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LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
Agnès était affligée. Son réveil n’avait pas sonné. Aucun vêtement préparé la veille et sa montre qui accusait un retard d’une heure. Certes, sa supérieure était en déplacement. Cette déficience ne lui causerait vraisemblablement aucun désagrément. Pour autant, elle ne passa pas sa demi-heure quotidienne dans la salle de bains pour se maquiller ; elle enfila, sans tergiverser, une vieille robe adorée mais défraîchie, un trench-coat noir brillant et des escarpins aux talons supportables pour une inévitable course dans les couloirs du métropolitain.

Agnès habitait dans le nord-est de Paris, au-dessous de la Butte Montmartre, et travaillait dans le sud-ouest, à Issy-les-Moulineaux. Trente-cinq minutes de trajet, matin et soir, avec, invariablement, un bon roman dans son sac, les autres quidams ne l’intéressant qu’à de rares et éphémères occasions. En ce jour, dans la précipitation de son départ, elle avait oublié de choisir un nouveau livre dans sa bibliothèque. La journée commençait très mal. Dépitée, assise sur un strapontin, elle se résolut à patienter en suivant du regard le défilé des stations de métro : Saint-Georges, Notre-Dame-de-Lorette, Trinité-d’Estienne d’Orves... À Madeleine, alors que le train était à quai, elle croisa les grands yeux clairs d’un homme aux cheveux bruns légèrement grisonnants. Debout dans la rame qui voyageait en sens inverse, il la dévisageait. Intensément. Un imperceptible sourire aux lèvres. Elle n’aurait su dire pourquoi ni comment si on lui avait posé la question, et pourtant, malgré sa timidité maladive, elle demeura comme en apnée, plongeuse happée par le regard aigue-marine de cet homme. Elle chavira. En quelques secondes, elle imagina ses doigts sur sa peau, ses baisers sur ses lèvres, ses mots charmeurs et vifs. Elle frissonna. De désir. L’espace d’une seconde. Bientôt, la sonnerie de fermeture automatique des portes retentit. La rêveuse sursauta. Le charme allait se dissoudre, jamais elle ne le reverrait et tout à coup, réveillée après des années de torpeur, elle refusait ce triste épilogue. Cet homme lui plaisait vraiment ! Oui, c’était fou, inimaginable, à la limite même de l’indécence et pourtant, c’était vrai. Elle ne voulait pas qu’il parte, pas sans avoir échangé un numéro de téléphone, une adresse e-mail, un prénom ou un nom, enfin tout pour prolonger cette époustouflante magie.
Immanquablement, le métropolitain n’entendit pas ses supplications mentales et reprit son perpétuel trajet souterrain dans un bruit métallique assourdissant. Malgré l’intensité de leurs regards échangés, chacun s’éloigna inexorablement, sans espoir de travelling arrière. Des larmes de rage perlèrent sur le visage d’Agnès. Elle les effaça aussi promptement qu’elle prit sa décision. Elle n’irait pas travailler aujourd’hui, elle descendrait à la prochaine station, reprendrait la rame en sens inverse, déterminée à le retrouver. À vingt-cinq ans passés, elle n’avait jamais ressenti une telle attirance.

Dans cet état d’excitation, la durée du trajet entre Madeleine et Concorde lui parut interminable. Il ne s’écoula pourtant que cinquante-huit secondes et c’est avec l’énergie du désespoir qu’elle se précipita hors du train, bousculant ceux qui voulaient sortir ou entrer. Elle courut à perdre haleine dans les couloirs, obnubilée par les yeux clairs, obsédée par son désir de ne pas le perdre aussi vite, de prolonger cet instant furtif de pure félicité. Par chance, le train en direction de la Porte de la Chapelle entra dans la station au moment même où elle fut sur le quai. Elle s’estima approximativement à deux rames d’écart du bel inconnu et reprit espoir quant à la probabilité de croiser de nouveau sa route. Avec douze millions de personnes en région parisienne, d’aucuns penseront qu’Agnès se berçait d’illusions. Certainement, comme tous ceux frappés par la foudre d’une rencontre éclair.

