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LAURÉAT
Sélection Jury

La nuit s’achève et le Raval sent de plus en plus la bière, la pisse et le vomi. En temps normal, je ne prends jamais ce chemin. On n’y croise que des Anglais rouges aux cheveux orange, des voleurs à l’arrachée dévalant les pavés et le touriste dépouillé hurlant son malheur.
Il faut fuir Barcelone, l’été.
En haut de la rambla, les terrasses des cafés débordent de jeunes à la mode, attablés à côté d’une vieille toxico cubaine qui maudit la terre entière : « Que le vayan al infierno sí hijos de put'… » Je la connais bien, c’est une vieille amie de Tìa, ma tante chérie. Les paumés font l’ambiance du quartier. Plus on descend vers la mer, plus la sensation d’insécurité s’accentue.
Rue Monte, je commence à respirer. Habituellement, les gens s’y arrêtent furtivement pour acheter leur bout de haschisch. Moi, je discute tranquillement avec le vendeur marocain, Medhi. Le doyen de la rue ; il tient sa place depuis vingt ans, juste en face de L’Alhambra. Certains bars sont dissimulés au regard du passant. Seuls les initiés de la nuit barcelonaise y accèdent. Ici, je suis chez moi.

Il est 4 heures du matin. Des nuées de vapeur verdâtre suintent au-dessus du macadam. Les miasmes de la fête perpétuelle. Celle qui ne m’a jamais intéressée.
Cette nuit, j’ai traversé la ville pour rejoindre Tía. Elle est assise sur le trottoir, le dos bien droit sur son tabouret de bois, une main posée sur chaque genou. D’ordinaire, à cette heure, elle retourne seule dans notre appartement pour me réveiller à 7 heures. Nous prenons le petit-déjeuner, je pars à l’université, et elle va se coucher. Mais aujourd’hui, c’est elle qui m’a demandé de venir. Un mot laissé sur la table de la cuisine, avec une adresse, celle de la maison qu’elle a toujours refusé de me montrer. « Un jour, tu viendras », disait-elle sans me regarder. Elle n’est pas encore prête.
À l’instant où elle m’aperçoit, elle se lève et ses yeux me sourient. Ses lèvres s’entrouvrent et un filet de voix suave, un peu plus grave que d’habitude, s’échappe :
— Montons, niña.
Elle se lève. Je cherche la femme qui m’a élevée derrière la créature nocturne. Je connais bien cette silhouette ; mais cette démarche lasse, l’expression un peu hautaine de son visage, elles me sont étrangères.
Nous grimpons à tâtons les marches ratatinées d’un escalier. Les bruits de la rue s’amenuisent. Sa peau luit légèrement dans la pénombre. Une robe flotte harmonieusement sur ses épaules carrées. Le tissu lui retombe en plis lâches le long du dos, le découvrant presque entièrement. Jamais je ne l’ai vue si « dénudée ».

Cette femme m’a appris le travail et la tendresse. Je lui dois un parcours scolaire irréprochable dans une des meilleures écoles catholiques de la ville. Un véritable modèle du devoir accompli, y compris pour ses autres voisines mères de famille.
Cependant, ses vrais amis venaient d’un autre monde – je parle au passé, car presque tous sont morts : artistes en perdition, jeunes paumés, prostitués plus ou moins en cours de désintoxication. Le cœur saignant de la ville. La misère des fins de soirées.
À huit ans, j’entendais derrière la porte de ma chambre leurs histoires de manque d’amour et de drogues qui finissaient en coups et blessures, ou en veines tranchées au rasoir. Moi qui jouais encore avec mes poupées, je découvrais dans les yeux de celle qui les écoutait la compassion. Tía n’a jamais accepté que j’allume une cigarette devant elle, mais elle ne me cachait rien du monde d’où elle venait. Chaque jour, nous priions pour eux.

Bruit de ferraille. La porte s’ouvre sur une chambre à l’épure monacale : un lit sans couvertures, et une chaise posée devant un lavabo à l’émail impeccable. Tìa prend place devant le miroir. Elle se démaquille avec un mouchoir en papier, le geste grave et majestueux, retire lentement la perruque aux boucles acajou. Une fois effacés le rouge sur ses lèvres et le noir autour de ses yeux, son visage ressemble à un masque de cire, décapé, dénué de toute expression. Le mois dernier, elle a procédé à sa troisième injection de Botox. Maintenant, derrière cette petite dame aux cheveux sobrement tirés, personne ne reconnaîtrait la pute de la rue Colomb.

