vient essuyer ses larmes....J'aime votre texte car il est génial, original avec une part de mystère...
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Laure Plume · il y a
Merci Cali Mero d'avoir pris ce temps de lecture et de l'avoir apprécié. Je vais aller lire vos nouvelles de ce pas :)