Incapable de s’asseoir malgré le nombre de places vacantes dans la rame, elle fixait le plan de la ligne 12 situé au-dessus de la porte, réfléchissant plus ou moins calmement à la station où il avait pu descendre. À en croire la tenue vestimentaire qu’il portait, l’homme devait se rendre à son travail dans un quartier d’affaires, excluant celui de la Madeleine où il n’était pas descendu. Il restait Saint-Lazare. Nombre de banques y avaient pignon sur rue, étalant sous des ors flamboyants leurs capitaux capiteux. Elle sortit du métro à la Trinité-d’Estienne d’Orves, sous une pluie battante et, comme il se doit dans ces cas-là, sans parapluie. Ses cheveux longs, noirs et frisés ne craignaient pas grand-chose. Ce matin-ci, aucun peigne africain n’avait ordonné leurs boucles de jais. La place de l’immense église était vide et les brasseries alignées sur le trottoir d’en face désertées, à cette heure où tout honnête employé se sustente au café lyophilisé d’une machine. Elle n’aurait pas son gobelet en plastique quotidien, aussi poussa-t-elle la porte de l’une d’entre elles et, tout en s’installant au comptoir, commanda un crème et un croissant.
Dans les vapeurs de bière, de tabac froid et d’expresso, Agnès comprit toute l’incongruité de sa présence en ces lieux. Retrouver cet homme, quelle idée ! Autant tenter de débusquer une aiguille dans une botte de foin ! Comment avait-elle pu imaginer une seule seconde le revoir alors qu’il avançait dans la direction opposée ? Qu’est-ce qui lui avait pris de faire demi-tour, de partir sur ses traces, de déserter le bureau ? Le bureau ! Il fallait qu’elle prévienne de son absence ! Elle fouilla dans son sac à la recherche de son téléphone portable. Sans succès. Encore un acte manqué ? Une vraie collection en cette grise matinée d’automne ! Elle n’eut pas d’autre choix que de remettre à plus tard ce qu’elle aurait dû faire au moment même et, étonnamment sereine, dégusta son croissant au beurre généreusement trempé dans son café crème. L’estomac rempli, peut-être débusquerait-elle une solution efficace pour revoir l’inconnu.

Posé sur le comptoir, le quotidien local traînait, corné et abandonné par des clients pressés. Peu intéressée par l’actualité et méfiante à l’égard de l’horoscope qu’elle lisait pourtant régulièrement, elle ouvrit le journal. Elle lut en diagonale les articles à la une, feuilleta rapidement les pages sport, la rubrique nécrologique et les faits divers pour se concentrer sur les pages culture, l’horoscope et le courrier des lecteurs. Trois lignes annonçaient que, pour son signe zodiacal, la journée serait exceptionnelle. Elle en fut troublée. Cependant, ce qui la subjugua davantage figurait dans la page dédiée à tous les célibataires en quête d’amour. Elle y découvrit les mots plus ou moins romantiques de ceux qui, comme elle, pour un regard croisé au croisement de deux rames, tentaient les actions les plus romanesques voire les plus désespérées. Elle tenait là sa solution. Elle ferait comme eux : elle rédigerait une annonce. Dans ce quotidien pour commencer, puis dans les autres si sa missive ne recevait aucune réponse. Elle demanda au vieux barman moustachu du papier et un stylo et s’installa à l’abri des voix et des regards, à une table au fond de la salle.
Tour à tour agitée, inquiète, timide, elle mit deux heures avant de parvenir à aligner en phrases précises, concises et convaincantes les deux cents caractères maximum octroyés aux amoureux restés à quai. Éperdument concentrée, elle ne s’aperçut pas que la brasserie se remplissait à vue d’œil. Le brouhaha des allées et venues des serveurs, des conversations des clients, des verres tintant et des couverts entrechoqués, ne lui parvint qu’après avoir déposé le point final. Elle relut, satisfaite et confiante. Il lirait cette annonce, il ne pouvait pas en être autrement.