Je n’ai jamais ressenti la moindre honte à l’égard du métier de Tìa. À l’école, je notais « Travailleuse autonome » sur les fiches qu’il fallait remplir, chaque rentrée. Ou « Artisan ». « Assistante sociale » aurait convenu, aussi. Sans elle, nombre d’hommes erreraient dans la ville, le corps criblé de manques.
Elle ne m’a jamais caché sa condition de prostituée. Avec pudeur, en choisissant ses mots, mais avec le regard franc. Sans fatalisme. La rue, elle ne l’a pas choisie : elle voulait devenir institutrice. Inutile de me raconter ses journées de travail, le défilé des visages coupables et pressés d’assouvir un fantasme ancien, les habitués qui viennent accomplir un acte d’hygiène. J’en imagine certains, gênés ou même attendris par les mains de Tía.
Quelquefois, des types viennent juste pour se faire bercer. Ou pour se confier. La vie de Tía ne se résume pas à faire jouir un homme de la manière dont il le souhaite.

Elle s’immobilise, tout à coup, en fixant intensément son reflet. Puis, me regardant face au miroir, annonce :
— Aujourd’hui, je retourne à Puerto Plata.
— Pour les vacances ? Mais tu ne m’avais rien dit !
— Non, je pars, voilà tout. C’est fini pour moi, cette vie-là.
Elle part. Le pays, elle ne m’en a jamais parlé. Une fois seulement, elle a évoqué le jour où elle repartirait. Je pensais en voyant ses yeux ailleurs à une de ces chimères que l’on se raconte éveillé, pour maintenir l’espoir. Qu’elle me quitte paraissait plus qu’impossible. Simplement irréalisable.
— Tu as pris ta décision comme ça, d’un coup, sans m’en parler ?
— J’ai fait mon temps dans le quartier, et… (Elle s’interrompt, puis reprend en adoucissant sa voix :) Je veux retrouver les lieux de mon enfance. Je sais que tu ne peux pas comprendre. C’est pour ça que je ne t’ai rien dit. Je n’aspire maintenant qu’au repos et je ne le trouverai jamais dans cette ville. Chaque coin de rue me rappelle un être perdu. Je dois partir tant que j’en ai encore la force. Puerto Plata me manque, son image me hante sans cesse, je me perds dans Barcelone, j’y cherche les rues de mon barrio, je respire partout les odeurs de mon île… Je ne vis déjà plus ici.
Tu ressens la nostalgie de ton enfance… En as-tu oublié la misère ? Tu me parles comme ces exilés que tu accueillais. Où est la femme qui s’est occupée de moi ?
Tía me prend la main :
— Mon abuela Ursula m’a recueillie à l’âge deux ans. Elle avait compris que son petit-fils ne serait jamais un homme comme les autres. Elle m’a laissée grandir comme je le souhaitais, m’habiller en fille, me laissant libre de mes jeux. Les gens la craignaient et ne disaient rien. On racontait qu’elle avait le don des esprits. Enfant j’étais seule, mais sereine, toujours dans les jupes de ma mamie. À sa mort, j’ai dû me débrouiller. L’émigration était la seule manière de m’en sortir. Alors, je me suis arrangée, et grâce à Dieu, j’ai pris l’avion pour Barcelone, un dimanche.
Moi aussi, je suis arrivée à Barcelone un dimanche, juste après Noël. Tu m’attendais et j’ai reconnu le parapluie aux couleurs de la Dominique que tu portais ouvert à la main gauche. C’est vrai, tu ne l’as jamais vraiment quittée ; même si tu n’en parlais jamais, tu avais toujours ses refrains au bout des lèvres, ses saveurs dans ta cuisine… Je me souviens, maintenant. Tu m’as entourée de cette même chaleur qui t’a entourée, enfant, la bonne tiédeur capiteuse des bras d’Ursula.
— On sentait la ville prise de frénésie avant même de poser le pied sur le tarmac. Un lendemain de fête permanent ; moi, j’œuvrais parmi les débris. Je me souviens du premier visage bienveillant, celui de Tamara, une Serbe. C’est elle qui m’a enseigné la rue. Quand le V.I.H. s’est propagé, je me suis occupée d’elle jusqu’au bout. Elle m’a laissé sa place dans le Raval, celle que j’occupe maintenant.
Pourquoi raconter aujourd’hui ton histoire, toi qui ne t’es jamais confiée ? J’ai tant à te demander…
Je scrute son visage pour y déceler la joie du retour, ou la tristesse du départ. Il reste impassible. Personne ne connaît son âge. Je l’ignore moi-même. Nous n’avons jamais fêté d’anniversaires, à la maison.
Ses traits sont empreints d’une gravité religieuse. Tía accomplit sa propre cérémonie. Sa manière de se tenir face au miroir, de voir son visage tel qu’elle l’a fait. On ne quitte pas facilement les trottoirs de Barcelone.
— Et qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Vivre, comme le font toutes les vieilles qui m’entouraient, enfant, discuter sur un banc de bois, les bras croisés, une pipe à fin tuyau au bout des lèvres. Choisir des poissons au marché et les faire griller. Telle que tu me vois, femme avec un sexe d’homme, en tablier. Ne t’inquiète pas pour moi.
Elle se retourne et me lance un petit clin d’œil.
Enfant aussi, elle me faisait des clins d’œil lorsque nous partagions un secret. Dans ses colères, elle prenait des poses que je devinais copiées sur celles de l’abuela, une manière de poser un poing sur la hanche, la tête rejetée en arrière et le regard mi-clos. Aucun coup. Les mots du créole, dans sa bouche, cajolaient l’enfant sage et rudoyaient avec ironie tranchante chacun de mes caprices.