Quand elle leva la tête et s’aperçut que la foule avait envahi les lieux, la vieille horloge publicitaire au-dessus du bar indiquait midi et vingt minutes : l’heure d’avaler une salade. Elle considéra la vaste salle aux lumières blafardes, examinant chaque homme brun en costume sombre, sentant que peut-être, il était là, au milieu de tous ces yeux affamés. Elle contempla l'assemblée quelques minutes puis abandonna l’idée. Elle n’avait jamais eu la moindre chance, ce n’était pas sur cette banquette de moleskine trouée par des mégots de cigarette que cela allait changer. Elle commanda cependant une salade du Sud-Ouest, dégusta les fins morceaux de magret de canard et les pommes de terre sarladaises, puis prit un autre café tout en guettant chaque homme qui franchissait la porte d’entrée. Une heure supplémentaire s’afficha au cadran de l’horloge et, comprenant enfin que cet espoir de le retrouver dans cette brasserie au décor vieillot était fou en même temps que vain, elle se leva, se rendit aux toilettes puis, les mains lavées, sommairement recoiffée, remonta pour payer.
Elle devait rentrer chez elle. Elle pouvait perdre son boulot sur un coup comme celui-là. Et pourquoi ? Pour un regard dans le métro ! Insensé ! Absurde ! Elle était totalement irresponsable, s’admonesta-t-elle en allant chercher son sac et son manteau à la table qu’elle avait occupée toute la matinée. Quand, à travers les larges baies vitrées, elle le vit. Dans la rue. Marchant d’un pas pressé. Il fallait qu’elle le suive. Tout de suite ! Affolée, elle sortit à toute allure, abandonnant ses affaires, bousculant le serveur venu encaisser et les quelques clients agglutinés à la porte d’entrée. Elle prit à gauche en direction de la gare Saint-Lazare, traversa la rue de la Chaussée-d’Antin, non sans vérifier qu’il ne l’avait pas empruntée, puis se remit à courir à toutes jambes en criant :
— Monsieur ! Monsieur !
Les moteurs des voitures, des bus, des scooters semblaient s’être donné le mot pour étouffer sa voix. Malgré ses cris, l’inconnu ne se retournait pas. Ses talons la gênaient pour courir plus vite mais, bien qu’elle l’ait envisagé, elle n’avait pas le temps de s’arrêter pour les ôter. Aussi, elle redoubla d’efforts et, à la faveur d’un feu rouge, le rattrapa au passage piéton suivant. Oubliant sa timidité, son souffle saccadé, sa peau ruisselante de sueur, la jeune femme l’attrapa par le bras, l’obligeant à se retourner.
Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, c’était bien l’inconnu de la Madeleine. Ses yeux étaient encore plus beaux de près. Réalisant tout à coup son audace, Agnès ne sut quoi lui dire. Précipitamment, elle parvint cependant à lui bredouiller :
— Bonjour, vous me reconnaissez ?
L’homme au complet noir, aux cheveux grisonnants, aux yeux si clairs, surpris par cette singulière question lui répondit :
— Non, mademoiselle. Vous devez faire erreur.
Ébahie en même temps que gênée, la jolie brune baissa la tête. Elle découvrit alors la canne dans sa main gantée. Le bel inconnu du métropolitain souffrait de cécité.

PRIX

Image de Été 2013
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Maryse · il y a
Joli coup de foudre ! Je vous invite, si vous le voulez bien, sur ma page de haïkus
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Elodie Torrente · il y a
Je suis passée, je reviendrai. Merci beaucoup pour vos lectures !
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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Geny Montel · il y a
Une histoire au tempo bien rythmé et une chute inattendue ! Mais cela ne les empêchera pas de s'aimer...
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Elodie Torrente · il y a
Ne dit-on pas que l'amour est aveugle ? :-) Merci Geny de poursuivre votre route par ici.
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Subtropiko · il y a
Décidément, les levers du pied gauche, les actes manqués et le bureau buissonnier sont l'une des spécialités de vos héroïnes ! Oui, bien sûr, la réalité dépasse souvent la fiction... et les coïncidences, les hasards, existent ! La fin ne me paraît pas du tout décevante : c'est peut-être le premier chapitre d'une grande histoire d'amour ? Ma seule restriction : j'aurais supprimé la dernière phrase, un peu trop informative, et peut-être modifié l'avant-dernière, genre : Elle découvrit alors la canne blanche dans sa main gantée. Mais vous répondez, ailleurs, à propos d'autre chose, "même l'éditeur ne l'a pas vu". Donc ne soyons pas plus royalistes que les éditeurs ! (Surtout pas). Bonne fin de dimanche !
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Elodie Torrente · il y a
Je ne suis pas une grande fan de cette nouvelle. Quant à la dernière phrase j'y tiens car si vous avez compris sans celle-ci, d'autres ont eu besoin de cette précision. M'enfin, c'est ecrit et on ne va pas le regretter. :-)
Encore merci !

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Fleur de Tregor · il y a
Géniale cette recherche. Géniale la retrouvaille. Géniale la chute !
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Claude Moorea · il y a
Contrairement à Korete ci-dessous, je pense que ce genre de situation arrive bien plus souvent qu'on ne le pense, si on est sensible aux coïncidences, qui ont toujours une signification, Agnès s'est levée en retard, ce n'était déjà pas un hasard, elle a oublié de se munir d'un livre, ce qui lui a permis de regarder autour d'elle et de croiser un regard, qui en fait n'en était pas un, ensuite elle décide de s'accorder un jour de congé et retrouve l'inconnu. On peut imaginer une suite à cette nouvelle, car elle ne peut s'arrêter sur un constat, elle ouvre d'autres perspectives. Vous n'avez jamais pensé donner une suite à ce texte ?
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Elodie Torrente · il y a
Non, jamais. Mais si vous en avez envie, allez-y, je lirai avec plaisir. Quant aux coïncidences, comme vous, je pense qu'elles ne sont pas dues au hasard mais surtout qu'elles ouvrent le chemin de nos vies. Merci beaucoup !
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Korete · il y a
Complètement improbable mais on a envie d'y croire. +1
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Elodie Torrente · il y a
Pourquoi improbable ? Il faut se méfier des fictions. Elles sont souvent en deçà de la réalité. Merci pour votre lecture.
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Korete · il y a
En effet, rien n'est plus réel qu'une fiction mais il ne s'agit pas de la même réalité et ce genre de chose n'arriverait pas dans une réalité conventionnelle.
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Elodie Torrente · il y a
Je n'ai rien de conventionnel. Ca tombe bien ! :-)
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
retrouvera, retrouvera pas, retrouvera peut-être, non retrouvera pas, si retrouvera quand même... mais ne retrouvera finalement rien ni personne... quelle chute !
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Elodie Torrente · il y a
Il y a tous ces gens que l'on croise et que l'on ne regarde pas. Et puis il y a ceux dont on aimerait bien être vu et qui nous ignore. Alors, autant que ce soit pour une raison valable ! :-) Merci !!
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Tasnim Taha · il y a
Que c'est beau Elodie mais aussi triste, j'aurai aimé si elle avait trouvé ses fantasmes dans son inconnu après toute cette course....très belle histoire, j'ai vraiment aimé :)
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Sylvie Loy · il y a
Quelle course ! J'ai passé un bon moment à lire cette nouvelle, tendue vers une chute que j'espérais salvatrice pour Agnès ! C'est rythmé, c'est imagé, j'ai aimé ! (J'aurais dû m'inscrire plus tôt !)
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