Elle a revêtu une robe de soie. De nouvelles rides se sont fondues sur son visage, de belles lignes épanouies. Elle ressemble de nouveau à la femme qui m’a aimée et qui aurait dû venir me rejoindre à la maison, une fois sa nuit de travail terminée. Elle rayonne.
Un coup de klaxon retentit. En bas, le taxi l’attend.

Prix

Image de Eté 2015

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Emma · il y a
Découverte dans les recommandées, votre nouvelle m'impressionne. Par sa qualité littéraire mais aussi cette histoire sobrement contée...
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Guy Bellinger · il y a
Je découvre ce beau texte un peu tard (quoique ç"aurait pu être jamais) sans le Short Edition N°13 et vous fait part de mon admiration. C'est rude et tendre à la fois, sans fausse pudeur (donc gorgé de vraie pudeur) et nous offre un portrait de Barcelone tout sauf conventionnel (pas de Gaudi, de Guell, de mythologie des Ramblas, etc.)
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Cécile Kars · il y a
Merci. C'est Barcelone telle que j'ai pu l'observer, oui
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Rosine · il y a
Très beau texte, bravo !
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Yaakry · il y a
Souvent de Yaakry à lire svp
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Agrippa Delil · il y a
Je suis fier d'avoir encouragé ce texte à un moment où il avait si peu de voix. Bravo CÉCILKARS !
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Cécile Kars · il y a
Merci
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Christian Pluche · il y a
Bonjour et bravo pour cette nouvelle dont le style claque à l'unisson avec l'histoire. Je retrouve le Taharr Ben Jelloun de l'auberge des pauvres, dans les descriptions. Voilà un prix bien mérité, j'ai hâte de lire d'autres de vos nouvelles !
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Cécile Kars · il y a
Tahar ben jelloun.. Je l'adore merci
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Cécile Kars · il y a
Merci à tous, je oublierai sans doute cet été un texte écrit dans et sur un aéroport... En attendant de vous lire!
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Chris Jean · il y a
Félicitations Cécilekars. Prix mérité.
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Chironimo · il y a
mais c'est un scandale! je cherche partout mon commentaire de félicitations pour ton prix, et ne le trouve nulle part!
Chiro! salaud! le peuple aura ta peau!
Désolé Cécile, j'arrive un peu tard, mais le coeur y est : BRAVO! ;o)

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